‹ L'idee de relation [microform]Chapitre 63 sur 139 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

nie pratiquement dans le devoir, catégorie de l'idéal, comme elle se niait théoriquement dans les concepts purs, catégories du réel. Mais i)ar là même nous comi^renons le caractère ambigu et pourtant naturel de l'obligation, cette contrainte tout idéale et simplement représentative. Elle répond au fait d'une adaptation incomplète, en voie de réalisation; il n'est de devoir que pour un être qui n'est pas parfaitement adapté à ses cqnditions d'existence, le devoir n'est qu'un cas particulier d'une loi plus générale, la loi des conditions d'existence. Mais ce cas présente une originalité qui ne permet de le confondre avec aucun autre, et qui tient au caractère spécifique de l'être qu'il détermine. Le propre de cet être, l'homme, c'est de ne jamais accepter des conditions toute faites, mais de toujours greffer sur elles des conditions nouvelles, car il présente sur les autres phénomènes cet avantage d'être toujours représentatif à soi, c'est-à-dire de se manifester comme un phénomène complexe qui, fonction variable d'autres phénomènes plus simples, pose à chaque instant de son dévelopxjement réel les conditions de son développement idéal. C'est en ce sens qu'il existera un devoir humain, et ce devoir sera bien synthétique puisqu'il aura pour fonction d'adapter aussi étroitement que i)ossible l'un à l'autre le développement du l'eprésentatif et celui du représenté. En ne retenant que ce qu'il y a de commun à tous les moments successifs de cette adaptation, nous en obtenons le schème abstrait que nous appelons devoir. Le devoir ne précède donc pas la nature, il la suit, ou plutôt il coexiste avec elle, comme la loi ne précède ni ne suit le fait, mais coexiste avec lui dans le phénomène total dont elle n'est qu'un autre aspect.

Toutefois, la coexistence que nous notons entre le devoir et la nature est, nous Pavons vu, profondément différente de celle que nous remarquons entre le fait et la loi. Elle admet des écarts et des négations que ne comporte pas l'étroite solidarité du conditionné physique et de sa condition. Ici encore, Kant a raison de proclamer que par la morale l'homme dépasse la nature. Et cela, non parce que notre nature est inférieurt à la moralité et parce qu'on peut

L IDBR DE RELATION

supposer une nature supérieure qui, lui étant adéquate, la réaliserait — telle la sainteté divine —, mais, bien au contraire, parce que la moralité est le propre de qui n'accepte pas la nature, mais la fait. 11 n y a pas de morale pour l'animal parce que l'animal est un être naturel, c'est-à-dire un être chez qui, la nature propre et les conditions objectives d'existence étant posées, l'adaptation se fait d'elle-même, mécaniquement, automatiquement, par les seules voies de l'instinct et de l'organisation. Et s'il y a une morale humaine, c'est parce que l'homme est un être artificiel^ c'està-dire un être tel que, les conditions objectives d'existence étant posées, la nature propre ne Test pas au même sens, d'une façon toute statique, mais se pose dynamiquement par un effort continu, en sorte que l'adaptation ne puisse jamais se faire, parfaite et limitée, mais ne cesse de se modifier et de se perfectionner. L'animal est amoral parce que l'instinct est parfait ; l'homme est moral parce que l'intelligence est indéfiniment perfectible. Et c'est chez l'animal, beaucoup plutôt qu'en Dieu — idéal incompréhensible et peut-être contradictoire, dès l'instant qu'il se figure — qu'il y a rapport, relation analytique entre vouloir et devoir, puisqu'il n'y a ni vouloir, ni devoir, mais action directe et réaction immédiate et déterminée. Posita causa, sequitur effectus. L'animal fait ce qu'il est ; l'homme fait ou du moins se conçoit comme pouvant faire ce qu'il n'est pas. La relation devient en nous synthétique parce que l'action extérieure provoque de notre part des réactions variées et indéterminées. L'homme doit, c'est-à-dire l'homme donne à son action une répercussion indéfinie et imprévisible dans ses effets, il modifie l'ordre existant. L'homme n'est pas libre parce qu'il doit, mais il doit parce qu'il est libre — au sens empirique du terme, en tant que certains états du représentatif déterminent certaines variations du représenté — parce qu'il ne suit pas un chemin tracé, mais une voie qu'il se trace.

La morale est donc un artifice, la condition de toutes les modifications empiriques que nous sommes, en tant qu'hommes, en tant qu'êtres affranchis de notre animalité,

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