‹ L'idée de responsabilitéChapitre 13 sur 24 · Sar Taveuglement spirituel · texte numérisé non relu

Sar Taveuglement spirituel

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de la colère de Dieu : une c réprobation anticipée >. Expressions frappantes, et dont l'éclat fait ressortir les ténèbres qui enveloppent notre responsabilité morale. Nous aurons à y revenir. Sur le point qui nous occupe maintenant, la conclusion s'impose. A mesure que la loi morale est violée plus gravement, le remords qui en est la prétendue sanction dans la conscience, tend à disparaître : et si le silence du remords peut être considéré luimême comme un châtiment, c'est en supposant un Dieu rémunérateur, et une justice de ce Dieu, incompréhensible aux mortels.

Mais sans nous aventurer dans une région où « l'homme purement homme », suivant le mot de Descartes, ne sait où poser le pied, ne pourrions-nous trouver une explication de ce fait dans l'analyse même du remords? Sans doute c'est l'habitude qui endurcit la conscience et qui étouffe insensiblement la voix du remords; mais la question est simplement posée, non résolue, car il s'agirait de montrer comment l'habitude peut produire cet effet.

Je suppose qu'un homme commette une action dont les conséquences n'auront pour lui rien de fâcheux, ou même seront avantageuses; mais il sait qu'elle est moralement mauvaise, contraire à

ANALYSE SUBJECTIVE DE VlhÈK DE RESPONSABILITÉ. 85

Tordre de sa conscience, et que le devoir la lui interdit. Il ne l'accomplit pas sans malaise, ni sans crainte après Taclion; il a le sentiment vif et net de sa culpabilité, il éprouve un remords cuisant. Le temps s'écoule. Il commet cette même faute une seconde, une troisième, une dixième fois : le trouble, la crainte ont disparu, la protestation de sa conscience est presque imperceptible. — C'est que cet homme, sans s'en rendre compte, se représentait la responsabilité morale comme analogue en quelque manière à la responsabilité légale : il concevait (vaguement, il est vrai) la loi morale agissant à la façon de la loi civile, et punissant de même, d'un châtiment réel, toute infraction volontaire. Son premier remords, si vif, se composait pour la plus grande part de l'attente du châtiment qu'il avait consciencedemériter.Cechâtiment n'estpas venu. Au contraire, tandisquePaction coupable ne lui attirait aucun ennui, peut-être un effort vers le bien était-il la cause occasionnelle de quelque dommage. La loi morale lui est apparue alors comme dépourvue de sanction, ou (s'il n'a pas de croyances religieuses très assurées) comme ayant des sanctions si incertaines et si éloignées qu'il ne vaut pas la peine de s'en préoccuper. N'ayant pas pu ou n'ayant pas voulu (nous pouvons négliger

ici ce point difficile à décider) s'élever à l'idée que le devoir doit être observé par respect pour luimême, il a pris l'habitude de s'y soustraire. Il a fmi par tenir très peu décompte, dans ses actions, d'une loi dont la violation n'a aucun effet sensible dans le monde de l'expérience. Ainsi a disparu peu à peu le remords.

Mais alors, si le reproche intérieur qui suivit la première faute était si vif, c'est que le coupable se représentait de la façon la plus inexacte la loi morale, son autorité et sa sanction. Le remords ne prouvait pas qu'il eût une idée claire de la responsabilité morale. Au contraire, à un sentiment plus ou moins net de son démérite, il mêlait à son insu l'idée beaucoup plus familière et plus accessible de responsabilité légale, ou, pour tout dire, de châtiment. Conscience endurcie n'est pas le mot qui conviendrait dans la plupart des cas, mais bien plutôt esprit éclairé, superstition évanouie. En fait l'homme s'est corrigé d'une erreur. Dans son idée, faire ce qui est moralement mal, violer volontairement la loi du devoir, c'était s'exposer à une peine inévitable. Quelle serait celte peine, il ne le savait trop; et cette ignorance augmentait plutôt son trouble devant la majesté de la loi. Le châtiment attendu n'est pas venu, et le cou-

pable a cessé dé le craindre, parce qu'il a reconnu qu'il s'était trompé. Et il ne s'agit pas ici de ce terrible aveuglénient dont parlait Bourdaloue. Il se peut que l'homme dont nous parlons distingue encore nettement entre le bien et le mal ; qu'il sache quand il remplit son devoir et quand il y manque. Mais il sait aussi maintenant qu'il peut y manquer impunément. Son remords était surtout la crainte du châtiment, et il se félicite de ne plus être la dupe d'une vaine frayeur. Telle est la disposition morale de beaucoup d'esprits forts à qui l'expérience de la vie a prouvé que la voix de la conscience est une illusion : mais tous ne se l'expliquent pas à eux-mêmes avec cette brutale franchise.

Ainsi l'on peut rendre compte du remords et de sa disparition graduelle par l'habitude du mal. L'un et l'autre proviennent d'une fausse conception delà responsabilité morale : et celle-ci à son tour est due à une idée inexacte de la loi morale. On ne conçoit point qu'elle ne soit pas garantie et vengée au besoin par une sanction toujours prêle et saisissable dans l'expérience. Subir les lois naturelles ne fait pas question pour l'homme : la nécessité ne lui permet pas d'y échapper; se plier aux lois civiles, il le peut encore aisément,

car il sait que le châtiment ne se fait pas attendre, s'il y manque. Mais se dévouer à une loi parce que c'est la loi, même quand Texpérience a prouvé qu'il n'en coûte rien de la violer, c'est un désintéressement dont peu sont encore capables. Si on observe la loi, c'est presque toujours par crainte; et aux yeux d'un juge équitable, la plupart de ceux qui, après avoir mal agi, éprouvent des remords, ont une idée aussi fausse de la loi morale que ceux qui ont su s'en délivrer. Les retours de conscience des uns ont juste autant de valeur morale que la hardie tranquillité des autres.

Toutefois il y a de nobles remords. Les âmes lie sont pas sensibles uniquement à la crainte d'un châtiment. Il en est qui demeurent inconsolablement fixées sur la pensée du mal qu'elles ont fait, qui donneraient leur vie pour réparer l'irréparable, et pour qui le repentir n'est jamais une hypocrisie ni une méprise. — Sans doute, ce n'est plus la crainte du châtiment, mais c'en est le désir et l'espérance. Noble ici, misérable là-bas, au fond Tillusion est la même. On s'imagine qu'une peine réellement subie satisferait la loi morale outragée. L'âme a conscience d'avoir démérité, d'avoir perdu de sa beauté et de sa dignité. Elle en est au désespoir; elle voudrait trouver quelque

moyen de laver sa faute, de se purifier de la souillure, de renaître à ses propres yeux dans sa candeur première. L'homme qui se sent coupable envers la loi morale, voyant que son crime envers elle n'est point suivi d'un châtiment effectif, en est plutôt effrayé que rassuré. Il consentirait de bon cœur à s'acquitter, même au prix de cruelles souffrances. Platon a dépeint admirablement tous ces mouvements du cœur qui s'est écarté du bien qu'il aime, et qui désire ardemment l'expiation. Mais, remarquons-le bien, jamais le remords luimême n'est considéré dans ce cas comme une sanction qui satisfasse à la loi morale violée. Jamais on ne se croit assez puni parce qu'on regrette sa mauvaise action. Celui qui pense s'être assez repenti de sa faute, se l'est simplement pardonnée.

Ainsi nous ne trouvons jamais dans la conscience une véritable sanction de la loi morale. Pour les uns, le remords est une crainte importune, dont on se défait hardiment ou que l'on subit par pusillanimité, selon les caractères, mais qui s'évanouit toujours avec le temps. Pour les autres c'est le sentiment amer de la faute, souffrance bénie, espérance de l'expiation, non l'expiation elle-même. Pour la plupart des hommes, dont

les sentiments ne sont ni si bas ni si élevés, c'est un sentiment complexe, qui tient de ces déux-là. On peut se servir du remords pour gouverner les âmes faibles, et les détourner de nouvelles fautes : les âmes fortes peuvent presque s'y complaire, comme dans une salutaire horreur de leurs propres égarements. Mais on ne saurait d'aucune manière y voir une sanction naturellement attachée à la violation de la loi morale.

Voilà donc un élément qui doit déjà être éUminé de la notion de responsabilité morale. L'opinion commune, sans doute parce que c'est le plus facile à représenter, ou séduite par l'analogie, y voyait à tort l'élément principal de cette notion. Il faut abandonner l'idée d'une sanction réelle de la loi morale dans la conscience. Si pourtant, à défaut d'une telle sanction, on pouvait en admettre une autre, non donnée il est vrai dans l'expérience actuelle, mais postulée et pour ainsi dire promise par la loi, cette idée d'une sanction demeurerait encore à juste titre un élément constitutif de notre notion de responsabilité morale.

Or n'est-ce pas là une hypothèse généralement admise? L'homme s'aperçoit assez vite qu'il n'y a pas de sanction attachée à la loi morale dans la réalité empirique; que le remords est tour à tour trop ou trop peu pour une telle sanction, et que ni les lois de la nature ni celles de la société n'ont pour fin le règne de la moralité. Ces lois tendent chacune à leur but propre, indifférentes à tout le reste. Il comprend alors, pour emprunter les expressions de Kant, qu'il n'existe pas entre la vertu et le bonheur une liaison analytique. De ce qu'un homme a respecté la loi comme elle veut être respectée, il ne suit pas infailliblement qu'il soit heureux ; et réciproquement, le mal moral n'a pas pour conséquence nécessaire le châtiment. Peut-être le règne de la nature et celui de la grâce coïncident-ils dans l'absolu, ainsi que le voulait Leibnitz. Mais dans notre humble expérience, à nous mortels, ce sont deux règnes parfaitement distincts. C'est même le désespoir de comprendre leur rapport qui a jeté le trouble dans tant de cœurs, incapables de vivre dans la haute sérénité où se plaisent les Leibnitz et les Spinosa.

Mais alors, cette relation entre le mérite et le bonheur, entre le démérite et la peine, cette sanction en un mot, comme nous ne la trouvons nulle

part réalisée a posteriori^ nous la concevons comme devant exister a priori. D'autre part ce rapport est évidemment synthétique. Nous nous trouvons donc en présence d'une relation synthétique a priori. En d'autres termes, nous croyons que les actes moralement bons ou mauvais doivent, d'une manière qui d'ailleurs nous est inconnue, recevoir leur récompense ou leur châtiment. Or toute liaison synthétique a priori suppose un principe qui l'explique et en fonde la possibilité. Cette condition est ici l'existence d'un monde où justement les lois de la nature coïncideraient avec celles de la grâce, au lieu de leur être tout à fait étrangères comme dans le monde de l'expérience donnée. Mais un tel monde ne peut être réalisé que parla toute-puissance d'un être iiifmiment sage, source de toute perfection. Donc cette sanction que, faute de la trouver dans l'expérience actuelle, nous réclamons pour une expérience postérieure vaguement conçue, exige que l'on admette, non seulement une certaine permanence de l'âme individuelle, mais aussi l'existence d'un Dieu qui remplisse notre idéal de justice et contente notre besoin de rémunération. Nous n'avons pas à examiner ici ces fameux postulats de la raison pratique. 11 ne s'agit pour nous

que de de déterminer le contenu de la notion de responsabilité morale. Mais précisément à ce point de vue, il faut remarquer avec quel soin Kant a évité que le domaine de la raison pure ne parût agrandi par ces postulats. 11 répète à satiété qu'une chose postulée n'est pas une chose connue, ni même positivement conçue : il ne s'agit ici pour lui que d'une sorte de croyance rationnelle (Furwahrhalten) . C'est que Kant avait une idée très pure et très haute de la loi morale. Il avait compris que la certitude d'une sanction à venir ne répugne pas moins à l'essence de la moralité que la réalité d'une sanction dans l'expérience présente. Sans consentir encore à ce que la loi se passât tout à fait de sanction, il comprenait déjà la nécessité que cette sanction fût hypothétique et incertaine. Autrement la vie morale deviendrait, selon sa très exacte expression, un mécanisme. En effet, si les postulats de la raison pratique étaient des vérités démontrées; s'il était prouvé qu'au sortir de cette vie, notre personnalité morale subsiste, capable de mémoire et de sensibilité; s'il était certain enfin que nous trouverons alors un juge infaillible pour nous demander compte de notre conduite h l'égard de la loi morale, et pour distribuer en conséquence les ré-

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compenses et les punitions ; — presque tous les hommes, sinon tous, obéiraient à la loi morale comme ils obéissent aux lois civiles. Peat-ètre même ils la subiraient, ils s'y conformeraient mécaniquement, comme ils font aux lois naturelles. La vertu ne serait qu'une forme de la crainte ou du calcul. Aussi, pour le dire en passant, est-ce une mauvaise façon d'enseigner le bien, que de montrer la peine vengeresse qui suit le mal tôt ou tard. On impose à l'esprit un joug qu'il peut secouer, puisqu'on ne saurait prouver absolument ce qu'on avance. L'expérience dément même assez souvent cette doctrine prétendue morale. L'âme révoltée, qui se croit affranchie, garde un ressentiment contre la loi au nom de laquelle on a voulu la dompter. Puis, quand on réussirait, on obtiendrait une volonté soumise, non une bonne volonté, la seule chose au monde qui ait une valeur absolue.

L'idée d'un Dieu rémunérateur n'est donc au fond qu'un symbole, et ce symbole a le grave défaut de méconnaître la nature absolument désintéressée de la loi morale. L'hypothèse nous plaît, et la certitude nous serait insupportable. Nous ne pouvons, il est vrai, nous résigner à concevoir une loi qui n'ait point de sanction. Nous croyons que

celte loi serait pour ainsi dire suspendue en Tair, s'il était vraiment indifférent, quant aux conséquences, qu'on l'observât ou non. Plus nous sommes frappés de son caractère obligatoire et saint, plus il nous semble nécessaire que ceux qui la respectent comme il convient soient récompensés, que ceux qui la méprisent soient punis. Nous nous plaisons aux images qui nous montrent l'honnête homme vengé des misères de la vie, et le coupable recevant enfin le juste châtiment de ses crimes heureux.

Mais n'est-ce pas, encore une fois, que nous sommes le jouet d'une analogie trop facile, que nous nous représentons la loi morale comme semblable dans son action aux lois sociales ou même aux lois naturelles ? Nous le savons bien cependant, cette assimilation est fausse : il y a entre la loi morale et toute autre loi une distance infinie, et ce qui est indispensable à celle-ci ne Test pas à celle-là. Nous tombons alors dans une contradiction bien caractéristique. Tantôt nous insistons sur la nécessité d'une sanction, quand nos habitudesd'esprit nous entraînent; tantôt nous reculons devant cette nécessité, quand nous réfléchissons combien la loi morale y perdrait en dignité et en noblesse. Le conflit de ces deux sentiments, qui

soutiennent dans les consciences une lutte plus ou moins obscure, est exprimé avec une vivacité singulière dans les écrits de M. Ernest Renan. Il ne veut pas accepter avec résignation Thypo thèse, possible en somme, qu'après cette vie il n'y a rien. Il quitte ici son maître Marc-Aurèle : il trouve que nous aurions droit de nous plaindre, et que la duperie serait trop forte. Mais il repousse aussi bien loin l'idée que la vertu ait le moindre besoin d'une récompense. Il bénit Dieu pour s'être caché; et, si vous lui offriez une preuve certaine, « comme saint Louis, il refuserait d'aller voir3>. Peut-on mieux mettre en lumière la contradiction intime dont nous parlions?

Aussi bien, si nous laissons de côté ces inductions, pour considérer la nature de la loi morale en elle-même, nous verrons qu'elle ne saurait avoir de sanction intelligible pour nous, ni dans le monde de l'expérience actuelle, ni dans aucun autre dont nous ayons une idée positive. Les formes de notre esprit s'imposent de la même manière à l'expérience actuelle et à toute expérience que nous concevons comme possible. Nous ne comprenons pas comment l'observation ou la violation de la loi morale pourrait par elle-même entraîner aucune conséquence dans le monde des phénomènes. Ce monde

est régi par de tout autres lois. Nous imaginons alors entre le mérite et le bonheur, entre le démérite et la peine une liaison synthétique a priori , c'est-à-dire que nous concevons comnie devant exister a priori. Mais, quand nous essayons de nous représenter, d'une manière positive, comment ce rapport est possible, nous oublions que notre connaissance est toujours relative, que nous transportons partout avec nous les formes de notre sensibilité et les catégories de notre entendement : en un mot que l'intelligence humaine ne saurait penser sans s'empreindre elle-même sur son objet. Ainsi, quand irfaudrait admettre une sanction de la loi morale, nous devrions avouer aussitôt que nous n'avons aucun moyen de nous la représenter. Lorsque nous parlons d'un Dieu rémunérateur et vengeur, d'une nature morale dont les lois seraient celles de la grâce, nous ne faisons que transporter symboliquement dans l'absolu, dont nous ne savons rien, les conditions de notre expérience présente, le temps, par exemple, et l'enchaînement causal des phénomènes. Nous en coûte-t-il donc tant d'avouer notre ignorance? Nous ne pouvons nous représenter un rapport dans l'expérience présente : n'est-ce pas une sorte de faiblesse que de vouloir nous

LÉVT-ËRUHL. ^

le représenter vaguement dans une expérience future, dont les formes sont nécessairement les mêmes, puisque sans elles il n'y a pour nous ni représentation, ni concept?

Mais pourquoi tenons-nous tant à cette sanction , dont nous ne pouvons nous représenter positivement même la possibilité, et dont nous craignons pourtant la certitude? — C'est, dit-on, la justice qui l'exige. 11 serait contraire à toute justice que deux hommes, l'un ayant respecté la loi morale au prix des plus grands efforts, l'autre l'ayant méprisée sans scrupule, ou au moins, sans en souffrir, ne dussent pas retrouver dans leur destinée, d'une façon quelconque, la rémunération de leur conduite. Non que la loi morale ait besoin d'une sanction pour être respectée : au contraire, toute action déterminée par un sentiment de crainte ou d'espérance perd aussitôt sa valeur morale. Mais il n'en serait pas moins injuste que le bien n'eût pas sa récompense, et le mal son châtiment. Ce n'est donc pas la loi morale, c'est l'homme qui réclame Une sanction au nom de la justice. Il ne consent pas à être dupe, selon le mot de M. Renan. Il croit avoir acquis des droits, en se soumettant aux sacrifices que le respect de la loi morale impose à sa nature sensible, avide de jouir. Il ne saurait se résigner

à être frustré de ce qu'il pense avoir bien mérité.

Nous voici donc ramenés dans l'analyse de la notion de responsabilité morale, à ces idées de mérite et de justice que nous avons rencontrées déjà dans l'analyse de la notion de responsabilité légale. Nous avons dû reconnaître que ces idées se présentaient toutes différentes suivant qu'on les considère au point de vue objectif ou au point de Vue subjectif. Nous avons dû éliminer de la notion de responsabilité légale toute idéedejusticemorale, de mérite moral ; il va falloir de même dégager la notion de responsabilité morale de toute représentation objective de la justice et du mérite.

Or quelle est cette justice au nom de laquelle nous réclamons impérieusement que la loi morale ait une sanction réelle? Celle qui dit : « A chacun selon ses œuvres, à chacun ce qui lui est dû. » En d'autres termes nous nous considérons soit comme débiteurs, soit comme créanciers de la loi morale : et prêts à payer notre dette, de gré ou de force, nous trouverions injuste qu'elle manquât à remplir sa part du contrat. Mais qui ne voit combien une telle conception est à la fois naïve et grossière? Outre que le caractère désintéressé de la loi morale est encore méconnu, toute justice est-elle

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nécessâiremeut analogue à la justice humaine, et s'exerce-t-elle de la même manière? Avons-nous le droit de voir dans notre justice le type de Injustice absolue? Dans l'idée que nous nous formons de la justice, le temps intervient comme un élément nécessaire, et avec le temps, la causalité. Telle chose est juste à nos yeux, parce que telle autre a eu lieu ; on est châtié, parce qu'on a mal agi : nous ne pouvons nous représenter la justice sans un rapport de conséquence. Or de quel droit transporterions-nous dans la réalité absolue ce rapport de conséquence, c'est-à-dire la causalité et le temps? Ne savons-nous pas au contraire que ce sont là simplement des conditions a priori (subjectives), de toute expérience possible pour nousj? Sans aller plus loin, peut-être ce que nous prenons pour l'effet est-il la cause, et ce que nous prenons pour la cause est-il l'effet. Notre justice réclame un châtiment pour le mépris délibéré de la loi morale : qui nous assure que cet endurcissement de la conscience n'est pas lui-même un châtiment, selon l'expression de Bourdaloue : aveuglement effet du péché j réprobation anticipée, secret de la prédestination ?

Réciproquement nous voulons que le respect moral pour la sainteté de la loi soit récompensé*

Mais cette soumission n'est-elle pas elle-même un bienfait, et l'état le plus heureux d'une âme qui, aussi détachée que possible de ses liens sensibles, reconnaît sa parenté avec le bien, et jouit de cette étroite union avec lui? Cette hypothèse, il est vrai, ne soulève pas moins de difficultés que l'hypothèse contraire ; mais je croirais volontiers qu'elle n'en soulève pas davantage. Elle n'est pas plus absurde en soi. Elle ne nous paraît plus bizarre que pour être moins commune, et parce que les analogies font défaut dans l'expérience sensible. Mais en réalité, nous ne pouvons rien savoir de ce qui est, en dehors des conditions sous lesquelles nous connaissons. La justice que nous réclamons de Dieu avec tant d'impatience, que nous lui imposons presque avec une impertinence naïve, est une justice tout humaine. Sa justice à lui s'exerce sans doute d'une manière incompréhensible pour nous, et diffère de la nôtre comme l'infini diffère du fini ; ou, pour emprunter à Spinosa une comparaison célèbre, comme le chien, animal aboyant, diffère du Chien, constellation céleste.

- Le temps, dans lequel nous vivons et nous nous connaissons, s'étend d'une manière indéfinie aussi bien derrière que devant nous. Il n'y a ni plus ni moins de raisons pour se représenter le moi comme

persistant après la mort, que comme préexistant à la naissance. Ou, si l'on veut prendre les expressions de Leibnitz, la création d'une substance est aussi diffîcile à concevoir que son annihilation.

L'homme qui croit subsister éternellement après sa mort s'imagine-t-il avoir vraiment commencé d'être quarante ou cinquante ans auparavant? La vie est donc pour lui un moment fragile jeté entre ces deux infinis dont le silence éternel effrayait Pascal. Que font cependant la plupart des hommes? L'éternité qui suivra les occupe seule; ils ne songent guère à l'éternité qui a précédé. Ils n'en ont point de mémoire, il est vrai : mais ont-ils donc davantage la prévision de l'autre? Ce n'est pas tout. Ils s'ingénient à se prouver que par une juste conséquence, leur état dans toute l'éternité à venir sera déterminé par leur conduite dans l'état présent : et ils n'ont pas l'idée que cet état présent ait pu, lui aussi, être déterminé par toute l'éternité passée, — comme il a dû l'être, si leur raisonnement a quelque valeur. Dans cette infinitude homogène qui est le temps, ce qui leur paraît nécessaire pour l'après ne leur vient pas même à l'esprit pour l'avant. 11 faut à tout prix qu'au nom de la justice ils établissent ce qu'ils seront, mais ils n'ont garde

de demander, au nom de cette même justice, Texplication de ce qu'ils sont.

Les opinions communes, pour nous être plus familières, ne sont donc pas, dans cette occurrence, mieux fondées ni plus raisonnables que les paradoxes contraires. Défions-nous d'un sentiment delà justice, qui, si chatouilleux sur certaines matières, est si étrangement indifférent sur d'autres aussi délicates. Nous reconnaîtrons alors qu'à aucun point de vue l'idée d'une sanction n'est un élément nécessaire de la notion de responsabilité morale, et qu'elle doit en être définitivement éliminée.

Dans le sentiment très vif que presque tous les hommes ont de leur responsabilité morale, entrent encore, nous l'avons vu, d'autres éléments : indépendamment de toute idée de sanction, l'homme trouve dans sa conscience la notion claire et positive de son mérite. — Sans doute, mais il est à craindre que cette clarté apparente ne cache ici encore une confusion, et une analyse nouvelle est nécessaire.

Mérite, comme un des maîtres de la philosophie contemporaine Ta très justement fait remarquer', a deux sens bien différents que l'usage confond. Le mérite considéré en soi, abstraction faite de toute conséquence, se distingue du mérite qui est un titre, ou prétendu tel, à une récompense. Ce second sens doit être écarté si Ton veut obtenir la pure notion de responsabilité morale. C'est ce que la conscience non réfléchie ne sait pas faire. Pour elle, moralement responsable signifie justement punissable ou digne d'une juste récompense. Il y a là un mélange presque inextricable des notions de justice, de mérite, de responsabilité, objectives et subjectives; et cependant le résultat de la combinaison paraît clair, à la faveur des analogies fournies par l'expérience, de l'habitude et du langage. Mais, si l'on veut une notion pure du mérite moral, dégagée des éléments objectifs qui ne doivent pas y entrer, comment faut-il le comprendre et le définir?

Le mérite alors, selon M. Janet, doit être considéré comme un accroissement volontaire de la perfection de notre être, et le démérite comme une diniinution volontaire de cette même perfec-

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