CHAPITRE SEPTIÈHE
définition, . mais simple constatation et même tautologie. Cet embarras n'a rien qui puisse nous surprendre. Qu'est-ce en effet que définir ? Instituer une relation entre deux termes. La définition n'est possible que par la relation; la relation ne se définira donc que par elle-même, qu'en se supposant. Définir une idée, c'est en quelque sorte la faire sortir d'elle-même, pour voir en elle le point de concours de deux autres, c'est-à-dire au fond d'une infinité d'autres recouvertes et concentrées par le genre prochain et par la différence spécifique. Forme de toute définition, comment la relation pourrait-elle être une matière
définissable ?
On peut manifester autrement encore cette impossibilité. La logique nous apprend qu'on ne saurait définir ce qui est premier, c'est-à dire ce qui n'est espèce d'aucun autre genre. Ainsi la notion vide de l'être indéterminé constitue un indéfinissable. Mais on accorde implicitement par là que la relation ne peut être définie, car elle est, nous l'avons vu avec M. Renouvier, la seule et vraie forme de l'être qui ne nous est jamais donné que sous les espèces d'un rapport. I^ relation est sui generis, elle est de son genre et de tout autre genre, supposée par tout autre. En ce sens, elle apparaît vraiment comme le genm generalissimum ; non point, selon la représentation barbare d'une ontologie chosiste, parce que tout rentre en elle — ce qui n'est qu'une figure matérielle, une image spatiale — mais parce qu'elle est ou plutôt manifeste l'aspect sous lequel toutes choses se déroulent et se développent. Elle est la condition première de tout donné, car elle exprime précisément ce fait que tout donné est un conditionné.
Elle ne se définira donc pas plus que l'être de l'ancienne logique. Définir, au fond, dans son sens empirique, c'est comparer des constats. Définir l'homme, c'est comparer le constat animal et le constat raison et prononcer que toute coïncidence empirique de l'un avec l'auU-e confère à qui la manifeste le caractère d'humanité, que tout être qui en fait réalise cette coïncidence est homme. Un constat qui ne comporte plus de comparaison, qui est incomparable parce
qu'il est seul de son espèce, ne comporte pas davantage de définition. Telle est la relation.
Sous quelque aspect qu'on envisage cette idée, la conséquence reste la même. La définition échoue devant cet indéterminé. Est-ce à dire toutefois qu'on ne puisse en reconstituer psycliologiquement la genèse? Nous ne le pensons pas. La substitution de la relation à l'être fut celle de la dualité à l'unité, de l'opposition à la position, de l'altérité à l'identité. Il y a donc quelque chose de fondamental qui se retrouve dans toutes les relations, un élément commun exprimé par ce mot même de « relation ». En quoi consiste cet élément commun? Gomment l'esprit parvient-il k le concevoir? Et que pense-t-il en le pensant?
L'expérience s'offre à nous comme un système de relations actuelles formant une diversité infinie et entre lesquelles nous instituons spontanément quelques grandes divisions. D'une part, nous groupons sous le nom de conscience ou de sujet l'ensemble des relations internes inétendues ; de l'autre, nous formons avec toutes les relations externes étendues un nouveau système que nous appelons objet; enfin, entre ces deux systèmes partiels nous constatons une série nouvelle de relations, constantes ou variables, auxquelles nous ne donnons pas un nom particulier, mais que nous appelons précisément relations du sujet €t de l'objet. En effet, nous avons une tendance naturelle et invincible à matérialiser les deux premiers systèmes, à voir en eux des êtres et des choses, et à ne concevoir que de l'un à l'autre une série de relations ou de rapports. Nous avons déjà signalé, au début de notre étude, Terreur et le danger d'un tel mode de représentation dont on oublie le caractère symbolique pour lui accorder une valeur littérale. Il convient d'y revenir et de le discuter, car il pénètre inconsciemment même les doctrines qui le combattent et au sein desquelles nous retrouvons l'idée factice d'un incompréhen-
sible dualisme. On se condamne par là à ne pouvoir rejoindre deux termes qu on avait eu le tort grave de dissocier, on ne peut reconstituer une unité qui était donnée en elle-même et que Ton avait brisée en méconnaissant le caractère essentiel de la relation.
Les doctrines issues du kantisme se placent généralement, même pour le critiquer, au point de vue de ce système. Elles admettent un double développement, d'une part de l'esprit, de l'autre de l'expérience, le premier maniant ses concepts, la seconde développant ses phénomènes. Puis elles imaginent un effort tenté par ces deux mouvements, sinon inversos, du moins nullement connexes, pour se pénétrer et se fondre, une sorte de collaboration plus ou moins heureuse du pensé et du donné On renonce à croire, avec Kant, que l'un des deux termes est donné pour l'autre, sinon par l'autre, que la pensée est la condition sine qua non de la possibilité du donné, mais on continue d'afïiriner qu'il y a là deux réalités coexistantes, indépendantes dans leur origine, interdépendantes et réciproquement subordonnées dans leur œuvre, que se font face, un esprit et une nature,et que la science n'a d'autre fonction que de trouver dans le premier les raisons de l'intelligibilité de la seconde. Auquel cas on est finalement obligé de reconnaître que l'explication est imparfaite, nécessairement inadéquate à l'objet qu'elle prétend déterminer, qu'il subsiste des lacunes par lesquelles le donné échappe au pensé. L'on conclut alors à un scepticisme empirique analogue à celui de Hume, mais plus étendu et absorbant jusqu'à la mathématique, jusqu'à la logique elle-même. L'ordre des idées n'est qu'une approximation lointaine de l'ordre des choses et, sur plus d'un point, une construction
toute gratuite.
A ce point de vue, il y a, d'après nous, plus de logique soit dans une métaphysique aventureuse qui prétendrait déduire le réel du possible, soit dans un empirisme brutal pour lequel la pensée n'est que la doublure du donné. Mais, au fond, ce scepticisme repose sur une équivoque et n'apparaît définitif que faute d'avoir été poussé assez loin. Tout en prétendant substituer le point de vue relatif au point de vue