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CHAPITRE SIXIEME

du même discrédit qui, à ses yeux, atteignait déjà la physique. Tel est, en tout cas, l'effet qu'elle a produit sur l'un des néoeriticistes les plus pénétrants de notre époque, Spire. D'après lui, la connaissance repose sur une contradiction insoluble : d'une part, il faut voir dans le principe d'identité, vraie forme de l'inconditionné, « la loi fondamentale de notre pensée » (i) ; de l'autre, on doit reconnaître que l'expérience se réalise dans des synthèses progressives qui sont la négation sans cesse renouvelée de cette Norme unique, si bien que « la croyance naturelle dans laquelle nous sommes tous nés et avons tous grandi est logiquement contradictoire et ne s'accorde pas avec les faits. (2) » D'où cette conséquence nécessaire que « toute notre expérience repose sur une déception organisée » (3), puisqu'elle n'est possible que si l'on applique à une réalité hétérogène des formes que par nature elle ne saurait admettre. 11 y a donc un intérêt de premier ordre à savoir si le formalisme logique postule l'existence d'une pensée distincte, si même, à le prendre en soi, il offre vraiment un sens. La critique de la raison analytique doit suivre celle de la raison synthétique.

Or, à plus d'un indice, il apparaît que la logique formelle subit une transformation profonde et l'on voit peu à peu surgir, si étrange et même si paradoxale que la chose semble au premier abord, l'idée d'un matérialisme logique. Le développement des différents ordres de sciences et des méthodes propres à chacun d'entre eux a d'abord prouvé qu'il n'y a pas une pensée une, invariable, toujours identique à elle-même , mais bien des pensées différentes , ou plutôt des manières de penser irréductibles les unes aux autres. La pensée mathématique n'est pas la pensée physique qui n'est pas davantage la pensée biologique. De là, l'idée neuve et féconde d'une logique appliquée, c'est-à-dire d'une étude portant sur les déterminations distinctes que reçoit la pure pensée formelle absolument indéterminée selon la nature des objets auxquels on l'adapte et sur les précisions

(i) Pensée et réalité^ p. 5. — Cf. pp. 18, 126, etc.

(a) Ihid., p. 6.

(3) Ibid,, p. 4.

l'idée de RBLATION

que cette nature introduit en elle. De plus, cette logique appliquée tend à se rapprocher toujours davantage de la logique de l'École, au lieu de s'y superposer; non quelle se laisse absorber par celle-ci ; tout au contraire, c'est elle qui progressivement l'absorbe. Pendant longtemps, on les a crues foncièrement distinctes, la première étant pénétrée d'éléments matériels que n'admet pas la seconde. Stuart Mill a fait justice de cette conception. Il a résumé dans une définition unique et profonde l'objet de la logique : elle est pour lui a la science de la preui^e » (i). C'est donc que le syllogisme, pour qui en comprend bien la nature et l'usage, est non seulement instrument d'analyse, mais moyen de découverte ; c'est que l'identité elle-même nous apporte une première connaissance, c'est que la pure forme est déjà

matière

S'il en est ainsi, la logique repi^nd un sens ; elle devient science de faits, elle porte sur un nouvel ordre de phénomènes. Mais alors elle n'est plus l'œuvre de la seule pensée, elle sort directement des choses, elle constitue une première expérience. Auquel cas, nous aurions forcé la raison dans ses dernières retraites, le Cogito se résoudrait finalement en une relation empirique fondamentale. 11 n'était plus un acte, dès l'instant qu'il n'était plus principe de synthèses ; il ne sera plus une forme, s'il n'est même pas principe d'analyses. C'est cette dernière conception d'une logique vraiment positive qu'il nous reste d'esquisser à grands traits.

A est A, A n'est pas non-A. D'un commun accord, logiciens et savants ont reconnu dans cette identité formelle et vide le type parfait de la proposition analytique, les uns pour en exalter l'intelligibilité, les autres pom- en dénoncer l'impuissance, Or, si d'aventure le principe d'identité présentait les caractères d'une synthèse, il apparaîtrait comme

(I) Système de logique, t. i, p. 9-

CHAPITHE SlXl^.MK

n'étant ni parfaitement intelligible, ni absolument impuissant, il gagnerait en objectivité ce qu'il perdrait en vérité.

Mais il semble bien être purement analytique. En effet, il énonce simj)lemcnt que si A est posé, il est posé comme il est posé, à savoir comme A, et n'est pas posé comme il n'est pas posé, à savoir comme non- A. Dans son indétermination, il n'a que la valeur d'une hypothèse et ne préjuge en rien ni l'existence, ni la nature de l'objet. 11 se peut, en effet, non seulement que A ne soit pas posé, mais encore, s'il l'est, qu'à le prendre en soi il enveloppe contradiction. Comme l'a fait très justement remarquer M. Boutroux (i), Hegel, au moment même où il affirme que l'être est une synthèse des contradictoires, ne viole pas le x)rincipe d'identité, mais simj)lement il remplace dans la formule A par son équivalent déterminé, l'être identique au non-être. Ce principe s'applique donc même à ce qui le contredit.

Toutefois, si l'on analyse de près ses caractères, on voit surgir plus d'une difficulté. Comparons d'abord le principe de contradiction, A n'est pas non-A, et le principe d'identité proprement dit, A est A, et demandons-nous si la première formule ne modifie en rien la seconde et si elle i)eut en être directement déduite. Une première remarque s'impose à ce sujet : l'idée de non-A, dans son indétermination même, ajoute quelque chose à l'idée de A, à savoir celle d'une limite. Par suite, A ne x>eut nous être donné directement et en luimôme, mais seulement x)ar rapport à non-A ; on n'a x>as conscience d'une identité comme telle, mais seulement d'une différence entre deux termes et par suite de l'identité de chacun à lui-même et de son opposition à l'autre que lui. Autrement dit, il viendrait psychologiquement, si l'on voulait avoir une représentation exacte de ce que la conscience perçoit en affirmant l'identité : A et non-A sont donnés dans une intuition solidaire, A comme étant A et comme n'étant pas non-A, non-A comme étant non-A et comme n'étant pas A ; ou plus précisément encore : le même et Vautre ne s'entendent que x)ar leur rapport, le même comme étant le même que

(i) De Vidée de la loi naturelle, p. 17.

l'idée de liKLATlON

le même et Vautre que l'autre , Vautre comme étant le même que Vautre et Vautre que le même. Si bien que finalement, l'identitc même ne peut être conçue que sous la forme d'une relation et ne se révèle qu'en se niant ou tout au moins en se limitant. Ce n'est pas du principe d'identité que je déduis le principe de contradiction, c'est au contraire la contradiction qui me révèle l'identité. Identité et contradicUon apparaissent comme les deux aspects complémentaires d'une relation unique, et c'est un premier artifice logique, aussi factice que nécessaire, qui me permet, en les distinguant, de les concentrer chacune en sa formule. Elles représentent les deux phénomènes fondamentaux, ou plutôt les deux faces du phénomène fondamental : la relation; elles sont phénomènes de phénomènes, représentations de rex^résentations, i^ositions de la représentation par rapport à elle-même. De là leur universalité, empirique et non plus logique ; de là aussi leur corrélation intime, leur solidarité absolument indissoluble.

Comparons maintenant les deux termes du rapport, A et non-A. Qu'cxprimenl-ils au juste à la conscience? A et non-A sont indéterminés sans doute à les prendre en soi, ils désignent indilléremment telle réalité qu'on voudra, mais ils se déterminent mutuellement quand on les rapproche l'un de l'autre. La i)ieuve en est qu'ils représentent précisément, l'un ce que n'est pas l'autre, l'autre ce que n'est pas l'un. A est une réalité quelconque, non-A tout ce qui n'est pas désigné par celte réalité. A est tout ce qui n'est pas non-A, non-A tout ce que n'est pas A. Si)it A remplacé par un équivalent concret : Pierre, honnne, cheval ; non-A se convertit immédiatement en non-Pierre, non-homme, noncheval.

Mais que signifie une telle conversion? Elle exprime, sous une forme en apparence logique, une opération tout empirique et d'un empirisme rudimentaire, le plus simplifié qu'on puisse imaginer. Elle institue un rapport de contenant à contenu. Poser : A est A, c'est signifier que la circonscription de A est précisément limitée à A lui-même, et que dans cette circonscription de A rien ne rentre de ce qui est enveloppé dans la circonscription de non-A : A est adéquat

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à sa propre contenance ; non-A est exclu de la contenance de A. La prétendue analyse se résout alors en une simple comparaison d'espaces. Le principe d'identité devient : un espace ne contient que soi ; le principe de contradiction : un espace ne contient pas d'autres espaces. Identité signifie iniévioriié, partes intra partes; contradiction signifie extériorité, partes extra partes. L'idée se résout en images, ou elle ne nous représente absolument rien.

On ne manquera pas de nous objecter que nous sommes dupes d'un symbolisme grossier et que si l'espace est en effet l'identité matérialisée, par contre l'identité n'est pas une chose, un objet, mais un acte de la pensée. Nous concevons l'espace par l'identité, non l'identité par l'espace; la représentation de cette image formelle n'est obtenue en effet qu'en privant l'étendue d'un corps de toutes ses déterminations sensibles, de toutes ses différences réelles. Et l'on nous en donnera comme preuve que le champ de l'identité dépasse infiniment celui de l'espace, que nous afilrmons comme identiques à elles-mêmes des notions non spatiales de qualités (par exemple : le blanc est le blanc et n'est pas le non-blanc, le rouge, le vert, etc..) et même des états purement internes (tels que : la douleur est la douleur et n'est pas la non-douleur, le plaisir, l'espérance, etc.,.) dont toute traduction extensive est impossible et contradictoire. Mais la question est de savoir si le principe d'identité ne commence x>as à jouer à l'instant précis où l'on transforme, involontairement sans doute, les états qualitatifs et les notions internes en de simples positions spatiales. Pris en soi (si tant est que l'expression ne soit pas contradictoire et que faire d'une qualité un en-soi ne consiste pas à en faire un espace), nous accordons que la sensation et le sentiment n'enferment aucune détermination étendue, mais nous contestons précisément qu'en ce cas ils soient soumis à la loi d'identité. Kant et après lui M. Bergson (si proche de Kant à tant d'égards) accordent que tout état interne n'est connu que s'il est objectivé, c'est-à-dire spatialisé. Cette traduction, à la fois infidèle et nécessaire, du temps ou, si l'on veut, de la durée en espace, nous prouve bien

qu'en effet la pure affection n'est pas une chose, mais un progrès, un devenir qualitatif, et que par suite elle n'est pas posée, donc pas identique à soi. La poser, c'est Tidentifier à elle-même et la contredire à toutes les autres, parce que c'est la spatialiser. La tendance naturelle et invincible que nous avons à mettre la quantité dans la qualité n'exprime pas autre chose que l'effort par lequel nous tenions de nous figurer le contradictoire sous les espèces de l'identique. La différence entre le conçu et le senti, c'est que ce dernier ne peut jamais être identifié. 11 n'exprime pas, comme l'ont cru les métaphysiques, une pensée enveloppée, un entendement confus, mais bien une non pensée, un non-pensable, l'uTco et non rûTCEovÔTjçtç àet ooca des Alexandrins, l'au-delà de l'identique que Descartes imagine en la puissance infinie de Dieu et que nous rejetons, immanent et non plus transcendant, dans ce que M. Bergson appelle le moi pur, la durée concrète, dans ce que le sens commun désigne d'une expression métaphorique et vague lorsqu'il parle des profondeurs obscures de notre être. C'est encore le sens du mot de Spinoza ramené à ses justes proportions : sentimus^ experimur nos aeiernos esse ; sentir, c'est briser le cadre étroit que nous ^\\e le principe d'identité, c'est actualiser la contradiction en posant l'infini. L'ineffable, c'est ce qui n'est pas espace, n'étant pas identité. Dès l'instant qu'il se dit, sa traduction, qui est proprement trahison, en fait l'identique en le transformant en spatial.

M. Bergson n'expriine-t-il pas d'ailleuis une idée très voisine de la nôtre (et qui pourrait bien nous l'avoir suggérée) lorsqu'il reconnaît et que nous parlons dans l'espace (i) et que la formation des idées générales n'est possible que pour un être qui conçoit l'espace homogène (2) ? 11 admet implicitement par là que la vraie forme originaire de toute connaissance, c'est ce milieu vide, identique à lui-même, où nous situons non seulement lesobjets, mais aussi, dans la mesure où nous prétendons les connaître, les états de notre conscience»

(1) Données iinméd. de la consc. Avant-propos, p. vu. (:i) IbiU., p. 73-;4.

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les sentiments matérialisés en idées. L'espace ne résulte pas d'une application au multiple donné de la pensée homogène, mais au contraire la pensée n'exprime que la forme de l'homogénéité spatiale. Non-contradiction est synonyme d'impénétrabilité. Si A est A et n'est pas non- A, c'est parce que dans notre expérience un espace est impénétrable à un autre espace. L'identité est donc une réalité concrète et non une abstraction formelle à laquelle se plieraient les phénomènes ; elle est une première suggestion expérimentale, ainsi que Mill l'a entrevu à la fois avec profondeur et avec imprécision. Uinconcevabilité du contraire à laquelle il la ramène n'en est pas le dernier terme et se résout à son tour dans Y impénétrabilité spatiale. Sur ce point, son analyse pénétrante est encore en défaut, et le penseur reste dupe du formalisme logique qu'il emploie tout en le combattant. Un inconcevable est un non-percevable, ce qui ne pourra jamais être l'objet d'une perception humaine ; un contraire est un non-coexistant dans les limites de notre expérience. S'il y a violation du principe d'identité lorsqu'on pose des propositions telles que : « le cercle est carré, le bâton est sans bout, le bleu est rouge », c'est parce que la forme spatiale du cercle ne peut c ^exister avec la forme spatiale du carré, ni la forme spatiale du bâton avec l'absence des extrémités, ni enfin la posi ion de l'espace coloré en rouge avec la position du même espace coloré en bleu. Il n'y a là qu'une figure matérielle et non une conception idéale.

Dès lors, on voit quel est le sens positif de l'idée logique par excellence, celle du possible. Est possible, nous dit l'Ecole, le non-contradictoire ; est donc possible le spatial. 11 peut être utile, au lieu de se donner directement le phénomène dans sa considération immédiate, affecté de toutes ses déterminations précises, de se le représenter par anticipation sous une forme plus générale, parfois môme fictive ; tel est le cas lorsque j'unis des phénomènes qui ne sont pas liés en fait, par exemple, dans l'idée du centaure, le corps de l'homme et celui du cheval. D'où vient qu'alors l'impossible réel devienne ou paraisse devenir un possible logique ? De ce que je vide l'expérience actuelle de tout contenu déterminé

et ne conserve du phénomène que Taspect sous lequel il se présente : cet aspect lui-même est un phénomène et veut être représenté comme tel, car l'apparence du réel est une première réalité. Or, ce qui demeure au terme de ce travail d'effacement et de substitution, c'est ce phénomène formel, l'espace : phénomène, car il est donné dans tous les autres phénomènes à contenu déterminé comme l'aspect même sous lequel est présenté ce contenu ; formel, puisque, phénomène de tout phénomène, il n a pas lui-même un phénomène, puisque, supposé par tout le reste, il n'y a plus rien qu'il suppose. Tel est le vrai sens — et le seul — dans lequel il faille entendre ce terme ambigu de forme, faux à le prendre à la rigueur et en l'opposant au fond : est forme ce qui est aspect d'une matière, et non matière à aspect ; la forme est le phénomène final dont nulle autre détermination n'est plus le phénomène, le concret posé comme l'abstrait d'un autre concret et qui n'a plus lui-même d'abstrait. L'espace vidé de l'objet est donc la matière logique comme il est la matière mathématique. Ou plutôt, il ne l'est pas en même sens, car la mathématique étudie l'espace déterminé et précisément le détermine, tandis que la logique conçoit un espace indéterminé, dont les propriétés lui importent peu, hormis celle qu'il possède d'envelopper d'autres espaces ou de se développer indéfiniment en de nouveaux espaces ; c'est là un point dont nous réservons l'étude et dont l'intérêt nous apparaîtra quand nous étudierons le raisonnement syllogistique, c'est-à-dire le progrès apparent de l'identité formelle. Toujours est-il que si l'espace du géomètre a trois dimensions, celui du logicien n'en a peut-être que deux, peut-être même qu'une seule. Cet espace — dont il ne voit pas qu'il se sert à chaque instant — constitue la réalité du possible. En effet, ou celui-ci se résout en un pur rien, ou il exprime ce minimum d'être empirique, ce minimum limite du phénomène, la représentativité spatiale; carré rond, bâton sans bout, Dieu sans éternité, ce sont là toutes idées qui, même la dernière, se ramènent à la contradiction au sein de l'espace, à un espace sans espace, à deux espaces coexistant en un seul espace. L'impossibilité logique se confond avec l'impénétra-

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bilité spatiale. L'impénétrabilité, dit finement M. Bergson, est plutôt une propriété dii nombre qu'une propriété de la matière ; et il est ainsi conduit à voir en elle une contradiction plus logique que physique ou réelle (i). Mais est-ce bien l'impénétrabilité qui s'explique par la contradiction ? et la contradiction ne serait-elle pas plutôt le schème abstrait de l'impénétrabilité? Et n'est-ce aussi pour la même raison que celle-ci apparaît comme l'idée logique ou plutôt comme l'idée illogique par excellence? L'impénétrabilité n'est pas une idée contradictoire, elle est l'idée même de la contradiction. Deux idées qui se détruisent expriment deux espaces qui ne se pénètrent pas.

Nous nous trouvons ainsi, par une voie nouvelle, ramenés exactement au même point. L'identité n'est pas forme, mais matière. Le princij)c d'identité sera donc un premier principe matériel. De même le principe de contradiction. Et nous pouvons déjà prévoir que de l'un à l'autre la différence sera également une différence de matière, ils n'exprimeront pas le même phénomène, mais deux phénomènes distincts, deux positions spatiales irréductibles. C'est ce qu'exprimait déjà, sous une autre forme, la restriction introduite par Aristote dans la formule du second principe : « A n'est pas non-A, dans le même temps et sous le même rapport. » Elle a son sens plein dans la rei^résentation positive que nous nous efforçons de préciser. En effet, un même espace peut successivement être alfecté de détermi. nations différentes ; en un autre sens, dans le même temps, il est simultanément affecté de déterminations multiples. Socrate est tour à tour petit et grand, ignorant et savant, selon les époques de sa vie; il est à Ja fois grec, apôtre, déiste. Mais chacune de ces déterminations, en tant qu'elle est connue, est rapportée à Socrate comme une portion d'espace à un espace total ; par là, la contradiction s'évanouit, car si un espace ne peut pénétrer un esjiace extérieur, il se laisse intérieurement subdiviser en autant de pai'ties qu'on en peut concevoir. Nous verrons que

(i) Données iniméd. de la consc, p. 67.

la possibilité du raisonnement repose sur cette infinité tant de la division que de l'extension de Tespace. Mais il est déjà manifeste que Socrate joue vis-à-vis de grand ou de petit, de savant ou d'ignorant, de grec, d'apôtre ou de déiste, le rôle d'un tout dans son rapport avec ses parties, d'un contenant dans lequel nous faisons rentrer par voie de subsomption tous ces contenus particuliers. Il n'est proprement identique qu'à soi, mais il n'est pas contradictoire à chacune de ses déterminations, car un tout n'est identique qu'à soi mais n'est pas contradictoire à chacune des parties qui le constituent.

Objectera-t-on qu'ici encore notre représentation est artificielle et grossière ? Nous l'accordons sans hésiter. Mais nous ne voyons aussi dans le principe d'identité qu'un artifice d'un simplisme brutal, et un artifice erroné, comme le veut Spire, si on lui accorde une valeur absolue. Car jamais une chose n'est ce qu elle est, elle devient ce qu'elle devient. L'identité n'est qu'un pastulat ; c'est une limite arbitraire que nous imposons sans cesse à nos représentations et que nous ne pouvons pas ne pas leur imposer. Elle signifie la nécessité pour la science de méconnaître le changement, d'immobiliser le temps et de le figurer en espace. Ou plutôt, l'identité est une idée incomplète, comme l'espace est une représentation qui ne se sulïît pas. L'identité est l'espace abstrait comme la contradiction est l'expression abstraite du temps. La relation étant seule réelle, identité et espace sont inséparablement liés à contradiction et à temps.

Étant matériels, ces deux principes seront par là même synthétiques. Si étrange que puisse paraître ce nouveau caractère, il ne l'est pourtant pas plus que le précédent. Où il n'y a pas forme pure, il ne saurait y avoir simple analyse.

Pour le principe de contradiction, la démonstration est aisée. A n'est pas non-A. C'est dire que l'analyse du sujet ne me révèle pas en lui la présence de l'attribut, celui-ci étant précisément ce que le sujet n'est pas. Loin d'être un jugement analytique, ce principe exprime la forme générale de toute synthèse et se convertira indifféremment en : A n'est

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pas B, A n'est pas C, A n'est pas Y, A n'est pas Z. Ce caractère synthétique apparaît plus manifestement encore si on le pose sous la forme : A est non-non- A. Car non-non- A ne saurait évidemment m'être révélé ni par la considération directe ni même par l'analyse de A, qui, par hypothèse, ne le contient pas, n'étant que A et non un autre. Non-A et nonno n-A ne peuvent m'être révélés que par l'expérience qui seule me permet de les ajouter au concept de A. Le correctif d'Aristote prouve même la fausseté empirique de la proposition. En un sens, ou plutôt en une infinité de sens, en tant qu'il n'offre pas un sens unique mais un nombre de sens infini, A est précisément non-A, A est B, C... Y, Z, simultanément ou successivement. La difTérence des temps ou des rapports sufiit à lever la contradiction. Il est donc bien établi par là que, l'idée de non-A ne pouvant être directement déduite de l'idée de A, ces deux idées (c'est-àdire au fond ces deux images) ne peuvent être saisies que dans leur relation. A se pose en s'opposant à non-A, non-A est posé dans son opposition avec A. Et nous savons en quoi consistent cette position et cette opi)osition : ce sont celles de deux espaces, l'un inscrit et défini, A, l'autre circonscrit et indéfini, non-A.

Mais du moins le principe d'identité est purement analytique. A est A ne saurait exxjrimer une synthèse, car de A je ne puis faire sortir autre chose que A, son analyse me le révèle comme identique à lui-même. Nouvelle et dernière illusion, car cette prétendue analyse ne devient possible que si A sort de soi, et par conséquent elle n'est qu'une synthèse masquée. A ne se pose qu'en s'opposant à A, il se pose par ra[)port à lui-même. M. Hannequin a bien mis en lumière ce caractère propre au principe d'ideutité d'être, si l'on peut ainsi parler, une synthèse analytique, c'est-à-dire une synthèse dans laquelle le sujet est précisément adéquat à l'attribut (i). Le principe d'identité n'est purement analytique que s'il ne se formule pas, c'est-à-dire s'il n'est pas principe, mais seulement terme d'une relation plus compréhensive. Or, il est

(i) Essai sur l'hypothèse des atomes^ p. 25a, sqq.

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