CHAPITRE SIXIEME
pas à nous prononcer sur sa nature), mais un élément intégrant du tout que je nomme Pierre. « Homme » devient une idée, une essence, en un mot une chose intégralement contenue dans Pierre et qui l'est intégralement aussi en Paul, en Louis, en Jacques, comme une lettre de l'alphabet servant à composer une infinité de mots et se retrouvant toute en chacun d'eux. Mais nous défions bien qu'on se représente autrement d'une manière nette et distincte ce que peut être la compréhension d'un terme qui n'en contient pas un autre, car comprendre, c'est contenir.
Image sensible, a-t-on dit, obscure à l'entendement (i). Image sensible, il est vrai, mais seule au contraire distincte à l'entendement ; qu'est-ce en effet qu'entendre, sinon voir d'une vue plus claire, percevoir des rapports plus élémentaires que tous les autres, c'est-à-dire des relations de contenance ? Ou la compréhension n'offre aucun sens (et ce n'est, en effet, nous l'accordons, qu'une figure), ou l'on new saisit le rapport de Pierre à l'humanité qu'en imaginant Pierre sous la forme d'un réceptacle de déterminations parmi lesquelles nous versons l'humanité, quitte à la verser ensuite à nouveau dans un autre réceptacle que nous nommerons Paul ou Jacques, Socrate ou Périclès. Comparaison barbare, symbolisme grossier ! Mais que mettra-t-on à la place de cette comparaison, sinon des ressemblances de fait, des analogies concrètes de phénomènes, à savoir que je retrouve en Pierre un ensemble de caractères, réels mais indéfinissables, que je trouvais déjà en Paul, en Jacques, en Socrate et en Périclès ? Nous accordons qu'en effet la logique n'est qu'une fiction, comme toute science d'ailleurs, mais non pas une fiction gratuite ; elle correspond à une réalité et, dans la mesure où elle l'exprime, elle est elle-même une réalité, une représentation du phénomène à lui-même. C'est un procédé merveilleux de simplification et un symbole n'est simple qu'à la condition d'être grossier. Il est évident qu'à le prendre en soi Pierre ne contient pas l'homme comme une bourse contient des pièces d'or ou d'arçent, mais il est
(i) BouTROUx. De Vidée de loi natarelle, p. 14.
éTident aussi que, pour me représenter le rapport de Pierre à rhomme, je dois, du point de vue de la compréhension (artifice d'ailleurs plus pénible à comprendre que celui de l'extension parce qu'il suit de moins près le développement réel du phénomène), m'imaginer l'homme dans Pierre comme Pierre dans son habit ou comme une pièce d'argent dans la bourse. Peu m'importe que cette manière d'agir soit absurde, elle est justifiée dès l'instant qu'elle réussit, dès l'instant qu'elle me permet de prévoir et de prédéterminer le phénomène. Stuart Mill a donc tort de railler la conception d'après laquelle bêcher la terre revient à mettre une idée dans une idée ; elle est vraie à la rigueur. L'idée me représente ici le substitut d'un nombre infini d'expériences possibles, et si je veux me la représenter adéquatement il faut que je la résolve en effet dans chacune de ces expériences dont le total idéal la constituerait. Pour avoir mis, non pas la bêche dans la terre, mais — toujours au point de vue de la compréhension — par un paradoxe plus violent encore, la terre dans la bêche ou plutôt mon idée de terre dans mon idée de bêche, j'ai pu et je puis anticiper la réalité du phénomène. L'inintelligible rentre dans la science dès l'instant qu'il est condition de connaissance, donc d'intelligibilité. L'artifice de la compréhension ne vaut ni plus ni moins qu'aucun autre de ceux auxquels recourt le savant, par exemple en mathématique celui des quantités imaginaires ; par lui-même il n'est rien, il se légitime par son succès.
Dira-t-on encore, en un autre sens, que Pierre est constitué par la somme de ses caractères, qu'il est homme 4- grand -f riche -f intelligent + ... ? Nous acceptons tout aussi bien cette nouvelle manière de concevoir ou plutôt de percevoir la compréhension, mais, comme la précédente, elle la ramène à une détermination spatiale. Une somme, un total se traduit nécessairement par la représentation d'un contenant, le nombre, et d'un contenu, les unités. Nous l'avons montré .avec et après M. Bergson (i). Dire que lo francs = i franc -f I franc -f ...., c'est reconnaître que dans lo francs je
(i) V. plus haut, p. 99, sqq. Cf. Bbrcson, Donn. imméd.de la consc.t a« partie, débu , .