chapitre sixième
êtres de raison, n'ayant pas une réalité, mais seulement une signification. L'erreur des réalistes est d'avoir cru à la valeur littérale de cette logomachie, mais ce n'est pas à dire qu'elle soit inutile. Seule, elle permet à Texpérience de se saisir dans la loi de son développement. Les hypothèses sur lesquelles s'appuie le syllogisme sont parfaitement absurdes et les propositions dans lesquelles il se résout radicalement inintelligibles. Qu'est-ce que cette essence de mortalité donnée dans cette essence d'humanité ou inversement ? Rien autre chose qu'une façon, commode et factice, de se représenter les faits, un moyen d'investigation. En réalisant ce qui n'est pas, ce qui ne peut pas être, le syllogisme permet de déterminer ce qui est, mieux encore, ce qui sera, ce qui doit être. Il n'est pas vrai que « l'homme soit mortel », car ni homme ni mortel ne sont des êtres, et affirmer l'un de l'autre, c'est déterminer un inexistant par un inexistant ; mais il est vrai que « Pierre mourra », et cette vérité n'est rendue possible et n'est prouvée que comme conclusion de cette fausse majeure. Nous avons dû, pour la comprendre, dénaturer la réalité, et cette altération a été une condition de progrès, un principe de découverte. Le syllogisme est une erreur voulue et créée à dessein pour atteindre la vérité ; or, c'est un fait qu'il nous y conduit : il ne s'agit que de bien choisir ses majeures. Il n'y a là qu'une figure, mais une figure utile : l'inclusion et l'exclusion des idées remplacent avantageusement la détermination réciproque des phénomènes, elles expriment tout ce qu'il m'importe d'en connaître et d'en retenir, à savoir des existences et des conditions d'existence. On ne doit voir dans ce mode de raisonnement qu'une sorte d'empirisme, mais un empirisme nécessaire qui, loin de forcer la nature, la suit, et la suit jusqu'où elle le conduit, sans la dépasser jamais, s'il a pris soin de partir exactement d'où elle part. Ici comme partout, l'expéiience s'impose à elle-même ses limites, elle est la règle de ses propres conceptions.
Ainsi, nous en devrons voir dans la logique qu'un vaste schème expérimental. Son formalisme n'est qu'apparent, il
devient dangereux dès qu'il commence à prendre quelque réalité, c'est-à-dire dès qu'en lui l'expérience se détache en quelque sorte d'elle-même pour se constituer idéalement sans rapport direct avec les choses. C'est lorsqu'elle oublie ses origines que la logique, en se confinant dans un isolement dédaigneux, risque de perdre toute valeur objective ; elle apparaît alors comme un système clos de formes pures et vides dont nous rapportons indûment le principe à une pensée distincte. Comme si la pensée exprimait autre chose que la relation fondamentale sous laquelle se constitue l'existence de l'objet ! Ainsi conçue, la logique n'est pas moins empirique, mais elle Test mal ; elle représente une expérience faussée, elle unit au hasard des natures contradictoires. Au fond, une science quelconque n'est jamais qu'une évocation d'hypothèses, mais plus ou moins voisines des faits : le tort des hypothèses logiques est d'en être très lt)in et, par suite, de risquer, si Ton n'y prend garde, d'être en désaccord avec eux. Mais si elle sait se régler sur l'ordre du monde, au lieu de prétendre s'imposer à lui, cette science devient .précieuse à titre de méthode investigatrice. Il en est alors d'elle comme de la mathématique, qui, s'étant crue elle aussi la science universelle, et ayant, pendant un temps, visé à prendre sa place, est redevenue plus modestement, par la force des choses, un instrument de recherches, une méthode entre plusieurs autres. De même, la logique apparaît chaque jour davantage comme un simple mode de connaissance, une façon particulière de se représenter les phénomènes, parce qu'elle est au fond un aspect de ces phénomènes, une manifestation phénoménale, cette particularité qu'offre le phénomène d'être manifesté. C'est en ce sens qu'elle est vraiment une critique positive de la possibilité de la science, et, plus généralement, de la connaissance.
On dégage ainsi son caractère pratique et en quelque sorte moral. L'intelligence isolée, abandonnée à elle-même, n'est qu'une abstraction. Si déjà elle ne se distingue pas des choses dont elle n'exprime que le mode d'organisation, le système des relations fondamentales, a fortiori ne se laisserat-elle pas détacher de l'activité dont elle est le moyen et la