‹ L'idee de relation [microform]Chapitre 98 sur 139 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

à leur action le doute qui pénétrait leur pensée, se sont généralement inclinés devant un principe d'obligation supérieur que certains d'entre eux se sont même, semble-t-il, interdits de soumettre à tout examen critique, par une sorte de superstition morale et comme par une crainte de sacrilège, de lèse-moralité, qu'on ne peut que respecter tout en la déplorant. C'est qu'en effet on ne saurait être relativiste à demi sans devenir fatalement sceptique sur tous les points ; car, pour la science positive et objective, la conception purement individuelle, le sens que chaque conscience particulière donne à l'existence et à l'action, peut bien conserver une valeur esthétique, offrir un intérêt subjectif, mais, à le prendre en soi, reste nul et non avenu, est en dehors du fait, donc de la vérité. Cet individualisme et cet anarchisme moral sont infiniment séduisants, consolateurs au plus haut point, mais ils rentrent dans l'ordre des rêves métaphysiques que le positivisme s'interdit d'effleurer. Pour lui, la relation se suffit à elle-même, elle ne s'explique que par la relation. Existence et connaissance, réalité et pensée ne sont, comme tout le reste, que des termes adaptés l'un à l'autre, que des aspects différents et solidaires de la seule réalité donnée, l'expérience, considérée comme la liaison systématique et continue de toutes les relations posées. Dès lors, ils se suivent, forment un parallélisme constant; ils ne se commandent pas l'un à l'autre, l'un n'est pas cause et l'autre effet, l'un n'est pas principe actif et l'autre conséquence passive. Leur adaptation n'est pas exceptionnelle, sui generls ; elle n'est qu'un cas particulier de la loi universelle, que la forme la plus abstraite et la plus large des relations concrètes posées. Dès lors, plus de raison au scepticisme, à la désespérance morale, à l'inquiétude et à la poursuite angoissée d'une harmonie actuellement irréalisée. Ou plutôt, le positivisme sera sceptique dans sa méthode, il ne le sera ni dans son principe ni dans sa fin, à l'inverse du relativisme criticiste et néo-criticiste, dogmatique dans sa méthode, sceptique dans ses conclusions. Nous n'avons plus le fétichisme de la loi, ni physique, ni même morale; nous ne voyons que des approximations, et non des déterminations, dans les prin-

cîpes sur lesquels se règlent et notre science et môme notre conduite. Les relations constantes que nous saisissons entre les faits, l'obligation et le devoir que nous posons à la base de nos actes, ne sont pour nous que des moyens d'investigation, des modes d'adaptation que nous essayons et que nous varions à l'infini selon la diversité des cas et que nous sommes prêts à abandonner et à rejeter s'ils remplissent mal Toffice en vue duquel ils ont été conçus. L'objet des kantiens est devenu la méthode des positivistes. Mais, par contre et en un certain sens, la méthode du kantisme est devenue l'objet des positivistes: l'organisation des phénomènes, « Tunité du savoir positif », en un mot la systématisation aussi complète et aussi adéquate que possible de toutes les relations données, n'est plus seulement le moyen de la science : elle en devient proprement la (in. L'expérience n'a donc pas à être déterminée par la pensée, cette expression n'offre plus aucun sens ; l'expérience est le lieu de déterminations actuelles et futures, données ou prévues ; elle est par suite aussi le lieu — et le lien — de toutes les pensées, la vraie « conscience en général », la vraie conscience impersonnelle qui unit toutes les représentations individuelles, dans laquelle elles se rencontrent et se concentrent. Le scepticisme n'a plus de raison d'être, l'erreur n'est que la méconnaissance des adaptations empiriques, c'est un état incomplet plutôt qu'un état fondamentalement absurde, une adaptation imparfaitement réalisée ; elle trouve dans le développement même des faits et dans une analyse plus serrée des conditions posées un correctif toujours possible. Quant à récuser la valeur même de cette expérience, comme le fait le sceptique, c'est encore là un jeu de dilettantisme intellectuel, car l'expérience ne vaut ni peu ni beaucoup, elle est proprement ce qu'elle est, un datum, un fait ; or, un fait ne s'évalue pas, il s'observe et il se détermine. Quel serait en effet l'arbitre api)elé à prononcer et quel serait même l'objet du litige ? Dira-t-on qu'il s'agit de comparer l'apparence à la réalité ? Mais personne, depuis Kant, n'admet plus l'existence d'un noumène, d'un être donné en dehors de son phénomène. Prétendra-t-on que la représentation altère

ClIAPITllK SEPTIEME

la nature du représenté ? C'est reproduire l'objection sous une autre forme, et c'est surtout admettre le représenté comme antérieur à la représentation, tandis qu'il n'existe qu'en elle et que par elle. Verra-t-on enfin dans la pensée le principe de détermination de l'objet? C'est revenir, en se plaçant au point de vue inverse, à cette idée que le représentatif se suffit à lui-même, en dehors de la représentation, qu'il la précède et la permet, alors qu'en fait il en résulte. Il n'y a place pour le scepticisme que dans une doctrine qui tente d'expliquer la dualité })hénoménale au lieu de voir dans le phénomène la forme même de la dualité, ce que précisément nous entendons par l'adaptation. Il reste maintenant à établir, par une analyse directe du contenu de la relation, que la plupart des problèmes, métaphysiques ou critiques, sont dus à cette interprétation factice, h. ce dédoublement de la synthèse initiale qu'elle manifeste. C'est le dernier point que nous devons traiter.

La relation est l'unité d'une dualité, deux dans un, un par deux. Elle s'exprimera schéniatiquement sous la forme : une chose est une autre chose, A est B. L'identité même, A est A, n'est connaissable que si elle se contredit idéalement, si l'être qu'elle pose s'oppose à soi. Au point de vue logique, la relation unit un sujet à un prédicat ; au sens réel, elle lie un sujet à un objet. Soit une relation quelconque, la plus simple de toutes, « le mur est blanc ». Logiquement, blanc s'affirme de mur comme l'attribut du sujet. Objectivement, le mur est posé comme le sujet de toutes ses déterminations dont chacune, tout en lui étant intimement rattachée, se détache pourtant de lui et constitue en quelque sorte une réalité différente à laquelle on le lie : il n'est pas mur en tant qu'il est blanc, car il pourrait tout aussi bien être noir, gris, vert, etc., sans cesser d'être mur; il est blanc en tant qu'il est autre que mur, en tant qu'il est non pas seulement ce qu'il est, mais quelque autre chose encore, chose blanche et

l'idée de kp.lation

non chose noire ou chose grise ou chose verte. L*objet est ici conçu comme intérieur au sujet au lieu de lui rester extérieur comme dans telles autres relations, « les corps tombent également vite dans le vide, la chalem* dilate les corps », etc., mais il n'en est pas moins donné comme ayant sa personnalité distincte, indépendante, et, pour reprendre les expressions de l'ancienne logique, le sujet sort de son essence lorsqu'il se détermine par l'un quelconque de ses accidents ; le blanc ne constitue pas plus le mur en lui-même que la propriété de dilater les corps ne constitue intrinsèquement l'état de chaleur d'un brasier. Dans l'un et l'autre cas, la relation suppose et souligne une hétérogénéité.

Mais, d'autre part, l'hétérogène ne se développe que sous la forme de l'homogène. La relation n'est ni l'identité, ni la différence, mais elle les implique toutes deux, elle est l'identité dans la différence et la différence dans l'identité. La différence accuse l'existence, la réalité du connu ; l'identité met en lumière la connaissance, la condition de l'existant. On saisit donc une opposition fondamentale et nécessaire, au sein du phénomène, entre sa vérité, sans laquelle il ne peut être et qu'il n'est pas, et sa réalité, qu'il est parce qu'il dépasse sa vérité. Poser « le mur est blanc » n'est pas poser « le mur est le blanc », ni même, au sens littéral où l'entend le logicien, « le mur est quelque blanc », c'est affirmer que, si la vérité du mur est d'être ce qu'il est, le mur, sa réalité est d'être, sjus la forme même de cette vérité, c'est-à-dire de sa constance empirique que j'appelle son identité, autre chose que ce qu'il est, telle ou telle détermination précise, la blancheur, l'opacité, la dimension, etc., c'est-à-dire ses qualités. Le mur n'est pas blanc, opaque, rectangulaire, parce qu'il est mur, parce qu'il est soi ; mais il ne peut être mur, il ne peut être soi que s'il est blanc ou noir, opaque ou transparent, rectangulaire ou carré, en un mot que s'il est autre que soi. L'existence est donc Yaltérité dans ou plutôt par Yidentité. Le devenir manifeste plus visiblement cette loi lorsqu'il nous montre le progrès empirique se réalisant sous l'aspect d'une continuité, mais ce que nous appelons l'être, le permanent, n'est qu'une sorte de devenir fixé, une continuité

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