CHAPITRE III
ANALYSE SUBJECTIVE DE l'iDÉE DE RESPONSABILITÉ.
La. notion de responsabilité a commencé à se dégager des contradi criions que déguisait mal son apparente clarté. Nous plaçant au point de vue objectif, nous avons éliminé successivement tous les éléments subjectifs et moraux qui se troù-^ vaient mêlés, mais non combinés aux autres dans la notion commune. Nous avons dû reconnaître aussi que, à ce point de vue, Stuart Mill a raison. Responsabilité signifie châtiment. Et par châtiment on entend les conséquences attachées par la loi à des actions volontaires déterminées, considérées comme coupables et punissables.
Mais, ce point une fois acquis, nous nous sépa* rons de Stuart Mill. Il s'arrête ici; nous allons plus loin. Il ne pense pas que la notion de respon-
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sabilité se présente jamais avec un autre sens dans notre esprit ou, pour mieux dire, dans notre conscience. Nous croyons au contraire que notre idée de la responsabilité n'est pas remplie tout entière par un rapport externe, par une liaison de fait entre nos actes volontaires et leurs conséquences légales. Nous concevons aussi sous ce nom un rapport de droit, une relation, tout intérieure à la conscience, de l'agent libre à ses propres résolutions : etgrâceà celte relation, les idées de justice et de mérile retrouvent la signification que nous n'avions pu jusqu'à présent leur reconnaître.
C'est qu'ici nous entrons* dans un monde nouveau, ou, si l'on veut, nous quittons le point de vue du dehors pour porter nos regards au dedans de nous-mêmes. L'homme ne se conçoit pas seulenient comme un être vivant et soumis, par suite, aux lois de la nature physique, qui se vérifient dans son organisme comme dans tous les autres. Il ne se conçoit pas seulement comme une unité sociale et, par suite, comme solidaire des intérêts de la société et comme lié par ses conventions.
Il se conçoit aussi comme étant « par lui-même
et pour lui-même » quelque chose de différent et d'un autre ordre; comme étant un être moral admirablement défini, m une fin en soi », capable de
bien et de mal, de mérite et de démérite, et possédant par là même une valeur absolue, qui ne saurait être nulle part, si elle n'est en lui.
Aussi quand les sciences sociales, cédant à l'attraction exercée par les sciences physiques et naturelles, cherchent à s'en rapprocher le plus qu'elles peuvent, leur empruntent l'esprit et les procédés de leur méthode, et surtout affectent de considérer l'homme uniquement comme objet, ces sciences perdent leur dignité pour courir après une ombre de rigueur et de certitude qui leur échappe. C'est de leur part une sorte de suicide. En fermant volontairement les yeux sur la nature morale de l'homme, elles tendent à abandonner tout caractère propre pour se réduire à de simples chapitres d'histoire naturelle. Mais, quoi qu'on fasse, l'étude complète de l'homme ne sera jamais le pendant exact de celle de la fourmi; il y aura toujours entre ces deux objets une autre 1 différence que le degré de complexité. La personnalité morale de l'homme lui constitue une singularité qui exige pour lui toute une histoire à part; et les sciences sociales elles-mêmes, la sociologie, comme on dit aujourd'hui, sous peine de se fourvoyer, ne devraient pas oublier la pensée si frappante, tant de fois citée par Maine de Biran:
?4 . L'IOÉB Ufi HESPONSABILITÉ.
fcM^mo simplbiK in (tnimalitàtSy' duplex in huma-
Quoi qu?il en soit, rhon;ime se conçoit comme njpra^ejppnt responsable à Tégard de sa propre conscience,: qui lui commande le respect du devoir; ou responsable à Tégard de. la loi morale représentée objectivement comme la règle suprême de spn activité; ou enfin responsable à l'égard de Dieu, souverain législateur du règne des esprits. Toutes ces expressions sont équivalentes au fond, nous le verrons bientôt; mais il nous faut d'abord analyser la notion même de responsabilité morale.
Elle exigera, on peut déjà le prévoir, une élaboration analogue à celle qu'a demandée la notion de responsabilité objective. Nous avons dû, pour celle-ci, faire le départ des éléments de provenance objective et des éléments do provenance subjective qui s'y trouvaient confondus, afin d'y laisser seulement subsister les premiers. Une semblable confusion est plus à craindre encore quand il s'agit de la notion subjective et morale : car nous avons une tendance naturelle à nous représenter sous forme sensible tout ce que nous pensons, et à ne pas distinguer le symbole d'avec ce qu'il traduità notre imagination. Tout conspire
à fortifier l'illusion : le langage, aussi favorable à la confusion des idées qu'à leur distinction , instrument précieux pour l'analyse réfléchie^ mais trompe-l'œil non moins parfait en l'absence de réflexion; enfin, Tusage quotidien d'une notion mal définie, mais universellement acceptée, et riche d'éléments moraux qui ne lui appartiennent point. Nous ne serons donc pas surpris si nous trouvons dans la conscience une notion de responsabilité morale contenant des éléments de provenance diverse et incompatibles entre eux : et nous devrons, ici encore, éliminer les uns et isoler les autres, afin de rétablir cette notion dans toute sa pureté.
La notion parait au premier abord parfaitement claire. Lorsque nous avons agi, nous ne pouvons nous empêcher de nous souvenir et de réfléchir. Indépendamment des conséquences agréables ou fâcheuses que nos actes peuvent entraîner pour nous, soit en vertu des lois de la société, soit par la seule nécessité des lois naturelles, nous portons nous-mêmes svir elles un jugement d'une nature particulière. Nous déclarons qu'elles sont bonnes ou mauvaises ; qu'en les accomplissant nous avons mérité ou démérité. Il y a là une sentence morale qui ne se fonde sur aucune considération
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extérieure. Est-il besoin de le prouver ? Qu'une action nous procure des avantages de toutes sortes, le bien-être, la richesse, les honneurs, le pouvoir et même l'admiration et le respect des autres hommes : si elle est condamnée par ce tribunal intime, cet arrêt suffit à empoisonner toutes nos jouissances et à nous faire souhaiter que nous ne les eussions jamais connues. Cette autorité à laquelle nous ne pouvons nous soustraire, et la soumission de notre moi à ces décisions, disent assez clairement ce que la conscience entend par responsabilité morale. Mais la notion est cependant complexe et paraît se résoudre dans les éléments suivants.
4*" L'idée que nous sommes des êtres raisonnables et libres, par conséquent des êtres dont l'activité n'est pas aveuglément soumise à une loi nécessaire, mais est consciente au contraire, et maîtresse de soi. En d'autres termes, nous trouvons en nous une loi d'un genre singulier, une loi morale qui nous apparaît comme devant être respectée par nous, quelles que soient d'ailleurs nos inclinations. D'où sort aussitôt la belle définition kantienne du devoir: la nécessité, reconnue par l'esprit, d'obéir à la loi par respect pour la loi. En
deux mots, autonomie de la volonté, et libre soumission au devoir.
2** L'idée que, suivant notre soumission ou notre désobéissance volontaires à cette loi morale, nécessairement aperçue, mais librement suivie, nous méritons ou nous déméritons, c'est-à-dire nous gagnons ou nous perdons en valeur morale. La dignité de notre personne augmente ou diminue : nous nous approchons ou nous nous éloignons de la perfection de notre nature.
3*" Enfin l'idée que la loi morale, pour être obéie en esprit et en vérité, exige ordinairement de nous des sacrifices longs et douloureux, et qu'il y faut une juste rémunération. Ceux qui l'ont observée néanmoins doivent obtenir la récompense de leur vertu, récompense à laquelle ils n'ont point songé, mais qui leur est due pourtant; et ceux qui n'auront pas obéi à la loi, devront à tout le moins être privés de cette récompense, sinon punis d'une manière plus rigoureuse, pour avoir transgressé une loi qui s'imposait à leur respect.
Ainsi, volonté soumise à une loi, mérite, sanction : telles sont les idées contenues dans la notion commune de responsabilité morale. Réserve faite de la nature de la loi et du genre de
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respect qui lui est dû, le parallélisme avec la notion de responsabilité légale est frappant. Mais est-il exact? N^est-ii pas obtenu au prix d'une confusion? n'introduit-il pas àans chacune des deux notions des éléments qui n'ont lew place légitime que dans l'autre? C'était le cas pour la iM^on de responsabilité légale; il n'en est pas auti^nNaït pour la notion qui nous occupe maintenant.
En premier lieu, de même qu'il nous a fallu éliminer tout rapport purement moral de la notion de responsabilité, considérée au point de vue objectif, ainsi tout rapport de fait, toute liaison extérieure entre l'acte et ses conséquences, en un mot toute idée de sanction doit être rejetée de la notion de responsabilité morale. Car il n'existe point de sanction morale, et il ne saurait en exister.
Une sanction est nécessairement de même nature que la loi dont elle assure l'exécution ou punit la violation : sans quoi on ne comprendrait pas la relation de l'une à l'autre, et la sanction ne serait d'aucune eflicacité. Ce que l'on peut appeler, par métaphore, la sanction des lois naturelles, n'est en réalité que l'action même de ces lois toujours constantes. Les phénomènes pathologiques ne diffèrent en rien par eux-mêmes des phénomènes physiologiques et normaux : la maladie n'est
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anormale que par rapport à nous, qui érigeons la santé en type de bien physiologique. S'il nous plaît dé voir des sanctions dans certains phénomènes de la nature, nécessaires comme les autres, ces phénomènes n'acquièrent par là aucun caractère nouveau. Ce n'est à leur égard, pour emprunter une expression à la scolastique, qu'une dénomination extrinsèque.
De même, aux lois sociales dont la nature est conventionnelle, sont attachées des sanctions de caractère également conventionnel. Le même législateur ou la même autorité légitime et reconnue, qui établit la loi, établit aussi la peine qui suivra la violation de cette loi .
Mais quand nous passons à la loi morale, l'analogie nous manque tout à coup. Nous ne pouvons la prolonger que par une symétrie tout artificielle, comme le langage en produit trop souvent. Car cette loi ne commande qu'à notre raison, d'une manière tout idéale, et le respect que nous lui témoignons lui donne seul une réalité dans l'expérience. Leibnitz définissait très bien le droit une force morale, par opposition aux forces physiques connues dans l'expérience parleurs effets. Il exprimait par là que le droit est une force impuissante à mouvoir un atome, si l'homme n'en a point lé
sentiment. Ainsi doit s'entendre la loi morale, par opposition aux lois naturelles ou conventionnelles données dans l'expérience ; elle aussi est incapable de déterminer le moindre changement empiriquement connaissable, si l'homme n'en a point le res^ pect. Qu'est-ce à dire, sinon que la loi morale n'a pas de sanction qui lui soit naturellement attachée dans le monde de l'expérience? Donc notre notion de responsabilité morale doit être dégagée, et, si j'ose dire, purgée de toute idée de sanction, comme d'un élément étranger qui la corrompt, en enlevant à la loi morale de sa naturelle et incomparable pureté.
Mais la loi morale n'a-t-elle pas sa sanction comme les autres lois? Tout le monde la connaît, tout le monde l'a plus ou moins éprouvée, et vérifié l'exactitude de l'admirable peinture que Montaigne en a tracée. Le remords nous punit, et la satisfaction intérieure nous récompense, selon que nous avons agi bien ou mal. Que peut un raisonnement contre le fait, contre l'expérience quotidienne de tous les hommes ? Loin que l'idée d'une sanction doive être éliminée de la notion de responsabilité morale, bien souvent c'est le remords qui éveille en nous cette notion, avec tout un cortège de sentiments très vifs, et qui nous
rappelle à notre devoir et à notre dignité morale.
Que très souvent l'homme, après avoir sciemment et volontairement mal agi, souffre une sorte de tourment intérieur qui s'appelle le remords, le fait est incontestable. Que le remords ait une grande vertu pour le redressement moral de celui qui réprouve, on peut aussi l'accorder; pourtant l'égoïsme peut encore se glisser là : l'homme s'aime jusque dans la haine qu'il ressent pour sa faute, plutôt que de se déprendre de soi. Mais que le remords soit une sanction naturellement attachée à la loi morale, ce n'est pas une conséquence nécessaire, et, s'il faut opposer l'expérience à l'expérience, il y a des faits qui semblent témoigner du contraire.
La loi morale est la même pour tous les hommes. Tous sans doute ne la connaissent pas de même, et ne voient pas avec la même netteté où est leur devoir. Beaucoup ne le cherchent pas, beaucoup croient le voir là où il n'est point. Mais il n'importe pas ici. La loi morale nous commandant par sa forme, suivant le mot de Kant, et non par sa matière, il suffit que l'homme reconnaisse qu'il a un devoir, de quelque façon d'ailleurs qu'il le conçoive. En ce sens donc, on peut dire que la
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loi s'impose également à tous les hommes. Mais que de différence au contraire, que de variété dans leur sensibilité morale, dans leur délicatesse à sentir l'aiguillon du remords! Toutes choses égales d'ailleurs, Tun éprouve un léger malaise, l'autre une douleur insupportable, tel autre n'éprouve peut-être rien. D'où vient que la sanction, si c'en est une, s'applique d*une manière si variable? N'est-ce pas que l'intensité plus ou moins grande du remords, n'esl-ce pas que sa présence même ne dépend pas seulement de la violation plus ou moins grave de la loi morale ?
De plus, la distribution, si j'ose dire, de la sanction serait singulière, et parfois tout à fait inexplicable. Il est constant que la délicatesse de conscience est toujours en proportion de la valeur morale de l'homme. Une âme d'une haute moralité éprouve plus de remords pour une faute légère, qu'une âme d'une moralité médiocre pour une faute grave. La première subirait donc une peine plus forte relativement et absolument, ce qui est une double absurdité, et contraire à notre sentiment de la justice.
Enfin, si les reproches de la conscience blessée étaient la sanction réelle de la loi morale, comme ils s'affaiblissent toujours par l'habitude du mal.
il suffirait de ne pas les écouter pour ne plus les entendre, et la sanction disparaîtrait ainsi au lieu de devenir de plus en plus rigoureuse. Ou bien faut-il admettre avec beaucoup de théologiens que celte insensibilité de la conscience est précisément le plus terrible des châtiments ? Bourdaloue a écrit sur cet état de l'âme un de ses plus énergiques sermons S 11 distingue « avec lé docteur angélique saint Thomas » trois sortes d'aveuglements : un aveuglement qui en lui-même est péché (parce qu'il est volontaire); un aveuglement cause de péché (l'ignorance que Ton pourrait éviter), et enfin l'aveuglement qui est l'efFetdu péché. Et comment parle-t-il de ce dernier, qui seul nous intéresse en ce moment? « De savoir, chré- > tiens, de quelle manière s'accomplit une punition » en apparence si contraire à la sainteté de Dieu, » et comment Dieu, qui est la lumière même, » peut aveugler une créature raisonnable et intel- :d ligente, c'est un des secrets de la prédestination, ï ou si vous voulez, de la réprobation des hommes, » que nous devons révérer, mais qu'il ne nous ap- ^ partient pas de pénétrer. i> Et il répète ailleurs que cet aveuglement est l'effet le plus redoutable