‹ L'idee de relation [microform]Chapitre 62 sur 139 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

ne sera que le développement logique de cette erreur initiale.

Ayant affirmé le caractère synthétique pur de la loi morale, il devra établir ce qu'elle est, en dégager les attributs et les éléments constituants. Pour ce l'aire, il convient d'abord d'établir ce qu'elle n'est pas.

Ce que la loi morale n'est pas, c'est avant tout une relation analytique. En ce cas, en effet, la volonté serait bonne de cela seul qu elle serait, la morale se confondrait avec la nature, l'ordre idéal avec l'ordre réel. Il n'y aurait plus proprement devoir si l'attribut, contenu dans le sujet, se contentait de le révéler à lui-même sous un de ses aspects; la moralité n'apparaîtrait alors que comme un accident heureux du phénomène, donnée originairement en lui et avec lui. Tout effort, toute lutte intérieure contre les penchants disparaîtrait, et par conséquent aussi tout mérite.. Il ny aurait même plus lieu d'admettre, comme chez Spencer, le fatalisme du progrès, qui suppose encore un devenir, une réalisation et une production d'être, fût-elle purement automatique et absolument prédéterminée dans la loi de son développement. On constaterait, sans plus, le fatalisme du donné. De cela seul qu'il est, l'acte est justifié. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, parce qu en effet tout est, rien ne se fait.

Mais il n'en est pas ainsi. La volonté pure, si avant qu'elle s'analyse, ne dégagera pas de soi l'idée d'un devoir^ d'un principe d'obligation. Même si nous posons — en enrichissant déjà notre concept — la « volonté absolument bonne», nous ne tirerons pas de ce sujet l'attribut « conformité à des lois universelles » ; ces deux termes représentent des catégories distinctes : Tun, la bonne volonté, est une catégorie morale, l'autre, Y universalité, une catégorie logique. Ils ne peuvent donc être liés que synthétique ment ^ comme toutes les réalités hétérogènes, au moyen d'un troisième terme qui leur soit homogène à tous deux et dont il restera de déterminer la nature.

I^a moralité apparaît ainsi, d'après Kant, sinon comme

un fait exclusivement humain, du moins comme le propre

d'êtres qui offrent ce double caractère d'être à la fois raisonnables et limités. Elle ne convient par là ni à l'animal (et moins encore à l'être inerte), ni à Dieu, car ils présentent ce trait commun d'avoir une action purement analytique, cest-à-dire qui résulte nécessairement de leur nature. L'animal est au-dessous de la moralité, Dieu est au-dessus d'elle. Chez l'animal, elle s'ignore; en Dieu elle s'évanouit parce qu'il la réalise adéquatement et que par suite le principe formel, l'impératif, n'a plus de raison d'être. Kant a insisté à plusieurs reprises (i) sur cette différence essentielle entre la condition humaine du devoir et l'état de l'être divin qui échappe à toute condition, la sainteté. La volonté sainte est affranchie de toute relation avec le désir, avec les motifs sensibles; elle ne se distinguera donc plus de la loi. Au contraire, dans l'homme, la raison est limitée par la sensibilité ; je suis empirique par certains côtés de ma nature, ou plus précisément je suis empirique en tant que j'ai une natui^. La synthèse morale est ici conditionnée par l'imperfection de ma volonté humaine qui peut être affectée pathologiquement. D'ailleurs, la meilleure preuve qu'en moi devoir et vouloir sont synthétiquement liés, c'est que je puis ne pas vouloir ce que je dois. Le commandement n'existe que pour un être capable de s'y soustraire « et qui ne fait pas une action de cela seul qu'elle est bonne » (2). En fait, je m'oblige. Donc ce que je fais ne se déduit pas analytiquement de ce que je dois faire ; la liaison du réel à l'idéal ne peut être que synthétique. Elle implique contrainte, dépendance, servitude à l'égard de la loi qui peut être violée et qui l'est souvent en eftet. Et ce nous est une preuve de la déchéance de notre moralité humaine, ou plutôt cela nous prouve que la moralité signifie forcément une déchéance; elle n'est jamais qu'une approximation, un effort vers la raison qu'elle ne saurait actualiser. « La moralité humaine à son plus haut degré ne peut être encore que la vertu. » (3) La sainteté est surhumaine, donc hypermorale.

(i) Cf. Crit. de la r. praL, p. 62, sqq. ; p. 14a, sqq, (a) MéU des mœurs, p. fyj.

(3) Doctr, de la vertu, p. 18,

Nous avons dû, en la précisant, déi)asser la concex)tion kantienne et fixer les limites entre lesquelles s'exerce réellement la morale. Elle est de Thomme et non d'un autre être, la catégorie morale est proprement la catégorie humaine. D'où cette première conséquence qui porte directement contre Kant. La moralité est un refus d'intelligibilité, une nouvelle limitation de la raison lorsqu'elle se réalise dans l'acte et non plus dans la i)eusée. Une moralité qui ne se déduit pas directement du conce})! de la raison est pour un intellectualiste i>ur une moralité amoindrie, une moralité immorale. Les Grecs ne l'eussent i>oint admise : la jjratique, le devoir, la bonne volonté, pour Platon et pour Aristote, n'est point proprement vertu, mais routine. Il est un devoir pour l'esclave, pour le vulgaire; il n'en est pas pour l'homme libr€, pour le sage. Et, de fait, la morale signifie bien, toujours aux yeux du métaphysicien, un amoindrissement de l'absolu, car elle est au mieux un absolu qui se réalise, donc qui n'est pas, non un absolu réalisé. Au fond, l'impératif, en même temi)s qu'il exjunme la possibilité de s'y soustraire, marque bien le caractère limitatif du devoir. Toute morale, étant synthétique, est impure. Elle n'existe qu'en fonction d'un être emiûrique, sensible, diminué, d'un être qui n'est pas la moralité, mais qui la fait ; et la moralité ne peut pas être, qui consiste toute dans l'elfort i)ar lequel elle se produit. Elle disi)araîtrait à l'instant précis où elle serait actualisée, où la tendance deviendrait chose, où le désir se ferait objet. Le devoir n'est alors qu'une adaptation, non plus, comme il serait naturel, à un ordre de choses existant, donné, à un monde de phénomènes, mais bien à un archétype simplement conçu et sans rapport direct avec les faits, si éloigné d'eux que, sans jamais pouvoir l'atteindre, ceux-ci, au mieux, le symboliseront. Il fixe un idéal qui nécessairement demeure irréalisé (i).

Nous trouvons là, avec la contradiction profonde du système, une vue pénétrante et déjà positive sur la nature du devoir. La contradiction est éclatante, car la raison se

(i) Crit. de la r. pmf., Typique du jugement pur pratique, p.ii9,sqq.

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