CHAPITRE SEPTIÈME
n'apparaît que comme le prolongement de la connaissance vulgaire, comme une extension de l'appréhension immédiate du donné par les sens. L'idée sort en quelque façon de l'image comme l'imagé de la chose, dans la représentation simpliste du vulgaire ; l'idée est l'image de l'image. N'est-ce pas là tendre de plus en plus à identifier finalement l'ordre des pensées au mouvement des réalités, à voir dans la science les choses elles-mêmes en tant qu'elles se déterminent ?
Acceptons pourtant, à titre provisoire, cette distinction fictive. Il est d'abord de toute évidence que notre science ne porte jamais que sur des relations, non sur des êtres, car déterminer une réalité, c'est en fixer les limites en en posant les lois ; nous circonscrivons l'objet que nous nous proposons d'atteindre dans un réseau de plus en plus serré de restrictions empiriques ; nous n'en pénétrons pas le contenu. La définition même, loin d'en exprimer l'essence, comme le prétend à faux la logique, n'est qu'une convention qui nous permet d'en négliger la nature intime en le remplaçant par un cadre où il est censé rentrer. Par suite, la matière du phénomène nous échappe toujours comme telle, et le but de la connaissance est d'arriver, par une série d'abstractions de plus en plus hautes, à substituer à cette matière une forme sous laquelle elle se manifeste. Quand cette substitution est ou paraît être achevée, nous déclarons l'explication complète. Ainsi, l'atomisme se donne pour une représentation aussi exacte que possible du réel, non parce qu'il prend à la lettre la figuration empirique grossière des points matériels, mais bien au contraire parce que ces images symbolisent à ses yeux une loi homogène, le principe du mécanisme universel ; lorsque les hétérogénéités que présente le donné nous forcent à introduire dans l'atome des différences réelles, cette matérialité du fait, même ultime, apparaît comme un échec à son intelligibilité phénoménale ; dès l'instant qu'au lieu d'être une formule, une équation, un rapport, il devient, ne fût-ce que partiellement, un être, il se pénètre d'inconnaissable. Tout ce qui est en dehors de la relation est donc en dehors de la science et de la pensée. Il n'y aurait d'ailleurs qu'une illusion
l'idéb de relation
à prétendre que la science laisse ainsi intacte la réalité du phénomène, car le phénomène n'est pas autre chose, sous sa forme la plus concrète et la plus définie, que Téquilibre des influences qui le composent, qui en lui se maintiennent ou se balancent ; sa réalité n'est pas autre chose que le rapport objectif de ces forces, dont chacune se résout en rapports du même genre, et ainsi de suite à l'infini. Toute autre conception d'un être phénoménal, d'une réalité sentie mais non conçue, est un restant de mysticisme métaphysique transposé dans l'ordre des faits ; la conception ne diffère de ce qu'on appelle le sentiment que par le degré ou plutôt par la perspective qu'on se crée sur les choses, tout abstrait est un concret à la i''^, 2*^ ou n""^ puissance; les limites du phénomène, intrinsèquement considérées, sont à leur tour d'autres phénomènes : ce n'est jamais qu'une réalité qui limite une autre réalité. Mais il est certain que la connaissance consiste dans la détermination de ces phénomènes limites qui enserrent le phénomène donné ; sous sa forme la plus humble comme sous son aspect le plus élevé, scientifique et médiate ou immédiate et vulgaire, cette connaissance est celle d'un rapport par lequel le fait, ne fût-ce que pour se poser, sort en quelque sorte de soi en s'opposant à d'autres faits.
Considérons, pour mieux établir ce point, le premier acte du connaître, la première révélation de la conscience à elle-même et du réel à la conscience. Tous les psychologues modernes, de Maine de Biran à Spencer, sont d'accord poui* reconnaître que ces deux révélations sont solidaires et simultanées ; l'idée de Gondillac, d'après laquelle le sujet pourrait tout à la fois se confondi*e avec son état et s'en distinguer pourtant en se posant en lui, est irrémissiblement condamnée; le « Je suis odeur de rose » enveloppe contradiction, car par cette afllrmation primitive l'odeur de rose, sujet de sa propre réalité, se poserait comme un absolu autonome. La conscience spontanée naîtra du sentiment d'une relation, d'une différence, d'une discrimination, et par suite elle sera déjà conscience réfléchie à un certain degré, elle enveloppera la représentation,
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aussi éphémère qu'on voudra, d'un sujet se différenciant, par cela seul qu'il l'éprouve, de l'impression qui l'affecte ; on ne peut avoir conscience sans avoir conscience d'avoir conscience, c'est-à-dire sans se poser comme le sujet de ses affections. L'animal, apparemment incapable de se dégager de ses modes, dénué sans doute de toute connaissance objective des choses, n'ayant ni le sens d'un espace distinct ni celui d'une durée intime, n'a qu'une ébauche d'existence psychologique et se fragmente en une infinité de systèmes qui se succèdent sans se pénétrer ; tel l'hypnotisé qui passe par autant de personnalités qu'il plaît à l'expérimentateur d'en imaginer, il se réduit, selon le mot de Leibnitz, à une série de mentes momentaneae ; il n'existe pour lui ni monde externe ni personnalité propre. Pourtant, de cela seul qu'il sent, il y a chez lui conscience et même conscience réfléchie. Si l'on se refuse à le considérer comme un pur automate, comme la machine cartésienne, on admet qu'en chacun de ces instants fugitifs se manifeste, par la jouissance ou par la souffrance présente, une personnalité éphémère, qui naît et meurt avec chaque état, et qui n'est possible que par la diff*érence, informulée mais éprouvée, de l'affection donnée avec l'affection antécédente, et par la distinction, également inaperçue mais sentie, d'un représentatif et d'un représenté, ou, si ces termes paraissent trop ambitieux, d'un affectif et d'un affecté. Il y a donc bien, pour rapprocher deux expressions en apparence, mais en apparence seulement, contradictoires, réflexion spontanée du mode qui mesure sa réalité actuelle et qui ne se saisit que comme aspect de lui-même, comme vérité de son être propre. Ou l'animal est mouvement sans conscience, ou il est, non pas un moi tel que Ihomme, une synthèse idéale continue de représentations successives multiples, mais une infinité de moi adéquats à chacun des moments dans lesquels se décompose son existence. La conscience est l'opposition dans et par la position, c'est-àdire précisément la relation. Non pas qu'elle saisisse cet abstrait, la différence de deux états, mais elle n'appréhende les deux états que comme diff*érents l'un de l'autre et que comme liés dans leur hétérogénéité même par la permanence
ofo
d'un être homogène à chacun d'eux ; ou plutôt, cet élément de permanence n'est lui-même saisi que comme la relation de ces états que la conscience, au moment où elle les perçoit et par le simple fait de les percevoir, extériorise et objective et dont elle fait — même s'ils restent purement internes et non localisés, tels les plaisirs, les douleurs, les inclinations — des êtres en quelque sorte matériels, des choses qui la déterminent sans la constituer. Ce dédoublement et cette matérialisation nous sont prouvés par le langage. Je dirai : ma souffrance, ma joie, ma passion. Je suis, en chacun de mes états, la relation qu'ils supportent avec eux-mêmes non comme simplement donnés, mais comme se survivant après qu'ils ont été ou s'anticipant avant d'exister. Ils ne sont pas plus en eux que je ne suis en moi ; ils sont en moi et ils sont moi comme je suis en eux et comme je suis eux. Le premier acte de connaissance, comme le premier fait d'existence, est donc de poser l'être par l'être et non pas l'être par soi.
Toute relation subjective, toute connaissance (car une afl'ection est connue dès l'instant qu'elle est sentie) est donc, en même façon que la relation objective, un certain mode d'adaptation. Ou la conscience n'est rien, ou elle est une faculté d'adaptation ; penser, c'est conditionner, conditionner, c'est adapter. Il y a d'ailleurs, selon la nature de l'objet déterminable, différents modes, de plus en plus complexes, de cette fonction adaptive, la relation. Méconnaissable, tant elle est simplifiée, dans les cas des phénomènes les plus larges et les plus pauvres, elle le sera également, mais pour des raisons précisément inverses, lorsqu'on s'élèvera à des réalités infiniment riches et par là même mal définies, entre lesquelles on ne notera que de lointaines analogies. Pourtant, le processus reste fondamentalement identique, et il n'est de variété que dans ses différents modes d'application. La grande loi biologique, indûment limitée aux relations -des seuls organismes vivants avec le milieu dans lequel ils se réalisent, doit être coétendue à l'universalité des formes de l'être.
Déjà la loi fondamentale de la connaissance, le principe d'identité, exprime le fait de l'adaptation adéquate, entière-
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ment réalisée, elle énonce une parfaite coïncidence de la pensée avec elle-même ; l'impuissance logique à se contredire n'est autre chose, nous l'avons vu, que l'impossibilité concrète de sortir de soi. « A est A » exprime que l'individu est, pour ainsi parler, à lui-même son milieu, qu'il s'emboîte exactement dans sa propre circonscription. De même, toute pensée, quelle qu elle soit, énonce et manifeste une solidarité en quelque sorte matérielle des réalités qu'elle unit. Le syllogisme formel nous est apparu comme un enveloppement de matières idéales, de choses figurées par des symboles choisis tout exprès pour manifester, fût-ce grossièrement, leur adaptation concrète; en substituant des identités ou des non-identités partielles, des inclusions ou des exclusions, à des ressemblances et à des différences qualitatives, c'est-à-dire à des convenances et à des répugnances empiriques, il permet de représenter, schématiquement en quelque sorte, des compatibilités et des incompatibilités phénoménales. A son tour, le raisonnement mathématique, dans la série des substitutions qu'il poursuit, recherche, par la comparaison d'intuitions équivalentes, c'est-à-dire superposablcs, les moyens les plus subtils et les plus féconds qui permettront d'adapter des termes donnés comme distincts et partant comme hétérogènes. Connaître que les trois angles du triangle sont égaux à deux droits, c'est au fond concevoir l'adaptation d'une forme d'existence à une autre forme d'existence; affirmer que 7 + 5 = 12, c'est également se représenter d'une façon visible, sensible, l'adéquation matérielle des composants et du composé. Nous recourons ici à un nouvel artifice que la logique ne connaît pas ; nous négligeons, pour les rapprocher l'une de l'autre, les particularités qualitatives des deux réalités que nous comparons. L'adaptation devient ainsi de plus en plus symbolique, à mesure que la connaissance tend à rejoindre l'existence, c'est-à-dire à mesure que l'existence partielle, limitée, tend à se rapprocher (jusqu'à se confondre avec elle) de l'existence totale, coiuplète. La relation physique pose, non plus une adaptation statique et instantanée comme celle des éléments d'un tout à la somme qu'ils com-
L*1DÉR DE BELATIOM
posent, mais une adaptation dynamique, qui se développe à fravers la durée, d'un phénomène concret à des conditions d'existence nouvelles. La causalité suppose un progrès qualitatif, une sorte de mouvement par lequel le fait tend à rejoindre un état modifié, à retrouver un équilibre détruit. Il ne semble pas y avoir une différence absolue entre Teftort (fût-il purement passif) de Teau pour se plier à la forme que hii impose, dans le phénomène de Tébullition, le brusque changement de températm^e, et celui de la plante pour incliner ses feuilles dans le sens de la lumière ; l'un et l'autre témoignent d'une orientation de l'objet vers une certaine fin, ou plutôt vers un certain état final (ce qui de la fin supprime, conformément à l'esprit positif, la finalité, nous montre en elle, non un but, mais un terme, un point d'arrivée) ; l'un et l'autre par conséquent recherchent les conditions les plus favorables à la conservation ou à la survivance du phénomène ; la loi physique traduit un réflexe comme la loi biologique, c'est-à-dire toujours un mode d'adaptation nouveau rendu nécessaire par la rupture brusque de conditions données. La seule différence, essentielle d'ailleurs, c'est qu'en biologie le phénomène, en s' adaptant, ne s'adapte pas pour lui seul, mais pour l'ensemble, pour l'organisme tout entier, tandis qu'en physique les divers aspects du corps, les diverses manifestations phénoménales ne témoignent pas de cette intime solidarité et que l'adaptation de chacune d'entre elles est limitée à celle-là seule, les autres restant (au moins généralement) adaptées à leurs conditions anciennes : dans une pierre qui tombe, les divers phénomènes électriques, optiques, acoustiques, etc.... ne sont pas modifiés par le fait de la chute ou ne le sont que faiblement ; dans une plante soumise à l'action d'un nouveau milieu, transjîortée d'un champ dans une serre, l'adaptation intéresse toutes les fonctions organiques; dans l'affection pathologique d'un organe, toutes les parties du corps vivant sont plus ou moins intéressées. Mais si dans un cas l'action est concentrée et la réaction limitée, tandis que dans l'autre l'action est diffuse et la réaction indéfinie, le processus, au degré de compli-
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cation près, reste toujours identique à lui-même. Lois de coexistence et lois de succession expriment les unes et les autres des relations entre systèmes, simples ou complexes, soit actuellement adaptés l'un à l'autre, soit en voie d'adaptation. Comprendre ou connaître une réalité ou même une idéalité quelconque, c'est la représenter comme un individu, éphémère ou constant, qui se plie aux conditions d'un milieu, existant ou imaginaire. La conscience perçoit directement ou conçoit indirectement (la conception n'étant qu'une perception médiate) des relations plus ou moins étroites, c'està-dire des adaptations x^lus ou moins parfaites, entre les données qui lui sont intuitivement fournies ; la science, qui n'est subjectivement que la conscience prolongée, comme elle n'est objectivement que le prolongement de l'expérience, organise à son tour, à l'aide de substitutions appropriées, de feintes légitimes qui sont ses postulats et ses hypothèses, d'autres modes d'adaptation plus ou moins conformes à la réalité des faits, mais qui x>ermettent les rapprochements féconds, si peut-être ils sont illusoires, les identifications pratiquement utiles, si sans doute, à les prendre en soi, elles demeurent erronées. Toute connaissance du phénomène, quel que soit le nom qu'on lui donne et le sens qu'on lui attribue, sensation, jugement particulier ou général, théorème, loi, etc., n'est donc, au terme de l'analyse, que la représentation d'une adaptation donnée ou construite. La relation n'est que le nom abstrait de la solidarité.
Nous rejoignons ainsi l'existence et la connaissance, la réalité et la pensée ; nous échappons par là aux conclusions décevantes des critiques. Le relativisme, aux yeux de la plupart des penseurs, enveloppe un germe de scepticisme qui ne peut manquer de se développer et auquel on ne saurait opposer d'autre limite que l'acte de foi, cette hypothèse gratuite de la raison pure dans laquelle on affirme une nécessité morale de la raison pratique. Et, de fait, la tendance commune à tous les néo-criticistes est d'aboutir à la croyance, quand elle n'est pas de la prendre pour point de départ de la science elle-même, d'y voir l'élément essentiel
de la certitude. Nous étudierons, à la lin de notre travail, cette idée et cette conception, nous en discuterons la légitimité. Mais il nous apparaît déjà que si ces systèmes sont des scepticismes, souvent à leur corps défendant, c est qu en réalité les doctrines qu ils développent sont, non pas relatives, mais bien absolues. Ils ne posent la relation que pour s'en affranchir et pour la dépasser, puisqu'ils prétendent la juger. N'est ce pas un véritable défi jeté à l'esprit positif que Taffirmation d'une loi morale, d'un impératif rigide et absolu s imposant à des phénomènes simplement donnés ? et cette affirmation ne porte-t-elle pas, non seulement, comme le croyait Kant, sur Tordre idéal des actes, mais même sur l'ordre réel des faits ? Qu'est-ce au fond que cette affirmation de l'universel et du nécessaire, que ce postulat de l'intelligibilité, sinon la première formule d'une obligation, d'un devant être, c'est-à-dire d'une sorte de moralité idéale, de droit que l'on veut imposer au fait ? C'est dans ce formalisme rigide et revêche que réside en fin de compte le scepticisme immanent à de telles doctrines. Gomme la morale (dont elle n'est qu'une première application à l'ordre infrahumain) cette science orgueilleuse qui prétend imposer sa domination à l'univers force l'assentiment et contraint la volonté, non les choses. On proclame le scepticisme dans l'eflbrt mcme par lequel on tente de s'en all'ranchir. Déjà chez Kant, l'idée d'une discipline stricte de la pensée et de Faction était l'aveu implicite de cette solution désespérée : Kant n'est pas sceptique en science parce qu'il ne peut pas l'être, il n'est pas sceptique en morale parce qu'il ne veut pas l'être ; donc, il l'est à la fois et dans l'une et dans l'autre : en morale, parce que sa volonté n'est pas la mesure des choses, ni même de son action ; en science, parce que cette impuissance n'est elle-même qu'un acte de son libre vouloir, qu'une imposition violente et factice de catégories arbitraires à des données eflectivement existantes.
Ses successeurs l'ont bien compris qui, au moins sui» le second point, ont noté les écarts ei.tre la conception et la réalité, mais qui, hésitants devant les conséquences auxquelles ils se croyaient fatalement conduits s'ils étendaient