CHAPITRE SEPTIEME
ni en soi ni en moi ; elles ne se recueillent pas plus dans leur essence propre que dans la mienne, elles sont les unes dans les autres et les unes par les autres. Elles ne se posent qu'en s'opposant et qu'en se supposant. Dans leur existence comme dans leur connaissance, elles sont nécessairement
conditionnées.
Plaçons-nous d'abord au point de vue de l'existence. Les choses, en tant qu'elles sont, ne nous apparaissent pas comme isolées, mais comme unies, et c'est d'une manière toute factice que nous les substantifions et les regardons comme indépendantes. Soit, par exemple, un être vivant. On sait — et Comte a insisté avec force sur ce point — que la vie, comme l'organisation, est le résultat d'un rapport entre un individu et un milieu. Que les conditions ambiantes se modifient, fût-ce dans des limites très étroites, la vie s'altère et bientôt disparait. De même pour l'existence en apparence toute statique des êtres inorganiques. Elle n'est jamais une chose, mais un état. De simples changements de pression ou de température font disparaître la substance apparente des solides, les liquéfient, les volatilisent. Un être n'est donc jamais donné en lui-même, il n'est pas son être ; sa nature dépend des conditions qui le déterminent. Toute existence est un équilibre, tantôt stable, et plus souvent instable, entre deux termes ou plutôt deux systèmes infiniment complexes et sans cesse variés dans un grand nombre de leurs fonctions. La permanence n'est jamais qu'apparente ; c'est un postulat, et, à le prendre à la lettre, un postulat erroné. Rien n'est, tout devient, et ce que nous appelons être n'est qu'une certaine constance du devenir, c'est-à-dire du développement de relations solidaires. Puisqu'un simple changement de conditions suffit à entraîner un changement radical d'existence, c'est donc qu'il ne faut voir dans l'existence elle-même qu'une simple condition.
La relation — du moins la relation objective d'existence — se résout alors en une adaptation. Deux choses relatives l'une à l'autre sont deux termes suffisamment adaptés pour que leur réalité devienne possible ; ils ne coexistent pas parce qu'ils existent, leur existence n'est due au contraire
qu'au fait même de leur coexistence, de leur intime solidarité. Mais qui dit adaptation ne suppose pas seulement un terme donné par rapport à un autre et tel que ses modifications soient relatives à celles de la réalité qui le conditionne. Il n'y a toujours là qu'une représentation simpliste qui nous pousse à nous figurer des moments sous la forme d'êtres. Ce qui est réellement donné, c'est un rythme et non pas des choses ; la vie universelle est comparable à une mélodie qui ne résulte pas d'une organisation de notes données en eUesmêmes et simplement rapprochées sous la loi d'une idée directrice et harmonisât rice, mais qui serait au contraire comme la production idéale des notes par le développement du motif. Et il n'y a pas là seulement une image, une comparaison facile et usée, mais une représentation aussi fidèle que possible du phénomène cosmique, du plus général au plus simple, du plus compréhensif au plus limité. Quand je constate, par exemple, qu'un corps soumis à l'action de la chaleur se dilate, ce que je note, c'est d'abord sans doute une adaptation de ce corps à une nouvelle condition d'existence, une nouvelle manière d'être de cet être au moins apparent; mais si j'épuise le contenu de ma représentation, toute idée d'ctre ou de chose s'évanouit et se résout en une idée de modification consécutive à une modification, d'état consécutif à un état. Dirai-je que, sous l'action de la chaleur, le corps change ? On peut accepter, pour la commodité du langage, cette manière de parler tout empirique et toute factice, mais, en réalité, ce prétendu corps n'est lui-même qu'un état permanent, constant, déterminé comme tel par un équilibre relatif et momentané d'autres états eux-mêmes successifs et changeants, dont seul le mode de développement demeure. La substance du corps n'est que la permanence, non pas même de ses déterminations, mais de ses conditions ambiantes, physiques, naturelles, sociales même, en un mot cosmiques. Il sullira, pour l'altérer gravement, d'une contingence fortuite ou voulue, d'un hasard extérieur ou d'un désir humain. La substance est donc bien une loi, une catégorie, non pas de la pensée mais des phénomènes, la forme d'une adaptation continue, non d'une adaptation