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CHAPITRE CINQUIÈME

qu'on s'y refuse. Peu nous importe dès lors Teflort tenté pour ne montrer dans le devoir qu'une illusion héréditaire, rendue d'autant plus forte et d'autant plus invétérée qu'elle s'est transmise à travers plus de générations. De ce seul fait qu'elle est devenue forme de notre conscience et de notre cerveau, l'erreur s'est convertie en vérité ; plus elle s'aggrave et plus elle est vraie, car elle exprime alors plus fidèlement le caractère de l'action humaine. Donc, plus on tiendra pour exactes, et dans leur esprit et même dans leur lettre, les analyses des Spencer et des Bain, plus on devra reconnaître dans le devoir un fait, une donnée positive. Ce qu'exprime ce fait, nous pensons l'avoir montré, et la tâche nous a été rendue d'autant plus facile qu'elle avait été déjà, dans une large mesure, accomplie par Kant. Il n'y a peut-être pas d'exemple où la transposition d'une doctrine métaphysique en termes positifs apparaisse aussi naturelle et aussi nécessaire. Sous le nom de liberté transcendantale, de monde intelligible, d'homme-noumène, Kant pose symboliquement les conditions idéales données sous forme représentative dans la genèse de toute action, — conditions sui generis, irréductibles à toutes autres, et qui seules permettent de distinguer ïacie proprement dit du fait pur et simple. Cette irréductibilité n'est pas pour surprendre la science ; elle en connaît et en consacre bien d'autres entre les divers ordres de phénomènes. Le devoir n'est plus alors que le mode d'adaptation le plus convenable des conditions réelles aux conditions idéales, une synthèse empirique d'un genre particulier, propre à un être complexe et indéfini tel que l'homme. Sur ce point, la seule objection grave qu'il faille diriger contre Kant, c'est le caractère abstrait, et par là même impersonnel et rigide, qu'il reconnaît à la forme morale du devoir. Donnée une fois pour toutes, elle apparaît immuable et imperfectible, identique éternellement, quelle que soit la diversité des cas que puisse présenter l'expérience. Or, les faits contredisent la théorie ; le devoir se modifie sans cesse, non seulement, pour parler le langage kantien, dans sa matière, mais aussi dans sa forme. 11 n'est pas vrai de dire qu'on doive, sans plus ; le « Fais ce que dois,

advienne que pourra », à le prendre à la rigueur, enveloppe contradiction, car l'élément essentiel du devoir, c'est la prévisibilité, la préconception de ce qui adviendra. La considération des conséquences est le premier de nos devoirs ; nous ne nous reconnaissons pas le droit de laisser notre action aller à l'aventure. Aussi, dans la pratique, rien de plus souple qu'une telle forme. L'homme du devoir n'est pas, quoiqu'on en dise, l'homme tout d'une pièce, et le sens commun a raison contre Kant lorsqu'il prononce : « Summum Jus, summa injuria. » L'homme du devoir, c'est proprement le casuistc, ou plus précisément et pour éviter la défaveur injustement attachée à ce mot, l'esprit critique, celui qui ne voit dans les principes que des formules générales et enveloppantes difleremment applicables aux différents cas d'espèce. Il faut toujours que l'agent porte un jugement « sur le cas » (i). 11 obéit d'autant mieux à la loi qu'il n'en a plus le fétichisme, qu'il voit en elle une limite et non un absolu. Nous sommes ainsi conduit à la critique fondamentale qu'il nous faut diriger contre la morale kantienne. Elle prend son point de départ où il n'est pas, où il ne se peut pas qu'il soit, où il serait dangereux qu'il fût : elle le place dans cet absolu que l'homme ignore et qui n'est lui-même que l'aveu de son ignorance devenant le principe de son action. Je refuse ce qui est pour affirmer ce qui n'est pas. Je ne sais pas, donc je crois. L'absurde est une impossibilité d'être, donc il devient une raison d'être. Le devoir est la suprême raison parce qu'il est lui-même sans raison, parce qu'au fond, à le prendre au sens où l'entend Kant, il est déraison. Nous ne pouvons voir dans le problème moral tel qu'il le pose qu'une sorte de gageure désespérée et par là même d'autant plus dramatique : il s'agit d'appliquer la forme morale à un monde qui ne peut la réaliser que s'il se nie. Le kantisme se ferme sur un aveu d'impuissance ; personne, non pas même les plus sages, non pas même les plus saints, n'a jamais pu agir par devoir. Que nous importe dès lors cet absolu illusoire et cette foi inefficace ? Au fond, il ne faut voir dans une telle concep-

(i) Rknouvier et Prat, Nquv. Monadologie, p. 269. Cf. Renouvibr, Science de la morale, p. 5o3, sqq.

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