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M. Janet, dans son excellent livre sur la Morale

ANALYSE SUBJECTIVE DE L*IDÉË DE KESPONSABILITÉ. i05

tion. La responsabilité morale, par suite, suppose rattribution à la personne morale de ses propres résolutions.

L'homme est moralement responsable, parce qu'il est réellement l'origine première de son progrès ou de sa décadence au point de vue de la perfection. C'est à lui, considéré dans l'essence de sa personnalité, que ses décisions doivent être rapportées. La chaîne des causes ne remonte pas au delà. Tandis que dans la relation ordinaire de causalité, la cause, antécédent par rapport à un phénomène, est en même temps conséquent par rapport à un autre phénomène, et ainsi de suite à l'infini, nous trouvons ici un point d'arrêt dans la régression. Il faut concevoir, en d'autres termes, ce que Hamilton a si fortement caractérisé en l'appelant un commencement absolu, ce qu'il prétendait êti^e tout à fait inconcevable. En un mot, la notion de responsabilité morale suppose celle de liberté.

En parvenant ainsi à la notion la plus obscure de la métaphysique, nous comprenons combien la clarté apparente de la notion de responsabilité morale était mensongère. Fort heureusement nous n'avons pas à discuter ici le terrible problème du libre arbitre : nous devons simplement chercher

à en déterminer l'idée, puisque cette idée est un élément de la notion de responsabilité morale.

Tout d'abord, cette causalité immanente du moi dans l'exercice de sa liberté est bien plus difficile à concevoir et à imaginer que le rapport de causalité transitive par lequel nous concevons un phénomène nécessairement lié à un autre phénomène dans le temps. Il n'est déjà pas fort aisé d'expliquer comment une semblable liaison est possible : Hume a montré toute l'obscurité de cette notion, et la Critique de la raison pure est un grand effort pour dissiper cette obscurité. Mais au moins Texpérience nous présente continuellement des exemples d'une séquence invariable, sinon nécessaire : aucun rapport ne nous est plus familier ni plus facile à imaginer. Au contraire, la libre causalité de la volonté (Causalitàt durch Freiheit) est un cas unique, sans terme de comparaison pour nous. La moralité nous oblige de l'admettre, bien plus que l'expérience ne nous le montre réalisé ; et il nous est extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible, d'en avoir une représentation, ou même un concept positif.

Dès que la réflexion a éveillé le sentiment de cette difficulté, il suffit d'un regard jeté sur les manifestations constantes de l'activité de l'homme

pour se convaincre que dans la plupart des cas il ne saurait être question d'une causalité libre. On abuse d'autant plus de cette notion, qu'on ne s'est jamais demandé si elle a vraiment un contenu positif : un peu de réflexion rend plus circonspect. Faut-il répéter ici ce qui a été dit, et excellemment dit, sur l'habitude et sur les solidarités morales* de tout ordre qu'elle engendre? Notre conduite, à un moment donné de notre vie, est absolument déterminée, disent les uns, presque absolument déterminée, disent les autres, par tout l'ensemble de notre existence passée jusqu'à ce moment. Les partisans du libre arbitre demandent que l'on admette quelques exceptions. Mais, de leur propre aveu, ces exceptions sont rares : ils reconnaissent de ^on cœur la solidarité de notre vie morale, solidarité que l'on aurait mauvaise grâce à nier. Ils se tiennent pour satisfaits, si cette solidarité n'est pas représentée comme un enchaînement nécessaire de tous les événements, qui ne laisserait au libre arbitre aucun jour pour s'exercer.

Avec cette conception de la vie morale, il est évident que la notion commune de responsabilité morale doit aussi se transformer. Nous ne pou-

i. De la solidarité morale, 2* édition, par M. Henri Marion. Paris, Félix Alcan.

i08 l*id£e de responsabilité.

vons plus l'invoquer à tout propos ; nous ne pouvons plus nous croire 'moralement responsables d'un acte, parce que notre réflexion est appelée tout à coup sur cet acte, soit par les conséquences, soit par le remords. Ce sont là de mauvais signes de responsabilité morale, si nous ne voulons pas retomber dans la confusion que nous avons signalée plus haut. Gomment comprendrons-nous donc la responsabilité morale? A vrai dire, elle se trouve ici, ainsi que la liberté, sa condition, dans une position que j'oserai appeler fausse. Tandis que la série des phénomènes se déroule suivant ses propres lois, la liberté et la responsabilité morale attendent, comme à l'affût d'une occasion pour s'exercer. Les occasions sont rares, et il ne serait pas facile de les caractériser, de dire pourquoi la responsabilité morale trouve sa place ici, et non pas là, et si la solidarité des phénomènes moraux est rompue, oui ou non. Le libre arbitre, dans cette doctrine, ressemble à quelqu'un de considérable, mais de gênant, que l'on éconduit avec des égards. Si la solidarité des phénomènes de la vie morale ne se dément jamais (on peut le soutenir), alors il n'y a point de place pour un véritable libre arbitre ni pour une véritable responsabilité morale, car ils impliquent un commencement absolu,

une causalité d'un genre singulier, incompatible avec la liaison nécessaire des phénomènes. Si, au contraire, on admet de tels commencements absolus, n'y en eût-il que trois, que deux, qu'un seul, c'en est fait de la solidarité morale. Pour être conséquente avec elle-même, la doctrine de la solidarité morale doit aboutir au déterminisme. Elle ne peut s'en empêcher qu'en s'abstenant de conclure. Sage réserve, mais inutile, quand on a posé des prémisses d'où la conclusion sort nécessairement. Ainsi îiôus ne trouvons dans cette doctrine

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