‹ L'idee de relation [microform]Chapitre 92 sur 139 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

absolu, on reste l'esclave de l'absolutisme que l'on combat, on se forge de nouvelles idoles métaphysiques. Ce dualisme est un matérialisme, il consacre l'opposition de la nature à la pensée, de l'univers à l'esprit ; il voit en eux des fétiches. On semble admettre l'existence à la fois corrélative et distincte de ces deux forces, appelées à s'unir, vaille que vaille, dans la poursuite d'un idéal commun, et la science même, garantie du relativisme qu'on prétend réaliser, garde à son tour ce caractère absolu dont elle est censée nous aflranchir. La science, c'est alors le monde tel qu'il se manifeste à la pensée. Mais il n'y a proprement ni monde ni pensée, ni réalité ni raison ; ces formules de notation ne sont pas des choses en soi. Ce qui existe, c'est uniquement Vexpérience, c'est-à-dire un enchevêtrement indéfini et une continuité ininterrompue de faits et de lois, de rapports directs et de rapports indirects. Univers et pensée n'expriment que les deux faces, que les deux points de vue opposés et d'ailleurs solidaires, possibles sur cette expérience. L'univers, c'est l'expérience saisie dans son développement ; la pensée, c'est l'expérience se recueillant dans sa loi, se dessinant dans ses grandes lignes, se limitant pour se comprendre. On ne saurait admettre, à la rigueur, un entendement qui juge, une raison qui prononce souverainement sur le progrès du réel ; on doit simplement poser une multiplicité actuelle susceptible d'être ramenée à une unité idéale. L'univers, c'est l'expérience comme multiplicité actuelle ; la pensée, c'est l'expérience comme unité idéale. Et, dès lors, il n'existe plus des lois de la pensée et des lois de la nature cherchant à s'adapter plus ou moins boiteusement les unes aux autres ; il n'y a que des lois de l'expérience, ou plutôt des formes plus générales de l'expérience, des expériences généralisées qui sont elles-mêmes des lois.

Ainsi, et ainsi seulement, on peut dégager dans toute sa pureté l'idée de relation. De prime abord, on est naturellement porté à concevoir la relation en fonction des termes qu'elle unit et à se figurer ces termes comme antérieurs et préexistants. C'est l'erreur commune à toutes les métaphysiques, aux matérialismes aussi bien qu'aux idéalismes ; c'est

L*]DÉR DE KBLATION

elle que nous retrouvons dans les critiques et dans les néocritiques, c'est elle qui a fait surgir, avec les problèmes, les éternelles et stériles discussions. En réalité, il faut, tout au contraire, se représenter les termes comme donnés en fonc. tion de leur relation même, comme ne se posant que dans leur opposition 11 n y a plus de problèmes, puisqu'il n y a plus de réalités distinctes. On n a plus à chercher comment la pensée enserre le réel dans ses formes, ni comment le réel détermine la pensée dans son être, puisque l'expérience, loin d'être le produit de leur collaboration, le point de rencontre de leurs puissances, apparaît au contraire comme le point de départ de leur distinction. Réalité et pensée ne se conçoivent en effet que comme deux directions, deux courants différents de l'expérience se divisant à l'analyse, se dissociant fictivement pour s'expliquer elle-même ; nous ne pouvons voir en eux les principes premiers dans lesquels elle se résout et dont la seule union permet de la comprendre. Il subsiste dans une telle conception une dernière survivance d'anthropomorphisme et d'orgueil humain, un dernier effort, fût-il inconscient et inavoué, pour poser un moi pur dont le monde est fonction, tandis qu'au contraire et ce moi et ce monde, fonctions réciproques l'un de l'autre, le sont en raison de l'expérience universelle.

Ainsi nous ne devons rechercher l'origine psychologique de l'idée de relation ni dans l'esprit ni dans la nature, puisque esprit et nature sont, non des principes, mais des résultats, non des réalités, mais des rapports, eux-mêmes liés dans un rapport primitif et fondamental. L'idée de relation ne peut provenir que de l'expérience, synthèse complexe de toutes les relations. Gomment nous est-elle présentée en fait? Comment se dégage-t-elle des phénomènes?

Il est évident, en premier lieu, que l'expérience ne nous montre jamais la relation, cet abstrait, mais seulement des relations, concrètes et actualisées. « Les choses sont données comme relatives les unes aux autres », telle est la vérité de l'expérience et sa révélation immédiate. Ces choses — si tant est même que pai^eille expression soit recevable - ne sont

Page 1