CHAPITRE CINQUIÈME
pure, car « que peut être la liberté de la volonté, si ce n'est une autonomie, c'est-à-dire cette propriété de la volonté dêtre à elle-même une loi? » D'où suit enfin qu' « une volonté libre et une volonté soumise à des lois morales sont une seule et même chose » (i). Ce que, d'après Kant, il fallait démontrer.
L'argumentation est ingénieuse et puissante; est-ce à dire qu'elle est impeccable? Nous ne le croyons pas. Mais, avant d'en critiquer le détail, cherchons à en saisir la portée. Au fond, elle requiert la liberté pour l)ouvoir fonder la moralité, l'obligation et le devoir. Sans doute elle ne pose cette liberté que « d'une manière purement idéale », mais Kant ajoute tout aussitôt que cependant « les lois qui obligeraient un être qui serait réellement libre ont la même autorité pour un être qui ne peut agir autrement que sous la supposition de Vidée de sa propre liberté » (2). C'est accorder tout à la fois qu'étant celle d'un être raisonnable, « ma volonté ne peut être une volonté I>ropre que sous Vidée de la liberté » (3) et qu'en conséquence, au point de vue pratique, je suis efï'ectivement libre. Pareille aflirmation nous paraît être d'une exceptionnelle gravité : elle fonde une réalité, un fait, le devoir, sur une idéalité, un postulat, la liberté. Postulat nécessaire, objectera Kant. Si peu nécessaire, répondrons-nous, qu'il est reconnu faux par la raison spéculative et qu'il ne peut être légitimé qu'en imaginant un nouveau point de vue de cette raison sur elle-même, le x)oint de vue pratique. Si peu nécessaire pour justifier le devoir qu'au contraire le devoir seul le justifie. « Nous devons la supposer » (4), a dit Kant en i^arlant de la liberté. Si la liberté est un postulat du devoir, le devoir est un j^ostulat de ce postulat. Tout ce que nous sommes fondés à reconnaître, c'est qu'en effet, lorsque nous agissons, tout se j)asse comme si nous étions libres, sans que rien nous autorise à aflirmer que nous le sommes en effet. Kant commet ici un paralogisme du même ordre que
(i) Ibid., p. 104.
(2) Ibid., p. 107, note.
(3) Ibid., p. 107.
(4) Ibid,, p. 108.
celui de Descartes : « Je pense être libre, donc je le suis. » Paralogisme tellement avoué que , pour le masquer, il le présente sous la forme d'un postulat : « Je pense être libre, donc il faut que je le sois, » et qu'il n'accorde à cette liberté qu'un sens purement pratique, la valeur d'une simple idée, mais d'une idée qui fait loi, qui a force d'obligation. Il est ainsi entraîné à distinguer les deux hommes et les deux mondes, le phénomène et le noumène, la causalité empirique et la causalité intelligible, à admettre à la fois une hétérogénéité radicale et pourtant une influence de la volonté pure sur la volonté sensible, la faculté de désirer, à construire en un mot toute une métaphysique de la liberté. Le tout, pour avoir prétendu dépasser le fait et le fonder en raison, c'est-àdire pour avoir imaginé un problème où il n'y avait qu'une donnée : le devoir n'a pas à se justifier, il est, il exprime un certain mode d'organisation de certains de nos phénomènes, il est lui-même un phénomène. Remonter du devoir « posé » à la liberté « supposée » (nous reprenons à dessein les expressions du Kant positiviste pour les opposer aux explications du Kant métaphysicien), c'est partir du réel pour aboutir à l'illusoire, c'est à la constatation substituer la conjecture.
Et d'ailleurs, rien de plus artificiel, à y regarder de près, que cette prétendue synthèse pure de la volonté absolument bonne et de la loi universelle par le moyen du schème liberté. Elle n'est possible qu'en attribuant deux sens bien difïerents à ce mot de liberté, un sens négatif, l'indépendance de la volonté à l'égard des mobiles empiriques, et un sens positif, le pouvoir reconnu à cette volonté d'être à elle-même une loi(i). On fait ainsi rentrer subrepticement dans cette seconde définition, sous le couvert du mot « loi », les idées d'universalité et d'immutabilité qui ne sont pas contenues dans la première. Mais il resterait à justifier ce passage d'une définition à l'autre et à prouver qu'en effet, par le seul fait d'être soustraite à l'action des mobiles sensibles, la volonté pure se détermine par elle-même et surtout qu'une telle détermina-
(i) Cf. Métaph, des mœurs, p. io3, sqq.
CHAPITKE GlNQUlàMB
lion ne peut être qu'immuable. H y a là toute une argumentation logique qu'il n'est pas dans notre pensée de reprendre en détail, mais qui nous parait bien contestable et bien arbitraire. Elle n'est d'ailleurs développée que pour justifier une idée préconçue, et d'elle aussi on peut et doit dire, en bon langage kantien, qu'elle est nécessairement juste, puisqu'il faut moralement qu'elle le soit. A ce point de la déduction pratique, le souci de la vérité n'est plus que secondaire, il est visiblement subordonné à celui de la moralité.
Mais, fût-elle de tous points rigoureuse, l'argumentation kantienne n'atteindrait pas le but qu'elle vise, car elle ne peut être rigoureuse qu'à la condition de substituer le point de vue de l'analyse à celui de la synthèse. En les concentrant, la liberté nouménale identifie la loi et la volonté pure. La supposer, c'est avoir par- là même posé la moralité, car, « il suffît, pour l'obtenir, de la simple analy^se de la notion de liberté (i) ». Substitut de Tintuition intellectuelle absente, n'ayant au reste que la valeur d'une idée dont le contenu reste indéterminé et dont la réalité objective « ne peut jamais être conçue ni môme aperçue » (2), la liberté figure dans l'absolu l'idéal moral, qui nest pas un devoir parce qu'il est supérieur à tout commandement, et qui par suite aussi n^est pas une synthèse pratique^ parce que d'une volonté absolument bonne se déduit nécessairement, donc analytiquement, la conformité à la loi. Sans doute, au point de vue théorique, il y a là une synthèse analogue à celle qui du concept du triangle déduit l'égalité de ses trois angles à deux droits ; autrement dit, il y a synthèse pour l'intelligence qui se représente statiquement les deux termes du rapport comme ne se contenant pas l'un l'autre, mais il n'y a pas synthèse pour la volonté qui, au contraire, contient pratiquement la loi, est elle-même la loi ; il n'y a pas synthèse de l'action, mais seulement synthèse de la pensée. Le réel, ici, se confond avec l'idéal, ce que la volonté fait et est avec ce qu elle doit faire et doit être. La sainteté n*est pas vertu, mais nature (3).
i) /ôirf., p. io5.
2) Ibid.^ p. 126.
3) Cf. Crit. de la r. prat., p. Sa, sqq.
Aussi bien n'y a-t-il là, d'après Kant, qu'une formule idéale de la loi. ce qu'elle est en elle-même beaucoup plutôt •que ce qu'elle est en moi. La liberté a surtout pour rôle de nous ouvrir sur le monde intelligible une « merveilleuse perspective » (i) qui serait d'ailleurs supprimée si elle était une réalité et non une idée. Elle permet la synthèse morale pure, mais elle ne la constitue pas. C'est au fond pour la raison un point de vue sur elle-même, une manière de se poser représenlativement. Elle est la supposition nécessaire de la moralité dont les synthèses ne sont que les postulats. L'existence intelligible qu'elle figure n'est qu'une sorte de schème idéal sur lequel doit être réglée l'existence sensible qui se développe comme phénomène sous l'aspect de la nécessité. Il nous faut donc trouver une forme de synthèse qui unisse notre volonté réelle (et non pas une volonté idéale absolument bonne, une volonté sainte) avec la loi. Il faut, en d'autres termes, lier a priori le conditionné à l'inconditionné en lui imposant l'inconditionné comme unique condition. Tel est le sens de V impératif catégorique.
En quoi consiste un tel impératif? Il ne se confond pas de tous points avec la loi morale. Celle-ci, par elle-même, n'enveloppe pas l'idée d'obligation, de commandement! Purement intellectuelle, elle exprime simplement l'accord spontané, naturel, d'une volonté idéale avec la loi objective d'une raison pratique ; au contraire, le devoir ne s'entend que pour un être raisonnable limité par une nature sensible, c'est-à-dire tel que, capable de se soustraire à la loi et même forcé par ses penchants, en tant qu'être imparfait, d'agir à rencontre de ce qu'elle lui impose, il s'oblige moralement et pratiquement en faisant violence à sa nature. « Devoir et -obligation sont les dénominations que seules nous devons donner à notre rapport avec la loi morale, » (2) Ainsi, -dans le devoir, la loi morale cesse d'être un absolu pour devenir une relation. L'impératif, même catégorique, suppose donc non seulement l'idée d'une forme pure et
I) Ibid,, p. 170.
a) Ibid., p. 147-48.
celle d'une volonté pure, mais celle aussi d'une volonté empirique, dun désir. Nous devrons, en d'autres termes, sous quelque forme que ce soit, introduire dans la synthèse a priori des données que la seule expérience nous fournit. C'est ce qui ressort nettement, entre autres textes, d'une définition du devoir proposée par Karit dans la Métaph)^sique des mœurs. « Le devoir catégorique représente une proposition synthétique a priori, en ce que, à ma volonté affectée par des désirs sensibles, s ajoute Tidée de cette même volonté pratique par elle-même, mais pure et appartenant au monde intelligible qui contient la condition suprême de la première d'après la raison, à peu près comme les notions de l'entendement qui, n'exprimant par elles-mêmes que la forme législative, s'ajoutent aux intuitions du monde sensible, et, par là, rendent possibles des propositions synthétiques a priori, sur lesquelles repose toute connaissance d'une nature. » (i) L'impératif catégorique nous est donc bien présenté comme la synthèse d'une çolonté réelle, pénétrée de mobiles sensibles, et d'une çolonté idéale, qui, bien que n'existant que dans sa représentation, doit pourtant exercer sur la première une influence eftective ; il exprime, si l'on préfère, l'action d'une volonté rationnellement inconditionnée (et précisément inconditionnée parce qu'elle est rationnelle) sur une volonté empiriquement conditionnée (et conditionnée, ici encore, précisément parce qu'elle est empirique). La comparaison même à laquelle recourt Kant met bien en valeur ce caractère de l'impératif catégorique : la volonté affectée par le désir est comparée aux intuitions sensibles, c'est-à-dire non pas à une forme vide, mais à une matière, à un contenu réel et déterminé. On admet par là, sans doute, que le propre de l'homme est de pouvoir se déterminer par ses seules représentations, mais aussi que cette détermination ne peut porter que sur les états concrets, réels, de la conscience individuelle. La synthèse morale cesse donc d'être a priori k rinstant précis où elle devient efficace, où la loi, renon-
(i) Met. des mœurs, p. ii8.
GHAPITHE CINQUIÈME
çant à être un idéal purement objectif, se subjective er^ pénétrant mon action. Objective, elle reste pure, mais elle n'est qu'analytique; subjective, elle est synthétique, mais elle perd sa pureté. Sous cette essentielle réserve qui en change complètement le caractère et en restreint infiniment la portée, l'analyse kantienne nous paraît être exacte et pénétrante ; simplement, de transcendantale elle devient psychologique, elle n'établit pas a pr/orî un droit, elle constate a posteriori un fait. Cette conception dépouillée du mysticisme moral qui l'enveloppe mais ne la constitue pas, il reste (|ue l'idéal se réduit à n'être que l'anticipation de possibilités futures multiples et la sélection d'une de ces possibilités entre toutes les autres ; il apparaît comme la marque spécifique de l'humanité, il est le phénomène de l'homme comme tel, car il enveloppe les deux éléments qui le caractérisent: le sens de l'infini et le sens du choix. Les synthèses constructives sont donc parfaitement légitimes, mais parfaitement empiriques. Elles expriment, sans plus, la liaison du présent au futur sous l'idée d'une ambiguïté des actes.
Nous avons cru devoir insister longuement sur le sens de la loi morale dans le kantisme parce qu'il nous a semblé qu'il y avait lieu de faire le départ entre ce que cette doctrine contient de fécond et de positif et ce qu'il y a au contraire d'extrêmement dangereux en elle. Il serait puéril de méconnaître l'influence profonde qu'elle a exercée sur les esprits : le catéchisme kantien, catéchisme en un sens au moins humain et laïque, est celui sur lequel nous vivons ; il fixe la discipline individuelle et même sociale de notre action. Le devoir — et par suite aussi son corrélatif le droit — représente la catégorie morale actuelle, comme le bonheur ou le bien représentaient la catégorie morale antique. Il exprime donc bien la forme d'adaptation morale adéquate à l'état actuel de l'évolution. Respect de la personne, droits de la société envers l'individu ou de l'individu envers la société, droits de la femme, droits de l'enfant, etc..., tels sont les problèmes qui se posent et s'imposent, qu'on le veuille ou
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