CHAPITRE PREMIER
toute rigueur les principes, elles la justifient sans la produire. Je réduirai analytiquement les propriétés du triangle à la définition de la figure, je ramènerai cette définition même à celle de l'étendue, mais je ne saurais par la seule analyse déduire fétendue de la pensée; la liaison de ces deux natures hétérogènes ne peut être que synthétique. La science devient donc indépendante et objective précisément parce qu elle est empirique : elle est indépendante, en ce sens que ses principes réels, ceux qui servent de base à toutes ses démonstrations, ne sauraient être, par voie de déduction, dérivés d'idées plus hautes appartenant à un autre ordre: elle est objective, puisqu'elle se propose de déterminer l'étendue qui, en dépit de sa nature purement intellectuelle, n en est pas moins tout à la fois forme et matière de l'expérience imiverselle.
Rien de plus facile, en conséquence, que de détacher Tune de l'autre les deux parties dont l'union constitue le système total de Descartes, et, en fait, c'est cette scission que la science moderne a naturellement opérée. Nul besoin d'admettre une interprétation de la science, il sullît de l'accepter à titre de fait, et c'est proprement l'interpréter que de la suspendre à un Cogito, humain ou divin. Mais Descartes, poursuivant sa critique, ne se contente pas d'expliquer l'expérience sensible par une expénence intelligible ; il la rattache à un premier principe qui, de son propre aveu, ne rentre pas dans la science, qui la commande en la dominant. Le réel se ramène au pensable, et la pensée du réel, distinguée et séparée de ses modes, est conçue comme une réalité supérieure : je me pose comme le sujet pur, autonome, de toutes mes aftections. Dès lors, la pensée devient le point d'appui, le pivot de toute existence ; Tobjet n'est plus que par le rapport qu il soutient avec le sujet. Nous ramenons ainsi l'univers à une raison qui lui est immanente, puisqu'il n'est que par elle, tout en demeurant transcendante, puisqu'elle peut être sans lui. A la raison objective des stoïciens, donnée comme existant dans les choses, nous avons substitué une raison tout à la fois subjective et substantielle, existant en ellemême, et. sous sa forme la plus haute, lorsqu'elle se réalise
en Dieu, par elle-même. La pensée est la chose pensante, le « Je » al>solu.
Le « Je pense » devenant fonction de l'univers, l'univers se ramène à un système de relations. Le passage est désormais franchi de l'absolu objectif des anciennes métaphysiques, Y être, par fintermédiaire de l'absolu à demi subjectif, objectif à demi, des stoïciens, la raison uniçerselle, à l'absolu subjectif, la raison individuelle, la raison s'aflîrmant sous la forme d'un moi. Le relativisme avait tout à gagner à cette transformation du problème, et en se déplaçant la difficulté s'amoindrit. Dans l'être, tout est donné sub specie aeterni, et nous aboutissons logiquement à l'Un-Tout de Parménide, à l'immuable et stricte identité de l'absolu à lui-même, donc enfin à la négation du relatif. Tandis qu'en devenant pensée l'absolu devient par là même source de déterminations, principe de relations. L'acte par lequel il se pose enveloppe virtuellement l'infinité de ses modes; son vrai nom sera l'Infini, et l'Infini permet, avec le mouvement, la continuité ininterrompue des formes. La science revêt donc avec Descartes un caractère absolument nouveau.Pour les anciens, elle restait finie comme l'objet de sa détermination : la vérité est un tout actualisé, la pensée l'épuisé adéquatement en la comprenant et se confond avec elle lorsqu'elle l'enveloppe dans sa totalité. Les modernes ne verront au contraire dans la vérité que l'acte même de la pensée, dégageant progressivement ses puissances internes et se réalisant tour à tour dans une infinité de modes ; non sans doute qu'il y ait une vérité de finfini, ce qui serait contradictoire, mais bien parce qu'il existe un nombre infini de vérités, une « possibilité jamais épuisée » de déterminations nouvelles. Or c'est un des caractères essentiels du relativisme d'admettre un enchaînement de causes sans terme et d'étendre sans cesse à des systèmes nouveaux les relations déjà posées. Par suite, la progression indéfinie de l'entendement coïncidera avec la progression indéfinie de fexpérience, les relations purement abstraites qui expriment a priori le développement interne de la raison ne seront que la traduction fidèle des rapports concrets, donnés a posteriori, qui