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CHAPITRE SIXIÈME

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précisément de nos représentations ; ils les recueillent dans leur essence immédiate, sans passer par l'intermédiaire de l'idée. Le réalisme phénoméniste fait justice de la fausse conception intellectualiste d'après laquelle l'esprit, s'imposant à la nature, ou bien crée des idées auxquelles se conforment les choses, comme le veulent Platon et Descartes, ou du moins fait l'ordre de l'univers en pliant la réalité aux formes de son unité, ainsi que l'affirme Kant. En admettant, au contraire, ou plutôt en constatant que les phénomènes se donnent dans leur représentation directe, le mot, en voyant dans le mot la chose même en tant que représentée, on évite le réalisme barbare qui affirme la chose comme existant en soi, en dehors de sa représentation. La conception de l'objet n'est pas différente de l'objet que je conçois, les idées ne doublent pas les réalités : les choses ne se règlent que sur elles-mêmes et non sur ma pensée ; il est des choses générales, c'est-à-dire des phénomènes de phénomènes. En eftet, le particulier et l'universel sont, non dans l'esprit, mais dans le fait, et sont eux-mêmes des faits : il est des phénomènes sui generis, donnés une seule fois et en eux-mêmes ; il en est d'autres qui enveloppent les premiers et qui se répètent en eux. La généralité devient un caractère immanent au mot, donc une donnée empirique, un aspect sous lequel l'expérience, en se développant, se révèle à soi, non à nous.

Le mot détache, isole et matérialise cet aspect. Il exprime donc une expérience partielle, incomplète. Substitut de la chose, il en est toujours un substitut imparfait et ne la désigne pas avec une précision suffisante. C'est un simple artifice logique, un phénomène artificiel. Il retient la constante de données variables et il en fait, à tort au point de vue réel, mais à juste titre pour les besoins de la science et de la pratique, un phénomène distinct, existant à part de tous les autres ; par son moyen, on opère un appauvrissement nécessaire en supprimant les différences réelles. Genres et espèces ne sont donc pas des en soi, ils désignent et concentrent des ressemblances, et, pour peu que se modifient les conditions d'existence du phénomène, ils cessent d'être

vrais et doivent être remplacés par d'autres approximations plus exactes. Ils sont, comme tout postulat, à la fois fondés et arbitraires : fondés, puisque le nom, pour être nom de la chose, doit retenir tels des caractères que celle-ci présente en effet ; arbitraires, puisque je puis créer à volonté autant de noms que je voudrai pour retenir autant de ressemblances, unies ou distinguées à mon gré, que je le jugerai nécessaire. Toute classification est à la fois et selon qu'on l'entend artificielle et naturelle, puisque forcément elle écarte certaines particularités des phénomènes et puisque tout aussi nécessairement elle en retient certaines autres. La réalité ne s'y retrouve qu'en s'y limitant, ne s'y affirme qu'en s'y niant. A son tour, la proposition signifie, sans plus, qu'un phénomène détermine un autre phénomène, qij'une relation est posée. Réduite à elle seule, elle n'appartient à la logique que dans la mesure où elle prépare le raisonnement, où elle est eUe-même un raisonnement enveloppé. Par exemple, poser « l'honmie est mortel )>, c'est concentrer une série de jugements particuliers, c'est faire une induction en raccourci. Inversement, poser ^ Pierre est mortel )>, c'est anticiper ou postuler une déduction. Expressive du fait et non liaison d'idées, la proposition est le fait même en tant qu'exprimé. De là suit, entre autres conséquences, qu'on ne peut ramener une négative à une affirmative. En effet, la proposition se confond avec le fait qu'elle énonce ; donc un fait négatif, c'est-à-dire l'absence d'un fait, ne peut être confondu avec un fait positif, c'est-à-dire la présence dudit fait. Ce qui est enlevé ne saurait être posé en même temps qu'il est enlevé. « Mettre deux choses ensemble ou les mettre et garder chacune à part seront toujours des opérations difterentes, quelques tours d'adresse qu'on fasse avec les mots. » (i) C'est l'expérience qui seule détermine la proposition, et non la proposition l'expérience ; ce n'est pas la convenance ou la disconvenance des idées qui fait celle des choses, mais celle des choses qui fait celle des noms. Les noms ne s'appellent que dans la mesure où les choses se commandent.

(i) Stuart Mill. Syst, de logique^ t. i, p. 87.

CIIAPITHE SIXIEME

Ce que Mill a nettement vu, c'est que le concept, la proposition, le syllogisme ne sont en somme que des hypothèses et des hypothèses soumises à la vérification constante des faits ; l'expérience ne les justifie que si elles la suivent, bien loin de la précéder. Par leur moyen, nous lui fixons des cadres, mais c'est elle seule qui les détermine en y incluant ou en en excluant les phénomènes par lesquels elle se manifeste in concreto. D'ailleurs, ces cadres constituent déjà une première expérience, mais encore abstraite et indéterminée. En effet, il m'est toujours loisible de figurer, grâce à la représentation spatiale plus ou moins fictivement substituée aux qualités concrètes des êtres, ces schèmes que j'appelle des idées et qui n'expriment autre chose en effet qu'une liaison idéale de natures ou d'attributs. L'idée est une catégorie plus spéciale, homme est la catégorie de tous les êtres qui réaliseront et actualiseront animalité, rationalité et une certaine forme physique définie; cheval est la catégorie de tels autres êtres qui réaliseront telle autre liaison d'attributs. Simplement, cette catégorie est à son tour représentée s dus une autre catégorie, par exemple celle d'être ou de substance, ce schème enveloppe ce qui est figiu^ dans un autre schème ; il est sujet des attributs substance ou être, comme il est attribut des sujets Français ou Anglais. L'idée n'est qu'une approximation de l'image, faite autant que possible en conformité avec elle. Ce n'est donc pas elle qui, en tant que genre ou que classe, détermine la vérité de l'ê're individuel : je mets Pierre dans la classe homme parce qu'il est vrai que Pierre est homme; il n'est pas vrai que Pierre est homme parce qu'il est mis dans la classe. L'expérience n'est vraie que parce que la vérité est une

expérience.

Ainsi la proposition sort toute faite, non de l'esprit, mais des choses. Les relations universelles sont données au môme titre et en même sens que les relations particulières. Le phénomène trouve en soi les conditions de son existence, les principes de son orçanisation. C'est d'eux-mêmes, en quelque sorte, à mesure des révélations successives de l'expérience, que les faits se groupent en classes, se distribuent

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L*IDéR DK RELATION

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