‹ L'idee de relation [microform]Chapitre 95 sur 139 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

mécanique qu'il convient d'étendre, au-delà des être» vivants, à la nature universelle, bien des formes sont esquissées, bien des tentatives ébauchées, qui ne sauraient parvenir à l'existence parce qu'elles enveloppent une contradiction, non pas logique, mais empirique, parce qu'elles tendent à faire coexister des termes incompatibles. L'ordre se fait automatiquement parce que le désordre est la négation de toute existence et de toute possibilité, parce qu'il exprime précisément l'impuissance de l'adaptation. Épicure a donc eu une intuition profonde des choses lorsqu'il nous a montré, par une contradiction apparente qui recouvre une parfaite cohérence logique, le har,ard principe d'un univers réglé par les lois. Le monde est une réussite, mais une réussite nécessaire, une réussite qui ne pouvait pas échouer. A combien d'avortements est due en eflet sa naissance ? et, pour que quelque chose fût, quelle infinité de choses qui ne pouvaient pas être? Il y eut sans doute, aux âges lointains de la préorganisation, cette préhistoire mondiale, une concurrence vitale des éléments chaotiques analogue à la concurrence vitale des êtres à la surface du globe ; les lois, ces « habitudes des phénomènes (i) » comme les a si heureusement nommées M. Boutroux, ont exprimé le résultat de cette sélection, et ne se sont fixées et figées qu'après des luttes aveugles et silencieuses exprimées par d'inimaginables cataclysmes dont ceux que nous connaissons ou que nous soupçonnons ne peuvent nous donner qu'une idée lointaine et vague. La causalité, l'uniformité du cours de la nature, c'est-àdire toutes ces approximations plus ou moins valablement conçues par l'esprit humain, n'ont été d'abord que des accidents heureux, aussi instables que celui qui pousse le coucou à déposer ses œufs dans le nid d'un autre oiseau ; elles ne furent ni moins fortuites ni moins étranges. Simplement, elles ont réussi, et nous ne devons voir en elles des principes d'explication que parce qu'elles ont été des principes de création ; elles n'aident à comprendre le monde que parce qu'elles ont permis de le produire. Pris en soi, ces prétendus principes

(I) Cf. Boutroux. Contingence des lois de la nature, p. 167 et 170.

d'intelligibilité sont parfaitement inintelligibles ; ils énoncent un fait qui aurait pu être autre et qui peut-être, probablement même, est autre ailleurs, « par delà la dernière nébuleuse » de Mill, qui peut-être et sans doute aussi sera autre quelque jour, par delà les temps révolus. Il faudrait une singulière vanité pour oser prétendre à l'universalité et à la nécessité absolues de ces formes d'adaptation qui, valables ici, peuvent ne plus l'être là, fondées aujourd'hui, peuvent être démenties demain. Kant lui-même reconnaissait que notre entendement n'est pas la mesure des choses et qu'il peut exister d'autres formes psychologiques, d'autres constitutions mentales. A fortiori devix)ns-nous, ne voyant dans les lois de l'esprit que des lois de la nature, portées à leur plus haut degré d'abstraction et de généralisation, nous représenter les adaptations actuelles qu'elles manifestent comme des résultats provisoires et les choses et les êtres qu'elles conditionnent comme des états relatifs et partant modifiables toujours, modifiés souvent.

L'idée leibnitzienne du monde le meilleur possible est aussi, comme la plupart des conceptions de la Monadologie. éminemment positive, mais il faut lui faire subir une transformation analogue à celle qui nous a permis de voir dans la finalité une simple condition d'existence. De même, notre monde est le meilleur qu'il puisse être, précisément pai^e qu'il est ; il se justifie en se posant. Des l'instant qu'une forme quelconque est réalisée, c'est qu'elle était la plus parfaite, non pas sans doute qu'on pût concevoir, mais qui, en fait, pût être adaptée à des conditions données. Remarquons-le d'ailleurs: dans bien des cas notre conception est la mesure de celte adaptation ; toujours elle la juge, souvent elle la fait. Le propre de Têtre moral, ainsi que nous l'avons montré, c'est qu'il peut — et que, pouvant, il doit — modifier Tordre existant, c'est-à-dire imprimer aux relations données, dans la limite de ses moyens d'action, une orientation telle qu'elles se conforment à d'autres relations conçues. Toute réaction de l'individu sur le milieu est donc morale à sa façon, car elle est pratique et tend à accroître son être, soit physique, soit mental. Il n'y a sans doute qu'une diffé-

rence de degré, pour infinie qu on Timagine, entre le mouvement des racines de la plante vers les points nutritifs du sol et le dévouement de l'homme à un être ou à une idée ; dans les deux cas, en effet, c'est bien à un ordre futur, donc par là même idéal, que se trouve être subordonné Tordre réel, modifié consciemment ou inconsciemment, par instinct ou par raison. Quoi qu'il en soit d'ailleurs de ce rapprochement, ce qui est acquis, c'est que de toutes les possibilités il en est une qui prévalait sur les autres et que celle-là se trouvait être la meilleure, ou plutôt s'est trouvée être la meilleure, puisque seule elle a prévalu. De même que nous obtenions, en termes positifs, une finalité non finale, conditionnée et non intentionnelle, de même nous arrivons ici à un optimisme non optimiste, au fait du meilleur comme réalisé, à ce fait que le meilleur c'est ce qui s'est réalisé. Comte, auquel il faut toujours revenir en ces matières, montrait avec beaucoup de force que le concept positif du développement ne devait pas être confondu avec l'idée métaphysique du perfectionnement, tout en avouant d'ailleurs qu'en général le développement de la réalité coïncidait avec une perfection croissante des formes (i). Sans même aller aussi loin, nous pouvons reprendre cette idée. Nous ne prétendons pas que l'état actuel du monde et plus particulièrement de la société accuse un progrès sur tel ou tel état antérieur ; il semble bien qu'en effet cette loi du progrès ne soit rien moins qu établie par les faits. Mais en écartant toute hypothèse, nous constatons que l'état actuel, général ou particulier, est, non pas supérieur à tel autre état qui l'a précédé, mais bien tel qu'il peut être actuellement et par suite aussi parfait qu'on puisse l'imaginer dans les conditions données. Il n'y a pas davantage dans cette simple constatation l'aflirmation implicite d'un déterminisme qui serait également métaphysique, car il est possible que certaines de ces conditions données, peut-être même toutes, aient été posées librement ; nous ne prétendons pas même réfuter la thèse d'après laquelle un acte de liberté serait à la racine de. tout ce qui

(i) Cours de philosophie positive, t. iv,p. 3o2, sqq.

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