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CHAPITRE IV

FORMATION DÉ L'iDÉE DE RESPONSABILITÉ

L'analyse de la notion de responsabilité, si loin qu'elle ait été poussée, requiert encore un complément. Il ne suffit pas d'avoir séparé ce qui se présente confondu dans le langage et dans la conscience non réfléchie. L'analyse seule, en effet, ne satisfait jamais entièrement l'esprit. La décomposition, même parfaite, d'un tout en ses éléments, laisse quelque chose à désirer. L'esprit veut connaître aussi comment les éléments se disposent et s'unissent pour former le tout. Sa curiosité inquiète aime l'analyse, mais ne s'y arrête pourtant pas. Il ne trouve le repos que dans la synthèse.

Les sciences de la nature possèdent dans leur méthode expérimentale de quoi contenter ce besoin

de l'esprit. Par exemple, quand on a décomposé l'eau en volumes déterminés d'oxygène et d'hydro-

gène, une expérience inverse porte la .certitude à son plus haut point. On montre l'eau reconstituée par la combinaison des mêmes volumes d'oxygène et d'hydrogène, et on enlève ainsi à l'esprit la possibilité même du doute.

Par malheur, il n'en est pas de l'analyse des idées comme de celle des corps. On ne saurait à la fois la corroborer et la vérifier par une synthèse réelle. Les éléments que l'analyse de l'esprit a séparés ne s'isolent point de fait. On ne les voit pas subsistant par eux-mêmes, hors du composé qu'ils formaient. On ne peut donc que les rapprocher aussi par la pensée, et reformer idéalement le tout que l'on a idéalement brisé. Une telle synthèse est loin d'avoir la valeur démonstrative des synthèses réelles. Elle n'est, à proprement parler, qu'une répétition de l'analyse en sens inverse; elle ne peut en faire découvrir les défauts, les omissions ou les erreurs. Elle vaut exactement ce que l'analyse a valu, pas davantage. On voit dès lors à quel mécompte on s'exposerait si l'on s'imaginait y trouver une vérification. Le psychologue, dans ce cas, ressemble assez bien à un Vaucanson qui risquerait de prendre son canard automate pour un oiseau vivant. Un exemple de cette synthèse illusoire est la fameuse hypothèse de

rhomme-statue. Condillac s'imaginait vérifier ainsi , sa théorie de la connaissance. Il ne s'est pas douté de la distance presque infinie qui séparait la simplicité abstraite de son analyse de la complexité vivante du moindre phénomène de connaissance. On ne songe plus aujourd'hui à suivre l'exemple de Condillac, qui avait au moins l'excuse d'ignorer sa propre témérité. Mais est-on privé pour cela de tout moyen de contrôler les analyses psychologiques? Non, ces synthèses, qu'il ne nous est pas permis de reconstruire nous-mêmes, nous pouvons en suivre la formation dans l'histoire. Nous pouvons remonter à leur origine, retrouver l'apparition de leurs divers éléments, observer le mode selon lequel ils s'associent et constituent un tout vivant. Il y a des milliers d'oi^anismes dont l'analyse anatomique laisse le naturaliste dans l'embarras. A quel genre, à quel ordre même doit-il les rattacher? Il recourt alors à l'embryologie ; il suit le mode de reproduction de ces êtres, les phases successives de leur développement, en un mot toute leur évolution vitale. Son analyse se trouve quelquefois vérifiée, corrigée souvent, et toujours complétée. Ne serait-il pas très avantageux d'appliquer une méthode analogue à l'étude des notions morales qui se présentent dans

Mi L*IDÊE DE RESPONSABILTTË.

la conscience actuelle, par exemple à la notion de responsabilité? Elle n'a pas toujours été, sans doute, à la fois si distincte et si complexe, si riche d'associations de tout genre et si indépendante. Ainsi, d'abord l'analyse, puis, complément et vérification nécessaire, lageqèse des notions moraies. A l'aide de l'histoire des mœurs, des institutions, du droit, des religions, à l'aide de la science du langage, de la psychologie animale, on pourrait les ramener peu à peu à leurs commencements plus humbles. La connaissance de leur évolution historique donnerait ainsi un sens plus complet à l'analyse, et en redresserait les erreurs. La psychologie, dans cette partie de sa tâche, deviendrait moins abstraite, mais plus humainement vraie. Rien de ce qui a vécu dans la conscience ne périt tout à fait, et les notions morales d'aujourd'hui témoignent encore de ce que l'homme a pensé et senti autrefois.

Interrogeons d'abord la psychologie animale.

Nous ne voulons rien préjuger de la relation qui peut joindre les animaux à l'homme ; mais ne

suffit-il pas de robservation la plus simple pour découvrir chez les animaux supérieurs, à l'état rudimentaire, il est vrai, presque tout ce que l'analyse distingue dans l'âme de l'homme, sensation, sentiment, imagination, mémoire, et même le raisonnement? C'en est assez, peut-être, pour leur reconnaître aussi quelque sentiment, bien rudimentaire encore, de responsabilité. Ils peuvent prévoir, quoique d'une manière tout empirique, et, par suite, régler dans une certaine mesure leurs actions sur la représentation des conséquences prévues. Je ne parle pas seulement des lois de la nature, mais aussi des actions de l'homme qui intéressent les animaux, quand ces actions ont une certaine régularité. Ainsi se forme chez les animaux supérieurs un sentiment, parfois assez vif, de ce qui est convenable, et comme une idée arrêtée de ce qui doit être. Ils souffrent très impatiemment de voir cette idée contredite, non par les événements naturels, dont la marche est toujours assez uniforme, en tant qu'elle les touche, mais par la conduite de l'homme. Un cheval bien dressé s'indigne d'être monté par un cavalier ignorant, qui lui donne à la fois, de la jambe et de la main, des ordres contradictoires. Il ne peut obéir et il sent que ce n'est pas sa faute : de là sa

colère. De même, il y a des chiens expérimentés qui se fâchent, qui refusent même de chasser avec des tireurs novices, lorsqu'ils les voient lâcher leur coup de fusil juste au moment où il faudrait le garder, comme s'ils chassaient dans l'intérêt du gibier. Que se passe-t-il dans l'esprit de l'animal ? Outre qu'on lui gâte le plaisir de la chasse, dont il est très friand pour son propre compte, il est déconcerté, il est révolté par ces dérogations inexplicables aux conventions établies entre chien et chasseur pour mener à bien leur besogne commune. Il éprouve sans doute quelque chose d'analogue à l'irritation que nous sentons nous-mêmes quand nous voyons le caprice et l'arbitraire se substituer à la loi. L'homme est ainsi, pour l'animal domestique, un maître — faut-il dire un dieu? — souvent fantasque; et si l'animal réfléchissait, peut-être serait-il pessimiste à meilleur droit que nous. On sait que l'éléphant, un des plus intelligents et le plus docile des animaux, est extrêmement sensible à l'injustice ou au caprice de ses gardiens. En général, et sauf le cas de maladie, quand un animal domestique s'attaque à l'homme, c'est qu'il est poussé par le vif ressentiment d'une injustice : par exemple, par des souffrances infligées sans motif.

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On peut même penser avec Darwin que le mot devoir s'applique encore à l'animal avec une certaine signification. L'animal sait fort bien ce que l'on attend de lui, et qu'il est passible d'un châtiment, s'il manque à remplir cette attente. On voit qu'il souffre quand on le met dans l'impuissance de faire ce qu'il doit. Rien de plus expressif que la physionomie d'un chien à qui l'on présente une occasion alléchante de mal faire. La lutte, la résistance, se traduisent en signes assez éloquents ; il est difficile de s'y méprendre. S'il a succombé, il est en même temps inquiet et embarrassé, honteux et craintif: il se dérobe sans se cacher tout à fait. Il prévoit une punition à laquelle il a peu de chances d'échapper, et il semble comprendre que c'est une punition ; il y a dans toute son attitude comme l'expression d'un aveu. Certes, si responsabilité signifie châtiment, comme le veut Stuart Mill, on ne saurait guère en refuser le sentiment au chien. Il faudrait bien aussi lui reconnaître une sorte de remords. N'a-t-il pas, avec la conscience de sa faute, un pressentiment de la punition? Il n'y a guère davantage, nous l'avons vu, dans le remords ordinaire de l'homme.

Naturellement, il ne peut être question, pour l'animal, d'unB-véritable notion même très vague,

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de la responsabilité. Il s'agit tout au plus d'un sentiment, dont nous ne savons pas nous représenter la forme exacte. Nous reconnaissons ici la difficulté, peut-être insoluble, qui est inhérente à toute la psychologie des bêtes. Les phénomènes de la vie mentale des animaux ne sont pour nous l'objet d'aucune perception. Si nous y croyons, c'est sur la foi d'une analogie, qui est, il est vrai, très frappante. N'ayant d'autre type de conscience et de pensée que le nôtre propre, force nous est d'imaginer celle de l'animal sur ce modèle unique. Or l'homme, qu'il exprime ou non sa pensée, ne pense point sans le langage ; aussi, toutes les fois que nous essayons de nous représenter la pensée de l'animal, nous lui. prêtons, sans nous en douter, quelque langage analogue au nôtre. C'est là une hypothèse gratuite. Nous ne pouvons supposer chez lui, avec vraisemblance, que des pensées concrètes, si j'ose dire. Affirmer, comme on l'a fait souvent, qu'il pense par images, c'est lui accorder trop ou trop peu. C'est trop peu, si Ton entend que toute son activité intellectuelle se borne à la représentation d'images, qui se succèdent dans sa conscience ou se rappellent dans sa mémoire, sans autre élaboration; les animaux supérieurs pensent et réfléchissent évidemment

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davantage. C'est trop, si ron admet que les images sont pour les bêles ce que les mots sont pour nous; car avec de véritables signes, elles posséderaient aussi une véritable langue, dont elles feraient certainement plus d'usage. Il sera donc prudent de s'en tenir à l'idée vague d'opérations intellectuelles qui témoignent d'une parenté évidente avec les nôtres, sans que nous puissions définir exactement ni les ressemblances ni les différences. Nous dirons simplement que les animaux supérieurs, capables de mémoire et de prévision, ayant la conscience de leur spontanéité propre, sensibles même dans certains cas à la justice et à l'injustice des hommes, ont aussi quelque sentiment de la responsabilité. N'est-ce pas le rudiment de la notion que nous avons analysée dans l'esprit humain?

De l'animal à l'homme, la transition est brusque. A dire vrai, elle nous échappe. Quand on penserait avec Darwin qu'il n'y a entre eux qu'une différence de degré, et non de nature, on serait encore fort embarrassé pour montrer le passage

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des instincts sympathiques et sociaux de l'animal au sens moral de l'homme. Darwin l'avoue luimême, et, tombant d'accord avec M. de Quatrefages, il reconnaît que c'est ici la plus grosse pierre d'achoppement pour sa doctrine de la descendance de l'homme. En fait, l'état moral de l'homme primitif nous est tout à fait inconnu. Nous ne pouvons former à ce sujet que de pures hypothèses, plus ou moins vraisemblables. Les observations des mœurs et des coutumes des peuples sauvages nous sont-elles d'un grand secours? Nous ne le pensons pas, non plus que M. Janet, qui a fait de ces observations une critique magistrale. D'abord, si on interroge sans parti pris les récits des voyageurs, ceux du moins à qui l'impartialité ne manque pas, on s'aperçoit qu'il faut faire peu de fonds sur la plupart d'entre eux. Aucun, presque, n'a eu seulement l'idée des précautions qui seraient nécessaires dans un genre d'observation si délicat. Ce sont pour la plupart des naturalistes, des géographes, ou des marins, qui ne se doutent pas des difficultés de l'observation psychologique et des précautions qu'elle exige ; on est en droit de soupçonner, ou qu'ils n'ont pas bien vu, ou qu'ils n'ont pas tout vu, ou qu'ils n'ont pas compris ce qu'ils voyaient. En outre, quand nous

avons plusieurs témoignages, ils se contredisent presque toujours. Les Taïtiens, par exemple, qui ont piqué si vivement la curiosité publique à la fin du siècle dernier, ont été visités par plusieurs navigateurs ; or Cook assure qu'il « les quitte avec beaucoup de regrets », et Ellis, au contraire, nous déclare « qu'aucune portion de la race humaine n'est peut-être jamais tombée plus bas dans la licence brutale et dans la dégradation morale que ce peuple isolé* ^. Quoi d'étonnant, après cela, si les savants sont loin de s'accorder entre eux dans l'interprétation de ces témoignages? M. de Quatrefages pense, avec raison peut-être, -que l'homme est, au fond, partout le même. Selon lui, sans qu'il y paraisse trop (excepté dans le moment critique de la guerre, et surtout de la guerre civile), il existe dans les pays civilisés bon nombre d'individus dont le niveau moral ne dépasse guère celui des Australiens. Sir John Lubbock dit au contraire : a: Erf essayant d'apprécier le caractère y> moral des sauvages, il faut se souvenir, non seui> lement que chez eux la règle du bien et du mal > était et est encore, en beaucoup de cas, fort éloi- )> gnée de la nôtre; mais aussi, suivant les rensei-

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