CHAPITRE SIXIÈME
ail
celui d'Aristote, il porte, non sur les essences, mais sur les choses. Mais, par là même, il apparaît encore trop matérialiste, trop chosiste. La « chose » est encore une donnée objective, ontologique, même si on la ramène à n'être qu'un complexus de sensations ; on sait qu'en effet l'empirisme anglais admet <;ette existence indépendante des éléments qui, en se juxtaposant et en se totalisant, donnent un esprit, une nature, effets passifs et nécessaires de leur combinaison mécanique. U n'y a là qu'une hypothèse dont nous avons déjà dénoncé le caractère inconsciemment métaphysique. En réalité, il n'y a pas de choses et il n'y a pas même, à proprement parler, d'éléments; car poser la relation, c'est reconnaître que l'idée d*un dernier terme, d'un datum primitif à l'aide duquel on reconstituerait tout le reste est éminemment factice. Le phénomène n'est jamais unité, mais toujours dualité, jamais être, mais toujours rapport, à la fois enveloppant et enveloppé. Le réalisme logique véritable sera purement relativiste. En effet, tout phénomène est donné sous la forme d'une relation et toute relation apparaît comme la forme d'un phénomène. Mais ces relations qui, par définition, sont des liaisons de phénomènes, forment à leur tour une continuité et sont aussi liéejs entre elles. Penser, juger, ce sera saisir des relations directes entre phénomènes, poser un phénomène ou une relation ; raisonner, ce sera saisir des relations indirectes entre phénomènes , poser, outre le phénomène, la relation de ce phénomène à un autre phénomène, la relation d'une relation à une autre relation. Le jugement donne le phénomène, le raisonnement le phénomène du phénomène. Raisonner, c'est suivre la réalité dans ses combinaisons complexes, c'est reconstituer aussi intégralement que possible le devenir positif.
En interprétant dans ce sens la logique de Mill, on aura définitivement fait justice de la conception classique et prouvé non seulement l'inutilité, mais aussi le danger de la raison purement analytique comme principe des opérations dites formelles. Celles-ci ne sont que des traductions du phénomène à lui-même, l'effort par lequel il se saisit d'abord, se détermine ensuite. En effet, « l'objet de la logique... est de
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déterminer comment et à l'aide de quel critère, par cette partie (la plus considérable de beaucoup) de la connaissance qui n'est pas intuitive, nous pouvons, en des choses non évidentes en soi, distinguer ce qui est évident de ce qui ne Test pas, ce qui est digne de foi de ce qui ne Test pas (i). » En d'autres termes, la logique est une extension à tous les ordres de phénomènes du processus matliématique, une détermination de Tinconnu par le connu. Elle répond à ce fait que Tintuition donnée n'est qu'un point de départ d'intuitions nouvelles non données et elle recherche quelles conditions doivent être remplies pour que d'une intuition donnée des intuitions nouvelles procèdent. Par suite, elle porte sur le développement le plus immédiat de l'idée de relation, car la relation consiste à faire dériver l'autre du môme, B de A ; elle signifie qu'un phénomène ne se suffit pas, mais qu'il se prolonge en un autre phénomène. La logique déterminera les conditions dans lesquelles ce prolongement du phénomène en un autre apparaît possible ; elle nous dira, de toutes les relations concevables, celles qui peuvent devenir réelles, c'est-à-dire être empiriquement actualisées.
Or, en fait, la vérité se réduit à la « proposition vraie, » l'erreur à la « proposition fausse ». Elles se traduisent, en termes de relation : la vérité est la relation actuelle ou du moins susceptible d'être actualisée (vrai sens, nous l'avons vu, du mot possible) ; l'erreur, la relation qui n'est ni ne saurait être actualisée ; et, les mots fixant les choses, c'està-dire les groupes permanents de phénomènes solidaires, la proposition retient la vérité ou l'erreur des phénomènes» elle enregistre un fait.
De plus, toute proposition exprime une dualité et suppose deux termes qui désignent deux réalités. La vérité et l'erreur n'existent donc que dans la relation, non dans l'absolu, et par là ont un point d'appui dans l'expérience, dans le phénomène. Ce sont, d'ailleurs, les faits eux-mêmes qui se retix)uvent dans les mots, « mandataires )>(2) directs des choses ou plus.
(i) Stuart Mill. Sxst. de logique, t. i, p. 17.
(a) Rrociiaro. Logique de SU MiLL, art. de la Revue phil.^ t. xii,. p. 45i.