‹ L'idee de relation [microform]Chapitre 65 sur 139 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

qu'elles soient telles, elles exigent une raison pure pratique, c'est-à-dire « une faculté par laquelle l'homme se distingue de toutes les autres choses, même de lui en tant qu'il est aflecté par des objets » (i). Si le devoir est un fait de la raison, la raison est un postulat du devoir. Car ce devoir ne se suffit ni ne s'explique ; il est absurde, à se placer au seul point de vue de l'expérience qui, loin de pouvoir le justifier, ne nous montre jamais, dans le déveloj)pement de ses synthèses nécessaires, que ce qui est, non ce qui doit être. Pour la science, le devoir est un miracle, et, de fait, c'est une révélation, celle d'un pouvoir pratique de la raison pure, partant d'un pouvoir absolu. Le devoir est proprement la catégorie de l'inconditionné.

Que serait en effet une synthèse morale empirique? Elle unirait forcément un prédicat sensible au concept pur de l'obligation; elle édicterait, par exemple : « Tu ne dois pas mentir (s-e,par intérêt, et non par devoir) ». Il subsiste toujours un mobile secret, la loi ne se détermine pas par elle-même et i>ar sa seule pureté, la volonté est hétéronome. Tous les impératifs conditionnels se ramènent à la formule : « Je dois faire quelque chose par la raison que je veux autre chose. » (2) Donc ils enveloppent contradiction et ne sont pas vraiment impératifs, ils commandent sans commander, ils conseillent. D ailleurs, l'hétéronomie morale se ramène à une hétérogénéité logique. Je lie sous les espèces d'une obligation une matière sensible et un principe formel ; or, rien absolument ne peut obliger à réaliser une fin matérielle, elle peut contraindre la volonté j^ar sa puissance d'attraction, mais, en ce cas, elle n'est que nécessaire ou, comme eût dit Comte, « irrésistible ». En fait, ceux qui voient dans la loi morale, consciemment ou non, une synthèse empirique lient le devoir soit au bonheur, soit à la perfection. Dans le premier cas, on affirme une relation directe entre moralité et nature, on substitue le sentiment à la raison, et, le sentiment variant selon les sujets, de telles

(i) Crit. de la r. prat, p. Ii3-i4.

(2) Met des mœurs, p. 96.

L lOKB DE RELATION*

synthèses n'ont pas force objective ; dans le second, on l^rétend partir de principes purs, mais en réalité, sous le nom de perfection on pose un en soi, un ordre intelligible, un objet extérieur à la volonté ; on n'a fait que donner un autre nom à la nature. Tout intérêt est empirique, le bien n'est qu'un penchant idéalisé. Tant que la volonté est déterminée par un principe étranger, il y a non nécessité morale, mais contingence, fait accidentel et non droit absolu. On pose ainsi à la rigueur des « règles générales », jamais des « règles universelles » (i), des fins et non des lois.

Sur ce point, nous serions prêt non seulement à accepter les conclusions du kantisme, mais même à les dépasser. Le devoir est un fait qu'une critique positive se doit — précisément parce qu'elle est positive — non pas sans doute de justifier (ce qui serait contraire à l'esprit qui l'anime), mais de constater et d'analyser comme toute autre donnée de notre expérience. Il est un fait, car nous saisissons, outre la représentation d'une multiplicité virtuelle d'adaptations possibles, l'indication — nette ou confuse selon les cas — d'une préférence à l'égard d'une de ces adaptations ; cette préférence est même posée comme une constante, c'est-à-dire comme ne pouvant pas se modifier au cours de toute notre expérience, — sans que i>eut-être il faille voir autre chose dans une telle constance que la transposition de la nécessité physique, cette constante des conditions réelles,dans l'ordre des conditions idéales. Nous tenons d'autant plus à insister sur ce point qu'on a pu reprocher justement aux doctrines empiriques — confondues bien à tort avec les doctrines positives — de n'avoir pas expliqué la nature du devoir. Nous estimons, en eûet, qu'elles ont porté la discussion du problème moral sur un terrain tel que celui-ci ne pouvait s'y poser. Outre leurs tentatives de dérivation métaphysique par lesquelles elles ont prétendu déduire l'altruisme de l'égoïsme, ce qui n'ofire aucun sens positif et ce que le fait contredit (2), elles ont surtout commis cette erreur grave

(i) Crit. de la r. prat. p. 60.

(2) Cf GoMTR Cours de philos, posit., t. V, p. 5:5, sqq., Durkubim, De la di%fision du travail social, p. 214, sqq.

Page 1