CHAPITRE SIXIEME
et l'anticipation des existences qui la réaliseront. Elle joue alors vis-à-vis de ces possibles multiples et indéfinis le rôle d'un contenant vis-à-vis d'un contenu, car l'on peut faire idéalement rentrer en elle l'un quelconque d'entre eux. Mais, inversement, on peut la regarder comme un contenu donné dans chacun des êtres particuliers qui, en la réalisant, la dépassent, et par conséquent, l'enveloppent, la contiennent. Le premier point de vue est celui de l'extension : «mortel» contient «homme »; le second est celui de la compréhension : « homme » contient « mortel ».
Or, en posant la compréhension, nous sommes ramené de la considération de l'idée dans son rapport avec les réalités extérieures qu'elle désigne à la considération intrinsèque de l'idée dans sa nature propre ; nous énumérons les caractères qu'elle enveloppe. En ce cas, sa généralité n'est plus en cause ; qu'elle désigne un être ou plusieurs, elle n'en reste pas moins ce qu'elle est, une donnée en quelque façon particulière, à peu près ce que - muiatis mutandis — Spinoza, entend par Vessentia particiilaris affirmativa. On pourra la définir, si l'on veut, une représentation du multiple dans l'un, un assemblage de parties formant un tout; c'est accorder qu elle est une sorte d'image plus vague, fixant les grandes lignes d'un objet ou d'un être, ce qu'on appelle un schcme. Descartes reconnaissait que tout concept, outre qu'il exprime par sa face subjective « un mode ou une manière de penser », est en même temps représentatif d'une réalité ; donc, en ce sens, il est lui même une chose, ce que Leibnitz appelle un objet immédiat, interne. Toutes réserves faites sur la portée d'une telle définition, du moins met-elle en valeur ce qu'il y a d'objectif, de réel dans l'idée. C'est le seul point qui pour l'instant nous intéresse. Considérée dans son extension, l'idée est générale; envisagée dans sa compréhension, elle est particulière.
Mais à son tour, aux yeux du logicien, la compréhension n'est qu'une extension figurée, car il en retient, non les éléments, mais les seules limites, la circonscription spatiale. Sans doute, au point de vue réel, une idée plus compréhensive figure une réalité plus riche en déterminations, une
idée moins compréhensive, une réalité plus pauvre en être ; mais au point de vue logique, richesse et pauvreté qualitatives deviennent simplement des modes de représentation symboliques. Une idée quelconque n'est qu'un tout dont les prédicats possibles sont considérés comme les parties : on admet, pour les besoins du raisonnement, que « homme », par exemple, est formé idéalement par la juxtaposition de « raisonnable », « mortel », « imparfait », « mammifère », « bipède », etc. . ., ou tout au moins on le regarde comme le réceptacle dans lequel sont versées toutes ces déterminations. Mais, quelle que soit la comparaison invoquée, elle a toujours pour effet de remplacer les relations complexes et confuses des phénomènes concrets, l'entrelacement et la compénétration des qualités sensibles, par une image claire et distincte. Or, il n'est qu'une image, et il en est une, qui satisfasse à cette double condition, qui soit à la fois réelle et intelligible, c'est celle de l'étendue pure de toute détermination, c'est l'espace. Il nous est impossible de supprimer cette forme qui seule permet, outre leur représentation concrète, réelle, ce que nous nous obstinons à appeler la représentation abstraite, idéale des choses. Tout abstrait est un concret, toute idée est une image ; de l'une à l'autre la différence n'est que de degré, non de nature ; elle résulte de l'effacement ou de l'atténuation de la plupart des caractères donnés, et, finalement, de la substitution aux images actuelles d'une image fictive, homogène et non plus hétérogène à d'autres images également fictives. Le fait particulier et la succession des faits particuliers nous font saisir des relations d'hétérogénéité entre phénomènes et groupes de phénomènes, entre images; la proposition, qui traduit le fait, et le raisonnement, qui traduit la succession des faits, nous permettent de leur substituer des relations d'homogénéité entre figures spatiales et portions d'espaces, entre idées. Les seuls rapports qui subsistent sont d'enveloppement ou de non-enveloppement, d'inclusion ou d'exclusion, des relations de tout à partie. Convenance signifie contenance, et disconvenance non-contenance.
Plus on y réfléchit, et plus on se convainc que le fond du