‹ L'idee de relation [microform]Chapitre 70 sur 139 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

tion qu'une forme supérieure de la vanité humaine et de Tégoïsme strictement individuel. Elle est profondément orgueilleuse en son humilité. Le devoir ainsi compris, c'est rhomme devenant à lui-même son Dieu et ne s'abaissant que devant sa propre statue. En rejetant et en proscrivant toute matière comme impure, en se repliant sur son inanité, la forme morale ignore, aussi aristocratique et aussi dédaigneuse des réalités que l'acte pur d'un Aristote, toutes les fins altruistes, toutes les obligations immédiates et précises. Sans doute, elle consentira par la suite à s'accommoder aux exigences de la vie pratique, mais ce ne sera que d'une manière détournée et pour ainsi dire par accident ; cette vie n'est pas la raison de la morale, elle n'en est que l'occasion et l'objet contingent. On ne consacre ses soins à l'homme réel que parce qu'on respecte en lui l'homme idéal, et, dans l'homme idéal, sa propre personne, soi. La morale kantienne est une exaltation de la personnalité, un culte en somme exclusif de l'homme intérieur. Et c'est là sans doute sa grandeur, mais c'est surtout sa faiblesse. Car l'homme intérieur n'est donné qu'en fonction des hommes extérieurs. Le devoir ne lie un être vis-à-vis de lui-même que dans la mesure où il le lie vis-à-vis d'un autre être. Les devoirs de l'homme envers lui-même ne sont au fond que des devoirs de l'homme envers autrui. Kant renverse le rapport. Tous les devoirs, à ses yeux, sont des devoirs personnels : ce que je retrouve en autrui, c'est toujours mon humanité.

On peut donc retourner contre Kant l'objection qu'il dirige contre les autres systèmes, et cette objection porte beaucoup plus sûrement contre le sien. Il n'y a pas de morale plus égoïste que la morale du devoir. Il n'y en a pas une seule en effet qui, des deux termes posés dans la relation, moi et toi, sujet et objet, forme et matière, peu importe le nom qu'on leur donne, ait plus délibérément sacrifié le second pour se consacrer exclusivement à la considération du premier. La seule idée d'une morale formelle, d'un devoir pur qui, par voie de déduction ou plutôt de création progressive» détermine son contenu empirique et concret, prouve chez le penseur l'indifi'érence absolue à l'égard de toute fin

autre que l'idéal individuel d'une conduite strictement conforme à la loi. Et cette pensée se complète par la doctrine des postulats de la raison pratique. On a cru voir parfois dans ces x^ostulats une sorte de pièce juxtaposée à l'ensemble du système moral, une simple super fétation. Quelle erreur! Toute la morale est faite pour les postulats, pour ce cri d'angoisse de la personne qui ne consent pas à mourir et qui se veut morale parce qu'elle se veut éternelle. Si les postulats disparaissent, la morale tombe et plus rien ne demeure qu'une injustice fondamentale, l'immoralité triomphante, le criminel exalté et le juste aux abîmes. Sans doute, il reste entendu que le devoir se suffît à lui-même, abstraction faite des conséquences, et que le mérite n'existe que chez qui agit par devoir, et non pas seulement conformément au devoir dans l'espérance d'un bien futur. Mais n'oublions pas que le devoir n'a que la valeur restrictive d'un point de vue humain sur la moralité, qu'il exprime ainsi une première déformation morale. Prise en soi, la morale exige la synthèse de la vertu et du bonheur dans le souverain bien, car s'il est contraire à ses prescriptions idéales que le rapport soit analytique entre les deux termes, que la vertu soit le bonheur, il serait d'autre part contradictoire à son essence qu'il n'y eût pas entre eux une relation synthétique; il serait souverainement inique et par suite profondément immoral que le méchant ne subît pas de peine, que le juste n'obtînt pas de récompense : la vertu rend digne du bonheur, donc la béatitude nous est promise comme le terme idéal d'un effort infini qui exige une durée infinie. La raison pratique nous garantit Dieu et l'immortalité ou, \A\is exac- . tement peut-être, nous garantit en Dieu le garant de notre immortalité. Une fois de plus, par des voies aussi détournées qu'on voudra, au terme de l'effort moral se sera retrouvé l'idéal consolateur de la religion. La doctrine du devoir veut être en effet consolante ; en s'achevant, elle se dépasse pour se fondre en une doctrine d'amour ou tout au moins de justice idéale qui se pénètre de bonté. Elle devient alors un port de salut, un refuge contre les déceptions métaphysiques de la raison spéculative; l'absolu ne se

révèle pas à rentendement et nous demeurons ainsi incertains de notre destinée, nous ignorons même si nous avons une destinée, si notre vie n'est pas une illusion éphémère. A cette vie la morale rend un sens, elle lui ouvre une perspective rassurante sur un avenir sans fin qu'il lui appartient de conquérir par la bonne volonté. C'est donc bien une consolation qu'elle apporte et précisément « la même que les âmes pieuses trouvent dans la chimère d'un avenir céleste» (i).

Au fond, cette morale n'est qu'humaine, moins encore, subjective ; elle consacre une faiblesse. La vraie conception positive sera celle d'une morale dans laquelle l'homme tiendra sans doute sa place, et la première, puisqu'il n'est de morale que pour lui, mais où cette place sera fixée dans son rapport avec celle de tous les autres êtres ; la moi'ale positive est une morale cosmique, une morale mondiale, une adaptation de l'homme à l'univers et plus particulièrement une adaptation de l'homme à l'homme. Dès lors, si le devoir en est toujours la pièce capitale, c'est en un sens profondément diftérent. Il s'extériorise, peut-on dire, au lieu de s'intérioriser. Il apparaît comme la forme de nos relations actives avec le milieu social dans lequel nous nous développons, il ne s'impose plus arbitrairement à des conditions qu'il n'a pas posées et qu'il ne peut qu'accepter, quitte à les modifier dans la limite des changements possibles, en leur imprimant une orientation définie, mais variable pour chaque cas. Dès lors, notre vie redevient « l'œuvre d'art » que disaient les Stoïciens. Si déjà la science au fond n'est qu'une esthétique, une appropriation progressive d'une réalité hétérogène à des lois de plus en plus approximatives, a fortiori la morale devra-t-elle tenir compte de toutes les variétés et de toutes les différences. Qu'elle se développe sous l'hypothèse d'un absolu, rien de plus légitime. C'est son premier postulat, c'est par là qu'elle est proprement humaine. Mais dans cet absolu nous ne verrons, ici encore, qu'une méthode, le sens d'une unité et d'une continuité idéales qui, en fait, devront subir bien

(i) M. Darmbstbtbr. James Darmesteter, article de la Revue de PariSy i5 juin 1895, p. 8i5.

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