‹ L'idée de responsabilitéChapitre 15 sur 24 · IL · texte numérisé non relu

IL

aucun isecours efficace. Elle met bien en lumière le défaut de la notion commune de responsabilité morale, mais elle ne fournit pas le moyen de constituer une notion positive plus pure. Sans doute, l'enchaînement de nos actes fait que la responsabilité qui s'attache au premier s'étend à tous;, et au moyen de ce mécanismCj elle péiaètre le déterminisme même qui semblait l'exclure. Mais il y a longtemps qu'on l'a dit : nous sommes res* pensables de nos habitudes, encore que les lois de leur développement soient indépendantes de notre volonté, s'il a dépendu de nous de les prendre, ou si du moins nous avons pu exercer sur elles un contrôle effectif. La difficulté est donc simplement reculéfe et non résolue. Comment concevoir cette

110 L*IDÊE DE R£SPONSABrLIT£.

iDitiative? Comment se représenter ce premier acte de la série? J'accorderai sans peine que la responsabilité se prolonge ensuite aux autres : ce qu'il faudrait comprendre, c'est comment elle s'attache à cet acte initial. Là est toute la question, et on peut la déclarer insoluble, tant que l'on demeure placé à ce point de vue. Il y a, comme nous le verrons bientôt plus amplement, contradiction dans les termes mêmes où elle est posée. Responsabilité morale impliquerait toujours l'idée de commencement absolu ; série de phénomènes, bien mieux, phénomène seulement est incompatible avec cette même idée.

Il faut donc chercher encore plus loin la raison de notre impuissance à constituer une notion positive de la responsabilité morale : il ne suffit pas de voir que nous ne pouvons nous représenter une causalité libre, il est nécessaire d'analyser l'idée même de personne morale.

L'être raisonnable et libre, seul capable de cette responsabilité, la personne morale proprement dite, nous n'en connaissons d'autre type, d'autre exemplaire que nous-mêmes. C'est dans notre conscience que nous avons trouvé cette idée, ou du moins les éléments qui la composent. Or est-ce une raison suffisante, est-ce un titre légitime

pour nous considérer comme étant en réalité de semblables personnes? Par quel privilège la critique, qui doit s'étendre à toutes nos idées, épargnerait-elle ridée que nous nous sommes faite de nous-mêmes, spontanément? N'avons-nous à craindre à son sujet ni nos illusions ordinaires, ni notre présomption naïve? Ne nous faut-il pas, pour venir à bout des unes et de l'autre, la réflexion justement provoquée par des difficultés semblables à celles qui nous arrêtent en ce moment?

En premier lieu, quand nous nous appelons nous-mêmes des êtres raisonnables et libres, c'est là, il faut nous en souvenir, une définition imparfaite, qui se fonde sur un seul caractère, essentiel il est vrai. Mais cette abstraction commode, trop commode peut-être, pour la psychologie et la morale, ne doit pas nous fermer les yeux sur le fait qu'elle laisse dans l'ombre. Non, nous ne sommes pas simplement des êtres libres et raisonnables; nous sommes en même temps tout autre chose. Je ne veux pas dire seulement qu'il faut ajouter oc et sensibles i>. Gela va de soi, quoique l'on ait tort de jamais faire abstraction de cet élément de notre être : car il est difficile de concevoir comment nous pourrions être intelligents sans la sensibilité, et libres sans l'intelligence : le senti-

112 LIDÉE DE RESPONSABILITÉ.

ment apparaît donc comme le fondement commun et nécessaire de nos facultés supérieures. Il y a plus : quand même on définirait l'homme un être sensible, raisonnable et libre, on resterait encore dans l'abstraction, et c'est précisément cette abstraction qui nous empêche de former une notion légitime de responsabilité morale. Dans la réalité concrète, chacun de nous naît avec une nature donnée, plus ou moins bonne, plus ou moins perverse. Le caractère originel produit en nous une certaine disposition, que nous n'avons pas choisie, à l'égard de la loi morale : il rend ainsi singulièrement difficile la conception de notre responsabilité.

En d'autres termes, selon la notion commune de responsabilité, nos libres résolutions sont imputables à notre personne, comme à leur origine véritable; mais cette personne, que nous sommes, ce moi, qui est cause réelle, est-il responsable de sa propre nature ? Est -il, suivant la célèbre expression de Spinoza, causa sui? A quoi sert de lui rapporter l'origine des résolutions de l'activité volontaire, si cette activité porte en elle-même une sorte de prédétermination innée? Je veux que l'on fasse abstraction de toutes les influences, si puissantes, si constantes, qui

ANALYSE SUBJECTIVE DE L'IDËE DE RESPONSABILITË. 113

s'exercent sur Tâme encore tendre jusqu'à l'âge où l'homme entre en pleine possession de lui-même : qui peut dire dans quelle mesure il a été l'artisan de sa propre nature, de son caractère, de ses inclinations, et par conséquent quelle part lui revient dans la responsabilité morale, non seulement de ce qu'il fait, mais de ce qu'il est? Nous parlions tout à l'heure de solidarité : en voici une d'une nouvelle espèce, une solidarité originelle, si j'ose dire, et mystérieuse; c'est l'union inséparable de ce moi libre que nous croyons être avec une nature qui n'est peut-être pas l'œuvre de ce moi, qui n'est pas à coup sûr son œuvre consciente. Ne frappet-elle pas d'avance de suspicion toute notion humaine de responsabilité morale? Cependant, habitués à la notion confuse qui est en usage, et dont les éléments proviennent en grande partie de l'expérience objective, nous n'hésitons pas à juger de la responsabilité morale des autres honimes, quand nous devrions sans doute nous abstenir d'apprécier même la nôtre. Nous parlons couramment de mérite, d'aprèsnotre conduite, ou du moins d'après les efforts qu'elle nous coûte. Mais ces efforts ne sont possibles que grâce à notre caractère ; et dans ce caractère entre un facteur constant, inséparable des autres et incalculable : un facteur que

114 LMDÉE DE RESPONSABILITÉ.

nous ne pouvons isoler dans Tunité de notre nature morale, et qui convainc de vanité notre plus sincère et plus rigoureux jugement. A plus forte raison s'il s'agit d'aulrui. Il ne nous appartient pas de condamner, je ne dis pas seulement la violation la plus flagrante de la loi morale, mais l'âme la plus noire, ni d'exalter la vertu la plus pure ou l'âme la plus candide. Comment démêler dans la conscience des autres, qui nous est fermée, ce qui est originellement confondu dans la nôtre? Nous jugeons cependant. Au point de vue objectif, social, légal, rien de plus légitime ; rien de plus téméraire au point de vue moral.

Les phénomènes d'hérédité nous offrent de cette combinaison un symbole sensible. L'enfant qui vient au monde aujourd'hui apporte en naissant l'héritage physique, intellectuel et moral que les générations précédentes se sont transmis en l'accroissant chacune à son tour. Lui-même le transmettra à ses descendants, modifié par les événements de sa propre existence. Solidarité encore, solidarité étroite et inévitable. Chaque individu est un artisan presque imperceptible de l'œuvre commune (s'il y a une œuvre), qui vit en lui, et qu'il représente pendant quelques instants. Mais ces courts instants lui suffisent pour s'imaginer

ANALYSE SUBJECTIVE DK L'IDËË DE RESPONSABILITÉ. 115

qu'il est une personne indépendante, et une cause libre. Les lois de Thérédité nous sont encore mal connues, et le détail en « enveloppe Tinfini d suivant une expression chère à Leibnitz ; mais le fait est certain, et nous invite à une conception plus modeste de notre individualité et de notre part d'initiative dans notre propre conduite. Nous sommes les pères de nos actions, dit Aristote, comme de nos enfants. Oui, de la même manière. L'une et l'autre paternité sont d'emprunt, et nous ne faisons que rendre ce qui nous est donné, ou, pour mieux dire, prêté. A tout le moins sommesnous incapables de discerner dans notre nature morale ce qui est de nous et ce qui n'en est pas. Que devient alors cette attribution au moi, ce mérite, élément essentiel de la notion de responsabilité morale?

Quand l'esprit s'embarrasse ainsi dans des difficultés inextricables, c'est la preuve qu'il outrepasse ses bornes naturelles, et qu'il est le jouet de sa propre dialectique. Il a méconnu les limites de la connaissance possible, pour s'égarer dans une région inaccessible à l'expérience, et où nulle intuition ne peut le guider. S'il est vrai que toute notre connaissance soit relative, nous ne saisissons l'absolue réalité de rien ; nous ne connaissons donc

pas Tabsolude nous-mêmes. Les formes du temps, tout au moins, et de la causalité sont des conditions nécessaires a priori de la perception de soi comme de toutes les autres. Nous ne connaissons donc que le phénomène de nous-mêmes, dans l'unité toute formelle et dans l'intuition successive de la conscience. Si nous voulons alors ériger cette connaissance relative en connaissance absolue, si nous prétendons attribuer au phénomène la réalité dernière de la chose en soi inconnue, nous tombons dans les contradictions et les impossibilités auxquelles nous nous sommes heurtés de tous côtés.

Remarquez en particulier toutes celles qui proviennent de la nature du temps.

D'abord la solidarité de notre vie morale est un fait. Nos pensées, nos sentiments, nos actes s'entre-tiennent en telle manière que Ton ne peut concevoir la continuité brusquement interrompue, pour reprendre aussitôt après cette solution : c'est pourtant ce qu'exigerait le libre arbitre, s'il se manifestait dans le temps. Puis il nous est impossible de comprendre comment toute une partie de nous-mêmes n'est pour ainsi dire que le prolongement de la race, tandis que nous disons moi^ de tout notre moi ; et cependant le fait de l'hérédité

ANALYSE SUBJECTIVE DE L'IDÉE DE RESPOiNSABILlTÉ. 117

nous oblige de Tadmettre. Enfin, si le temps est une réalité objective, comme il est homogène, il n'y a jamais qu et il n'y aura jamais plus de place pour notre liberté qu'il n'y en a maintenant ; car il ne saurait y avoir dans le temps que des phénomènes, dont l'apparition suppose une cause, et par conséquent une préexistence au moins potentielle : nulle place pour un commencement absolu.

Ainsi toute notion positive de responsabilité morale est incompatible avec les conditions a priori de notre connaissance : peut-être pouvonsnous en former une représentation symbolique, mais en aucun cas une notion proprement dite. En éliminant tout élément objectif, nous devions, si nous étions sincères, aboutir à ce résultat ; mais ce travail dialectique n'en était pas moins nécessaire pour séparer dans la pensée réfléchie ce que confondait la notion vulgaire et vague de responsabilité.

Quelqu'un dira : éclaircir ainsi la notion de responsabilité morale, c'est y faire le vide, c'est nier la responsabilité même. Que reste-t-il d'une

118 LIDÊE DE RESPONSABILITÉ.

notion dont on a enlevé tout le contenu, surtout quand on a prétendu prouver que l'objet de cette notion serait incompatible avec les conditions de notre connaissance?

Il ne resterait rien en effet,- si nous saisissions l'absolu des choses. C'est ici que la critique de la raison pratique vient admirablement achever ce que la critique de la raison pure a commencé, et que la réflexion philosophique recueille enfin les fruits de son travail anti-dogmatique. Si le temps et la causalité étaient des réalités objectives, ou, pour mieux dire, des formes et des lois nécessaires de l'être, aussi bien que de la pensée, les notions de liberté et de responsabilité morale ne seraient pas seulement vides : elles seraient aussi absurdes et contradictoires. Le jour viendrait assurément où l'esprit humain voudrait s'en défaire, et, s'il n'y songeait pas de lui-même, les positivistes sont là pour le lui conseiller. Mais si au contraire le temps et la causalité sont simplement des formes a priori de notre connaissance, qui n'affectent pas nécessairement les choses telles qu'elles sont en soi, rien n'empêche désormais que la liberté et la responsabilité n'existent, d'une manière d'ailleurs à nous inconnue. Rien ne le prouve non plus, il est vrai, et, au point de vue théorique, on n'aurait

pas à tenir compte d'une possibilité pure de ce genre. Mais l'indifférence ne nous est pas permise, . car la moralité est là, avec la loi impérative du devoir, qui postule et la liberté, et la responsabilité. Nous ne sommes pas contraints de l'en croire, comme force nous est d'admettre que deux et deux font quatre ; mais nous y sommes moralement tenus. Cela suffit, car le premier devoir est de croire au devoir. Sublime cercle vicieux, qu'il est impossible, mais aussi qu'il est inutile de fuir.

Veut-on aller plus loin, et essayer de se i^eprésenter comment cette liberté et cette responsabilité, nouménales par hypothèse, peuvent s'accorder avec le déterminisme des phénomènes? On risque fort d'échouer. Kant lui-même ne semble pas y avoirréussi ; et c'est, je crois, une entreprise désespérée, d'après les termes mêmes de la question. Car les formes a priori de notre connaissance s'appliquent non seulement à tout objet d'expérience actuelle, mais à tout objet d'expérience possible. En d'autres termes, toute hypothèse que nous formerons sur les choses en soi imposera aussitôt, ipso facto j aux noumènes la forme de phénomènes : notre conception en sera encore tout humaine. Si haut que nous croyions atteindre, nous retomberons toujours sur le sol, d'autant plus lour-

120 tMDÊE DE RESPONSABILITÉ.

dementpeut-être, que l'effort aura été plus puissant. Nous ne suivrons donc pas Kant dans sa tentative pour concilier laréalité absolue (nouménale), et la réalité relative à nous (phénoménale). Croyant au devoir, nous croirons aussi à la possibilité et à la réalité du libre arbitre et de la responsabilité morale. Mais nous n'essayerons ni de prouver la réalité de la responsabilité, ni même de montrer comment elle est possible, puisque les conditions a priori de toute connaissance, c'est-à-dire d'intelligibilité pour nous, y opposent un obstacle invincible.

Sans doute cette doctrine cause d'abord un certain malaise, et il faut, suivant le mot de Descartes, un long exercice pour s'accoutumer à regarder les choses de ce biais. De prime abord, le signe de la parfaite vérité est pour nous la parfaite intelligibilité. Aussi ne connaissons-nous rien de plus vrai que les mathématiques, qui sont une construction a priori de notre entendement. Rien de plus légitime tant qu'il s'agit de la science, qui se préoccupe fort peu de savoir si la vérité qu'elle atteint est absolue ou relative, pourvu qu'elle la démontre. Mais dès que nous nous plaçons au point de vue de la réflexion philosophique, il en va bien autrement. Nous devons avouer alors

ANALYSE SUBJECTIVE DE L'IDÉE DE RESPONSABILITÉ, iti

que toute notre connaissance est relative. La vérité objective, absolue, n'est donc plus « ce que nous concevons si clairement et si distinctement que nou s n'ayons aucune occasion de le mettre en doute ».. Ce critérium supposait précisément que l'essence des choses se confond avec le parfait intelligible. Descartes, en réalité, comme la plupart des métaphysiciens de race, était idéaliste. Il n'y a plus place pour un critérium de ce genre. Notre esprit ne saurait, par les efFoits les plus désespérés, tirer de lui-même l'intuition de l'être absolu.

Mais l'illusion dogmatique est tenace, et l'esprit ne se défait pas si vite d'habitudes invétérées, dans lesquelles le confirme l'usage quotidien des sciences positives. Il ne se résigne pas non plus facilement à tout ignorer de l'absolu. Il imagine donc un parallélisme entre la réalité, telle qu'elle peut être en soi, et la réalité, telle qu'elle ^st pour lui. Il s'ingénie, avec une peine incroyable, à établir solidement ce parallélisme, d'où naissent cependant des difficultés inextricables. Par exemple, comment le déterminisme universel des phénomènes (dans la réalité empirique) peut-il s'accorder avec le libre arbitre des personnes morales (dans la réalité absolue)? La tentative naturellement échoue : comment concevoir le rapport entre

122 LIDÊE DE RESPONSABILlTl^..

deux termes dont Tun est par définition inconnu et inconnaissable? C'est l'histoire de toute métaphysique qui n'ose plus être résolument dogma- .tique, et qui n'accepte pas pourtantdans toutes ses conséquences nécessaires la relativité de la con* naissance humaine.

Il faut encore abandonner cette position où l'esprit croyait pouvoir se maintenir, concevant le monde intelligible d'une part, le monde sensible de l'autre, et se représentant tant bien que mal la relation du phénomène et du noumène. Il faut comprendre enfin que le monde de l'absolu, le monde intelligible de l'ancienne métaphysique, est au contraire pour nous le monde inintelligible. Mesurez par là le chemin parcouru depuis Platon jusqu'à Kant, et quelle est la portée de la Critique de la raison pure.

Où trouverons-nous donc ce repos, cet équilibre dont notre esprit a un si impérieux besoin? Dans ce que j'appellerai l'humilité intellectuelle, par opposition à l'assurance dogmatique. Puisque l'intelligibilité n'est plus pour nous la mesure de l'être, allons jusqu'au bout dans cette voie, au lieu de nous arrêter hésitants au milieu. Ne nous obstinons pas à embrasser, dans un parallélisme apparent, et l'objet tout relatif que nous pouvons

ANALYSE SUBJECTIVE DE L*1D£ë DE RESPONSABILITÉ. 123

saisir, et la réalité absolue, quelle qu'elle soit, à nous cachée. Autrefois, quand la métaphysique dogmatique enseignait que la raison, par le plus sublime effort de notre nature, touche à l'absolu, elle recommandait, non sans une certaine complaisance, de s'incliner devant lui. Nous croyons aujourd'hui l'absolu inaccessible : il nous convient davantage encore d'avoir le sentiment de notre néant au prix de ce qu'il est.

Dès lors nous ne sommes plus saisis d'une cruelle anxiété par le mystère de la naissance et de la mort, par celui de la solidarité individuelle et, si j'ose dire, de la solidarité générique. La raison n'a plus à souffrir de contradictions douloureuses avec elle-même et avec le cœur. En effet, naissance et mort n'ont de sens que par rapport au temps ; ce sont donc des phénomènes dont la réalité est tout empirique, c'est-à-dire relative aux conditions a priori de notre connaissance. Je ne sais si l'on peut les définir avec Leibnitz, un enveloppemont et un développement. Ce qui est certain, c'est que nous n'avons aucun droit de considérer la réalité de ces phénomènes comme absolue. Quant à la solidarité, soit individuelle, soit même gêné-. ^''QWG, j'y reconnais la forme que prend naturellement une série de phénomènes soumise à la loi de

124 L*ID£E de responsabilité.

causalité : la réalité en est donc encore tout empirique et relative. Voir dans le déterminisme des phénomènes, un obstacle insurmontable à la possibilité d'un libre arbitre dans l'absolu, c'est proprement, pour l'esprit, avoir peur de son ombre, car ce déterminisme n'est que la projection objective de ses formes a priori. C'est en même temps conserver sa présomption après avoir connu sa faiblesse, c'est retourner, après l'avoir abandonné, au postulat spontané de la raison : « le réel ne saurait être qu'intelligible. »

Enfin un dernier effort est nécessaire, pour détruire dans sa source même toute illusion provenant de l'orgueil dogmatique. Renonce-t-on sincèrement à s'imaginer que l'on est placé d'abord au point de vue de l'absolu, ou tout au moins que l'on est capable de trouver ce point de vue, et de s'y tenir? Il faut avouer alors que notre propre personne nous est connue, comme tout le reste, d'une manière relative, et que la réalité absolue nous en est insaisissable. L'individualité, qui est à nos yeux le premier caractère du moi, peut-elle se concevoir sans une certaine détermination dans le temps et dans l'espace, que rien ne nous permet, que tout nous défend de transporter dans l'absolu? Ici encore, la réflexion sur les limites et les condi-

lions a priori de notre connaissance doit nous amener à une modestie salutaire. Le moi ne se concevra plus comme un petit absolu, centre de son propre monde, impénétrable dans sa personnalité, ainsi que l'atome dans sa masse : tel enfin que nous voyonsla monade leibnitzienne. Il comprendra que cette idée d'une infinité de substances finies, distinctes entre elles et distinctes de la substance infinie, est une construction purement humaine : l'entendement la bâtit sur son propre plan et avec des matériaux pris de son propre fond. L'homme s'abstiendra donc d'imaginer la cité de Dieu et le royaume des fins, sinon comme symbole, malgré l'exemple, ou plutôt grâce à l'exemple de Leibnitz etdeKant. Non qu'il doive se rejeter sur l'unité de substance des panthéistes, et confondre comme eux le fini et Tinfini : on nous a bien peu compris, si l'on ne voit que l'illusion dogmatique est la même de leur côté. Mais l'homme avouera que de tout le plus inconcevable est encore sa propre personnalité, et qu'il ne peut avoir aucune idée positive ni de laréalité, ni delà possibilité d'une telle personnalité. Il aura la sagesse d'y croire néanmoins, parce que le devoir est là, qui la suppose.

Nous n'aboutissons pas ainsi au scepticisme. Le scepticisme, en effet, est la conséquence inévitable

126 L*lDii:Ë DE RËSPONSÂblLlTË.

du dogmatisme : car nous avons, suivant le mot de

Pascal, une impuissance de prouver invincible. Non, le terme de cette humilité intellectuelle qui convient à l'homme, c'est une sorte de sentiment religieux. En cessant d'assujettir l'être aux conditions de son intelligence, et de le mesurer à sa propre taille, l'homme se sent pris de respect pour la réalité inconnaissable qui passe son esprit et dans laquelle il est plongé.

Ainsi ni les conquêtes de l'entendement dans le domaine de la science, ni les erreurs de la raison sur (n l'océan métaphysique », si elle s'y aventure encore, ne pourront empêcher l'homme, bien convaincu de la relativité de sa connaissance, de croire au devoir, à la liberté, à la responsabilité morale, sans s'en expliquer même la possibilité. Guéris de notre présomption native, nous ne retomberons pas dans la tentation toujours nouvelle de prétendre concevoir ce qui est par définition inconcevable.

La notion de responsabilité morale est vide pour nous, le contenu que nous croyons y apercevoir provient tout entier de la notion familière de responsabilité objective et légale? Qu'importe, si la conviction morale que nous sommes responsables nous suffit pour agir? Nous n'avons pas le droit d'exiger rien de plus, connaissant notre condition

ANALYSE SUBJECTIVE DE L'IDÉE t)E RESPONSABILITÉ, itl

humaine qui ne veut pas que nous comprenions Tabsolu de rien. Nier la responsabilité parce qu'elle est inconcevable serait du dépit et de la puérilité. Résignons-nous, inclinons-nous. Ce n'est pas à la philosophie qu'il appartient de sonder les mystères de la prédestination, de la grâce et du péché. Elle s'arrête au seuil du temple. Elle n'oblige personne d'y entrer : aussi bien n'at-elle pas la vertu suffisante pour en forcer l'accès.

Page 1