CHAPITRE CINQUIÈME
les caractères sont déterminés par la nature particulière de Tobjet dont il traite, mais il rentre dans un ordre de questions plus larges, il est l'application à un cas spécial d*une loi plus générale, la loi d'adaptation. Il reste d'ailleurs de préciser le caractère sui generis de l'adaptation morale. Tous les faits de notre expérience présentent cette particularité, fortement mise en valeur par M. Renouvier, d'être par une de leurs faces objectifs, et subjectifs par l'autre, ou, pour reprendre les expressions heureuses du penseur, représentatifs par Tune et par l'autre représentés. D'ailleurs le représentatif et le représenté ne sont pas des réalités, mais des points de vue, des aspects du phénomène ; ils ne s'entendent que par leur union au sein de la représentation. « Le représentatif est un représenté à lui-même ; le représenté un représentatif en autrui » (i). Pourtant, dans la pratique, nous avons le plus souvent intérêt à négliger l'un de ces deux caractères et à ne déterminer le phénomène que par ses conditions représentatives ou par ses conditions représentées. C'est ainsi que la science écarte délibérément les premières et ne lie par ses lois que des représentations objectives. Cette exclusion, absolument nécessaire pour qu'elle puisse se constituer, est d'autant plus légitime qu'en général le représentatif n'est intéressé que de très loin dans la production du phénomène et n'est qu'un reflet passif du représenté. L'ordre de mes perceptions, dans l'observation d'un fait d'expérience, est déterminé par l'ordre des phénomènes extérieurs : ainsi, dans la représentation d'une qualité sensible, d'une couleur par exemple, le représentatif n'a phénoménalement d'autre fonction que de fixer le représenté, de rendre le représenté représentatif à lui même ; le phénomène couleur est empiriquement déterminé par une série de phénomènes représentés. Mais parfois le rapport est inversé, le représentatif prime le représenté, et c'est l'ordre dos phénomènes qui paraît être déterminé, au moins idéalement, par l'ordre de mes perceptions. Tel est le cas notamment dans toutes les crises morales, lorsqu'il s'agit de
(i) Renouvier. Ess. de crit. génér , i" ess., p. 8.
prendre une décision grave et qui engage l'existence. Nous ne prétendons pas résoudre ici, ni dans un sens ni dans l'autre, la question obscure, troublante et très probablement mal posée de la liberté ; nous analysons sans parti pris, aussi exactement que possible, les conditions d'un phénomène donné. Or, il est de toute évidence qu'en l'espèce ce qui nous intéresse, ce n'est pas le développement de ce phénomène en dehors de la conscience sous forme d'un représenté, c'est son progrès interne, son être et son devenir représentatifce n'est pas le fait, c'est la crise, ce n'est pas le donné objectif] c'est l'état d'âme. Si nous nous reportons à l'exemple donné plus haut d'un désir qui provoque un acte, d'un sentiment de vengeance qui aboutit à un meurtre, il apparaît nettement que le représentatif est l'essentiel, le représenté l'accessoire; les conditions objectives de la réalisation du phénomène n'ont pour eflet que de rendre le représentatif représenté à soi.
Dans ce second cas — le seul qui intéresse la morale parce qu'il la fonde - les conditions du représenté sont posées par le représentatif. Position tout idéale, nous ne le contestons pas, mais cette idéalité est précisément ce qu'il y a de réel pour la conscience, c'est-à-dire de représentativement réel, tandis que les conditions objectives ne sont pour elles qu'idéales, en tant qu'idéalement représentées. Or, les conditions représentatives ofl-pent ce caractère, que nous avons également dégagé, de n'être pas nécessairement traduites dans les conditions représentées qu'elles déterminent de cette manière tout idéale. C'est un phénomène, par exemple, du fait concret du meurtre ou n)ème de la représentation, également concrète en un sens, de ce meurtre comme consécutif au désir de vengeance, que la représentation abstraite d'un bien, d'un mal, d'un devoir, d'un mérite, mais ce n'est pas un phénomène qui soit donné dans le fait comme le coup de poignard ou l'eilusion du sang. Il n'en reste pas moins que ce coup de poignard et cette effusion de sang sont provoqués ou inhibés par la représentation de ces conditions idéales. Il n'y a donc toujours là, bien qu'elles soient purement représentatives, que des conditions empiriques données
L*1DÉB DR RELATION
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dans le développement et dans le processus du phénomène. Il est représenté à lui même sous la forme de ces conditions générales et subjectives, tandis que le phénomène couleur n'est représenté à lui-même que sous la forme de conditions différentes, particulières et objectives. L'erreur est, ici comme toujours, de réaliser en un être distinct Tordre des représentations idéales. La loi morale est phénomène du phénomène représentatif, comme la loi physique est phénomène du phénomène représenté. Elle est la limite idéale de l'acte, fait interne, comme la loi physique est la limite réelle du fait, action extériorisée. Mais cet idéal est une réalité et, à juste titre, pour la conscience qui le perçoit. Le représentatif se développe empiriquement sous la forme d'une obligation, comme le représenté se développe empiriquement sous la forme d'une nécessité. Il n'y a, dans l'un et l'autre cas, qu un fait directement perçu, et qui, pour les besoins, soit de la science, soit de la morale, acquiert pratiquement la valeur d'un postulat.
Mais, dira-t-on sans doute, si la morale n'est plus qu'un aspect du phénomène, si elle n'a que la valeur d'un point de vue, nous lui dénions toute réalité et toute objectivité, elle n'est qu'une illusion subjective. On ne réfléchit pas qu'en parlant ainsi on retombe dans le fétichisme métaphysique de l'être. C'est précisément à vouloir en faire un absolu supérieur au phénomène qu'on en compromet la réalité. La science, elle aussi, n'est qu'un point de vue ; en a-t-elle moins force déterminante? Ses lois en sont-elles moins objectives? La morale, comme la science, comme tout ce qui est, sera phénomène de phénomène ou elle ne sera pas. Son existence est à ce prix. Forme idéale des relations, le devoir ne peut lui-même être qu'une relation. Et ce n'est même pas lui refuser en un certain sens son caractère absolu, puisque l'absolu n'est aussi qu'une forme et n'est aussi qu'un phénomène, puisqu'il exprime aussi bien le mouvement ininterrompu des conditions idéales représentatives que la liaison indéfiniment poursuivie des conditions réelles représentées. Nous aflirmons symboliquement l'absolu dans chacune de nos bonnes actions, c'est-
à-dire chaque fois que nous imposons aux conditions réelles la forme des conditions idéales, nous le nions symboliquement chaque fois que, dans notre intention, nous posons les conditions réelles en dehors de cette forme.
L'erreur consiste — et Kant l'a dit avec profondeur — à vouloir réaliser cet absolu en le transformant en une chose. Mais elle n'est pas moins grande, si peut-être elle est moins apparente, lorsqu'on le concentre en une faculté, lorsqu'on porte à l'absolu sous le nom de raison pratique le résidu abstrait de toutes les relations idéales, lorsqu'on prétend faire de leur idéalité l'absolu d'un relatif. Il faut maintenir la dualité de points de vue si fortement marquée par le penseur ; elle est un fait, le fait même de la relation qui pose toujours le représenté sous la forme d'un représentatif comme le représentatif sous la forme d'un représenté. Une synthèse pure de l'action est aussi illusoire et aussi vaine qu'une synthèse pure du donné. Elle procède toujours du même préjugé : l'idée qu'on peut isoler le fait de la loi, le conçu du perçu. La conception — et la pre'conception par suite aussi — n'est, nous l'avons vu, que perception ; l'idéal n'est que le réel porté à son plus haut point de perfection et d'achèvement. Mais Kant détache à nouveau, dans la raison pratique, l'idéal du réel, c'est-à-dire de la matière concrète, bien qu'interne, de l'acte. Or, cet acte, tant qu'il n'est que conçu et non encore exécuté, apparaît comme un fait en puissance, indéterminé parce qu'il est multiple, gros de toutes les possibilités dont une seule sera actualisée. Étant un représentatif, c'est-à-dire un représenté qui s'anticipe, il est par là même un résumé d'orientations contradictoires. 11 est idéalement libre, non pas peut-être en ce qu'il se réalisera à son gré dans tel ou tel de ces sens prévus, mais du moins en ce qu'il les prévoit tous, en ce qu'il n'est pas, tel le phénomène extérieur de la chute d'une pierre, fatalement prédéterminé à une direction unique et prévisible sous les espèces de cette seule direction. Il est libre, non pas peut-être de s'accomplir, mais certainement de se concevoir. La liberté est à tout le moins la concentration représentative de futurs contingents. C'est le caractère de l'acte
humain que la possibilité de cette concentration, par opposition, non pas avec l'acte, puisqu'il procède nécessairement d'une nature unilinéaire et non pas rayonnante, mais avec le fait de la matière inerte et même de l'organisme animal. La raison, disait déjà Descartes, est un instrument universel ►qui peut servir en toutes sortes de rencontres, c'est-à-dire une virtualité indéfinie de réactions différentes et adaptées à autant de cas distincts qu'on en puisse concevoir. D'ailleurs, cette sorte d'irradiation anticipée du phénomène humain n'est que la forme de ce phénomène, donc encore et toujours un autre phénomène, le mode empirique de sa production en tant que représentatif, sinon en tant que représenté. En effet, en tant que représenté, la dii'ection peut être unique, il se peut que l'acte procède nécessairement de ma nature et des influences externes qui agissent sur elle; c'est ce que Kant appelle le point de vue de la raison théorique. Mais, en tant que représentatif, les directions sont certainement multiples, de ce seul fait qu'elles sont conçues comme teUes; c'est le point de vue de la raison pratique. Et là encore on ne peut qu'admirer cette analyse exacte et complète du phénomène humain, saisi précisément, lorsqu'on l'envisage sous ce nouvel angle, dans ce qui constitue son humanité. En effet, la diversité prévue de ces réactions possibles implique un élément de sélection et par là même une loi, c'est-à-dire une forme, qui détermine idéalement cette sélection, qui indique, parmi toutes ces tendances virtuelles, toutes ces orientations en quelque sorte dessinées et comme amorcées dans la préconception de l'acte, la plus appropriée à notre humanité, la plus adéquate et la plus progressive. Mais il ne suffit pas à Kant d'avoir ainsi établi le fait dans sa vérité positive, il ne le pose que pour le dépasser. Ne retenant de lui que ce caractère qu'il présente, non plus même d'être, mais de pouvoir être, et par conséquent de devoir être (car, dès Tins tant qu'il est appelé à se réaliser, il faut, c'est-à-dire il est préférable qu'il se réalise dans les conditions les plus favorables à notre développement humain), Kant imagine une raison pratique, puis, voyant justement et uniquement en elle