‹ L'idee de relation [microform]Chapitre 7 sur 139 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

manifesteront le mouvement de la réalité sensible. Uabsolu restera, si Ton veut, l'enveloppe du système cartésien; la relation seule en est vraiment la matière.

Le terme d'essencCy qui revient sans cesse dans la langue cartésienne et qui désigne l'objet de la science, ne doit pas en effet nous faire illusion : l'essence n'est qu'un rapport et, sous une forme d'ailleurs purement intelligible, un rapport entre des existences. Il est vrai que les essences manifestent le développement de l'entendement pour lui-même et que Descartes les appelle expressément des « façons de penser » (i). Mais cette vérité subjective qu'il leur confère est la garantie même de leur objectivité, car la pensée absolue, le « Je » pur dégagé de ses limites. Dieu, en un mot, les réalise en les concevant. L'idéalisme divin est la vraie forme du réalisme. L'essence exprimera donc, en fin de compte, non plus un noumène superposé au phénomène, mais le phénomène lui-même exactement compris, dépouillé des particularités sensibles que lui confère ma seule imagination, le phénomène saisi dans son universalité, la loi. Dès lors, les conditions de l'existence empirique se ramènent à des liaisons intelligibles et concrètes de natures simples fondées dans le Cogito divin. Nos idées sont les vraies choses. En les déterminant, la science, par leur moyen, atteint l'expérience elle-même. La réalité n'est plus en raison inverse de la vérité, elle la suppose et en dérive ; la pensée, vérité de l'univers, est l'univers en raccourci.

On le voit, la science, pour Descartes, offre déjà la plupart des caractères positifs que nous exigeons d'elle aujourd'hui ; à la fois objective et intelligible, elle se contente, en dépit de l'apparence, d'instituer des relations entre les laits. Que le penseur, abusé tant par les influences de son éducation première et de son milieu que par le caractère d'exception de la science mathématique, construisant ses synthèses a priori, ait cru voir dans ces faits des essences et dans ces relations des absolus, c'est là surtout une erreur de perspective qui n'altère en rien la nature véritable de la connaissance

(i) 3«- Méditation, éd. V. Cousin, t. i, p. ad3.

scientifique. Désormais] elle devient positive, fût-ce à son corps défendant.

Mais, par le fait même qu'il ne voit pas exactement la portée de la révolution qu'il accomplit en fixant comme fin à la science la détermination du donné empirique. Descartes la fait précéder d'un travail critique qui en masque le caractère véritable. Car il ne faut pas s'y tromper : sous le nom de métaphysique, c'est bien une critique qu'il entreprend dans les Méditations, une critique ontologique de la mison pure. Il se propose exactement le même objet que Kant : à quelles conditions une science pure est^lle possible ? Et la solution est également du même ordre. Il fonde la possibilité de la science sur la nature de la pensée, mais de la pensée divine et non de la pensée humaine. Dieu ne saurait être trompeur, donc notre science est justifiée. Mais nous voyons combien est lâche et artificiel le lien qui unit la partie positive de l'œuvre à sa partie critique; on peut même soutenir que cette dernière compromet ce qu'elle a pour mission de sauvegarder. En effet, ni la science ni le monde empirique qu'elle détermine ne se déduisent de Dieu ; ce sont des faits contingents, des produits de sa volonté libre. Sans doute, dans le kantisme, on peut concevoir un autre entendement formel organisant avec d'autres catégories une autre représentation de l'univers ; mais du moins l'acte par lequel la pensée s'exprime pour elle-même en se réalisant dans les concepts purs de l'entendement pose-t-il du même coup les conditions de la possibilité de l'expérience. Dans le cartésianisme, au contraire, on peut imaginer une autre volonté originelle du créateur réalisant une autre vérité. La pensée, même absolue, n'est pas nécessairement mais accidentellement pensée de notre science et de notre univers ; l'analyse profonde de ses puissances ne lui révélera pas le rapport logiqîie qui l'unit au monde qu'elle détermine, précisément parce que ce rapport est illogique, exprime une synthèse primitive de deux éléments hétérogènes et ne peut fonder cette synthèse que sur un acte arbitraire et incompréhensible, sur un décret divin. La science est un miracle et l'intelligibilité demeure pro-

fondement inintelligible. Mieux vaudrait, dans l'intérêt même de la connaissance, lui refuser toute justification que de la faire reposer, en fin de compte, sur un acte de foi, sur un credo inellable. Descartes reconnaît d'ailleurs que l'athée n'a pas la vraie science ; qu'est-ce à dire, sinon que, pour qui refuse d'admettre le postulat initial et contestable de la garantie divine, la science ne trouve ni en elle-même ni dans son succès les raisons de sa légitimité? La critique cartésienne est une arme redoutable et qui sert à deux fins, tantôt à sauver la science et tantôt à la perdre.

Au fond, l'erreur du système tient surtout à ce que Descartes est encore poursuivi, comme ses devanciers, par la hantise de l'absolu. Ne pouvant encore poser la chose en soi, le noumène, mais incapable de comprendre que la relation se suffit à elle-même, il use d'un détour et place cette chose en soi à la base de l'œuvre, dans le « Je pense » auquel tout se rattache et qui ne se relie à aucun terme antérieur, qui, suspendu en quelque sorte dans le vide, s'aflirme pour que soit afiirmé tout le reste. Dès lors, la substance pensante imprimera son caractère absolu à toutes ses déterminations, et c'est ainsi que la science ignorera son véritable esprit tout en procédant en fait comme si elle le connaissait ; elle se contentera de fixer des relations empiriques, mais elle en méconnaîtra la nature. Nous retrouvons jusque dans cet intellectualisme le fétichisine de l'être commandant au développement du paraître, l'éternelle illusion métaphysique d'une opposition — d'ailleurs aisément réductible en l'espèce — entre l'apparence et la réalité. Les choses sont, non comme elles sont, mais comme elles sont conçues : la pensée de la chose est la chose même ramenée à sa véritable essence, et la pensée commune à toutes ces pensées, la pensée pure, est la réalité essentielle et préexistante. Tout phénomène est en son fond une vérité, et la vérité du phénomène, isolée in abstracto sous le nom de pensée, devient la première existence certaine : ce simple fait que des choses sont représentées, que des représentations sont

Page 1