CHAPITRE CINQUIÈME
des atténuations et bien des tempéraments. De même que le type biologique conditionne les individus de l'espèce mais n'est qu'un cadre élastique dans lequel ils sont libres d'évoluer et d'accuser des traits particuliers, originaux, de même le type moral, le devoir, ne peut que poser quelques conditions très larges, essentielles mais indéteriminées, et c'est à chaque homme en particulier qu'il appartiendra, dans la pratique, d'apprécier le devoir présent. Pour fixer les bases de cette appréciation, il va de soi que nous ne saurions être absolument libres, pas plus d'ailleurs que l'organisme individuel n'est libre de se soustraire à l'action du milieu ; l'anarchie morale est tout aussi impossible que l'anarchie organique ; comme elle, elle conduit finalement à la destruction ; les anti-sociaux s'éliminent ou la société périt, comme les germes infectieux disparaissent ou entraînent la désorganisation des fonctions vitales. Il reste donc que nous trouvions dans les tendances collectives, dans les formes actuelles d'un état social donné, les grandes lignes de notre conduite. Au fond, bien que plus complexes et plus modifiables, les phénomènes humains ne se meuvent, comme tous les autres, qu'entre des limites assez étroites, et l'on pourrait dire, en modifiant un peu le sens et la lettre même de la formule leibnitzienne, que nous ne sommes que des empiriques sociaux dans les trois quarts de nos actions. Et il faut qu'il en soit ainsi. Rien de plus séduisant, mais aussi rien de plus périlleux et peut-être au fond de plus contradictoire, que la doctrine si finement esquissée par M. Bergson, lorsqu'il demande pour le moi profond, anti-social et anarchique, le droit et le pouvoir de se substituer, en en brisant la croûte, au moi superficiel, social et discipliné (i). Car cette personnalité intime qu'il revendique, pour être vraiment elle-même, devra se greffer sur une sorte de personnalité collective qui aura pénétré et façonné l'âme individuelle. Originalité n'est pas négation, et le moi le plus puissant n'est pas celui qui supprime, mais bien au contraire celui qui concentre le plus l'humanité et, par l'humanité, l'univers. Hors de là, il n'y a que déséqui-
(i) Données imméd. de la consc.^ p. 129, sqq.
libre et malaise, tant pour Tindividu que pour la société. Si parfois celle-ci gêne celui-là, si elle l'opprime, c est, non parce qu elle est, mais tout au contraire dans la mesure où elle n est pas encore, où n'est qu'imparfaitement réalisée l'adaptation de la partie au tout. Prenons garde qu'il y ait un appauvrissement et non pas un enrichissement de la personnalité dans ce culte égoïste de la vie intérieure conçue comme radicalement étrangère au mouvement et à la vie universelle. Sous une forme très détournée, ce qui ressortirait finalement de la conception défendue par M. Bergson, c'est, avec une absolue négation du devoir, qui n'est que contrainte, un retour à l'état de nature, d'individualisme et d'asocialisme primitif. Nous croyons au contraire à la nécessité de ce plan de structure, de cette conformité interne des différents moi, qui exprime précisément pour nous le devoir, la forme variable sans doute, mais aux variations prévisibles et réglées sur l'évolution cosmique ; loin d'abolir ou même de diminuer la personnalité, cette sorte de conscience générale, en un sens aussi formelle, la conditionne , la fonde et la renforce. Si les relations humaines sont, entre toutes, celles qui accusent les différences les plus tranchées, c'est parce qu'elles représentent le point de concours du plus grand nombre possible de relations extérieures, parce que ce sont elles qui reflètent le mieux le devenir universel et que, par suite, elles traduisent, aussi bien que la loi générale de son développement, les aspects successifs et les faces multiples sous lesquels il se réalise. Par là même, ce sont celles qui devront être le plus exactement réglées, le mieux harmonisées entre elles et avec l'univers. Le devoir, loin d'être la droite rigide et tendue que dit Kant, serait alors figuré par une courbe sinueuse, analogue à la règle de ploinb qui sait se plier à la forme des objets qu elle mesure. Cette mesure nécessaire de son action, l'homme ne la chercherait pas orgueilleusement en lui seul, dans un impératif venu d'en haut ; il la trouverait dans l'ordre même des choses, il la modifierait, non pas à son gré, mais dans les limites où se modifie spontanément la réalité. Ce n'est pas le moi qui se juge, qui est l'arbitre de sa conduite, c'est l'univers qui finalement prononce, c'est l'ex-