CHAPITRE VI
Formation logique du concept de relation (fin). Critique de la raison analytique.
Jusqu'ici notre eflbrt a essentiellement porté sur ce point : établir que la raison est une faculté chimérique, incapable de se prouver à elle-même sa réalité, plus incapable encore de s'exprimer par les synthèses pures de l'action ou de la pensée. Mais une dernière objection subsiste. Même si Ton accepte les résultats de notre critique, il ne s'ensuivra pas nécessairement que la raison ne soit qu'un mot. Si on lui refuse toute puissance synthétique, on peut encore voir en elle la faculté des analyses. Sans doute, c'est là singulièrement restreindre, sinon son empire, du moins son action, car elle se réduit alors au seul principe d'identité et à ses dérivés. Sans doute aussi un tel principe apparaît aujourd'hui bien discrédité ; Descartes, qui le premier lui a porté de terribles coups, affirme que ce qu'il nous apprend « est de bien peu d'importance et ne nous rend de rien plus savants » (i), que d'ailleurs on n'en saurait rien extraire et que « la façon dont on réduit les autres propositions à celle-ci, impossihile est idem esse et non esse, est superflue et de nul usage » (2), la déduction syllogistique qu'il fonde n'est qu'un art de parler pour ne rien dire ou tout au plus pour expliquer à autrui ce que nous avons appris par ailleurs. De
(i) Lettres, t. ix, p. 44a.
(2) Ibid., p. 443.
même, Kant ne cite le principe d'identité que pour l'écarter aussitôt en substituant à l'analyse la synthèse, à la logique générale la logique transcendantale. En se réduisant à ce . minimum, la raison ne joue plus qu'un rôle bien elVacé et bien secondaire ; elle n'est plus instrument de découverte et par suite n'intéresse plus la science.
Toutefois, dans son imimissance même, le principe d'identité reste redoutable. Il semble bien qu'il ne puisse être tiré de l'expérience et qu'il lui soit imposé du dehors ; en effet, la forme de la connaissance ne peut être elle-même donnée et nous devrons faire une distinction nécessaire entre tous les éléments déterminés sur lesquels elle porte et la pensée absolument indéterminée de ces éléments divers. Aussi bien voyons-nous qu'en fait l'effort de la science a été de creuser toujours plus profond le fossé qui sépare la mathématique de la logique, la démonstration du syllogisme, la réalité de la pensée. De Descartes à Kant c'est l'idée qui peu à peu se dégage et se précise. Substituer aux arguments captieux et vains de la logique classique l'usage concret de la raison qui produit la vérité en se réalisant elle-même, c'est déjà reconnaître par anticipation l'existence de synthèses a priori. Mais s'il en est vraiment ainsi, en détachant des choses l'identité pour la conférer à une raison distincte, n'est-on pas acculé à une solution purement sceptique? Cette identité logique nous offre le type de la parfaite intelligibilité, mais tout ce qui est se développe en dehors d'elle et, en se posant, la nie. L'être est donc inintelligible, non pas l'être métaphysique de l'ancienne philosophie, mais l'être phénoménal que nous révèle l'expérience, et la science apparaît impossible. Si déjà Hume aboutissait à cette conclusion, tout en accordant à la mathématique, d'après lui simple dérivé de ridentité et comme telle purement idéale, une valeur absolue, n'estrelle pas plus fatale encore lorsqu'à son tour cette mathématique se révèle comme créatrice de synthèses? Loin de penser avec Kant qu'une telle révélation eût arraché Hume à son scepticisme, il y a tout lieu de présumer qu'elle Ty eût plongé plus avant en frappant la mathématique