‹ L'idée de responsabilitéChapitre 18 sur 24 · L'homme préhistorique, ]^. m · texte numérisé non relu

L'homme préhistorique, ]^. m

tudes de réflexion et de retour sur soi-même, dont le sauvage est en général fort éloigné. Elle suppose une certaine culture de Tesprit et un état de civilisation déjà avancé. La pensée de l'homme a, sans doute, commencé par être tout objective, je veux dire, tout occupée par son objet. Elle ne s'appartenait points ne se saisissait point encore elle-même. Mais, comme le dit excellemment Descartes, « l'action de la pensée par laquelle on croit une chose étant différente de celle par laquelle on connaît qu'on la croit, elles sont souvent l'une sans l'autre ». Dans les mœurs, les coutumes, les lois des sauvages, on peut démêler une notion de la responsabihté, qu'ils seraient incapables d'isoler eux-mêmes par la réflexion. Ils ont ridée de fauté, de châtiment, de loi, de bien et de mal ; ils connaissent les sentiments de la honte et du remords ; ils ont donc aussi quelque notion de la responsabilité.

L'origine de la notion paraît se rapporter au grand fait de la société humaine. Entre cette société, même sous la forme la plus misérable, et les sociétés d'animaux, il est une diff'érence sur laquelle on ne saurait trop insister. Les sociétés animales sont formées et maintenues par l'instinct. Comme toujours, il a su approprier les

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moyens à la fin. Il a fait à chaque individu, de la vie en commun, un besoin aussi bien qu'un plaisir : les sociétés n'ont à craindre que les accidents de la lutte pour la vie; elles subsistent d'ellesmêmes si rien ne vient les troubler du dehors. Elles n'ont point d'histoire et sont vraiment nouvelles avec chaque génération, ce qui ne les empêche pas de présenter toujours le même degré de solidité et de cohésion.

Il n'en est pas ainsi des sociétés humaines.

Ces sociétés tendent continuellement à se dissoudre, surtout quand elles n'ont pas derrière elles de longues traditions ; car la balance n'est pas égale d'abord entre les impulsions égoïstes et les sentiments sociaux. Les premières sont moins persistantes, peut-être : la faim, la soif, la jalousie, la colère, n'agissent pas constamment comme la sympathie. Mais la violence de ces impulsions est terrible, et les actes auxquels elles entraînent, le vol, le rapt, l'assassinat, ont des conséquences souvent irréparables. Il faut donc que l'homme supplée de sa propre initiative au défaut de l'instinct. Aussi n'est-il point de société dont les membres n'observent entre eux certaines lois, si cruels, si lâches, si perfides qu'ils se montrent à l'égard des étrangers; ces lois ont

des sanctions d'autant plus nécessaires, d'autant plus sévères aussi, que la loi a plus de chances d'être enfreinte. Or, avec la loi et la sanction, la responsabilité apparaît. L'idée s'en forme par la seule attente du châtiment. Elle ne se distingue pas encore du sentiment de la culpabilité. La conscience d'avoir commis un acte punissable, la prévision de la peine, son acceptation même, tout s'unit pour former un état de conscience encore confus, mais dans lequel le sentiment de la responsabilité entre certainement pour une part.

Beaucoup de voyageurs en effet, ont été frappés du degré de vivacité que peuvent atteindre les remords du sauvage. Le plus dégradé en apparence entend le cri de sa conscience, quand il a commis un acte qu'elle lui reproche comme criminel. Dans certaines tribus de l'Australie, il est absolument interdit aux jeunes gens de manger la chair des émous qu'ils peuvent tuer à la chasse. C'est un régal très rare, réservé aux hommes faits et aux vieillards. Le jeune homme qui transgresse cette loi peut être puni de mort. Pourtant on a vu des Australiens qui y avaient manqué, sans doute sous l'aiguillon de la faim, venir se dénoncer eux-mêmes, et avouer leur crime de leur propre mouvement. Les exemples analogues sont assez

fréquents. L'idée de raction coupable et l'idée du châtiment sont donc, dès l'origine^ très étroitement associées, ce qui rend très douloureuse la conscience d'un méfait; puis la honte, et le chagrin très vif de se voir l'objet de l'aversion et du mépris des autres, quand la vérité sera connue. En un mot, dès que l'homme se rend coupable d'un acte condamné par la loi et blâmé par l'opinion de la société où il vit, il peut éprouver déjà un sentiment très vif de sa responsabilité.

Par contre, toute action qui n'encourt point le mépris public ou un châtiment réel demeure moralement indifférente. Le sauvage, en général, ne conçoit guère qu'il ait des devoirs envers lui-même, ou d'autres devoirs envers autrui que ceux dont il voit la sanction prête à l'atteindre. 11 a, pour ainsi dire, une conscience sociale, mais il n'a pas encore une conscience morale. Abuser de sa force contre les faibles ne lui inspire pas de scrupules, tant que cette violence n'a pour lui aucune conséquence fâcheuse. « Le Hottentot, dit Kolben (cité j> par sir John Lubbock) * , une fois délivré de » la tutelle de sa mère, peut l'insulter impuy> nément quand bon lui semble. Il peut la bâ-

i . L* homme préhistorique, p. 344 de la traduction françaisa.

FORMATION DE L*IDÊE DE RESPONSABILITË. 145

-» tonner à son gré, par pur caprice, et sans encou- -ù rirde responsabilité : ces faits se sont passés plu- D sieurs fois à ma connaissance. Des extravagances » si dénaturées n'excitaient pas le moindre scanï» dale.3> — « Chez les Fidjiens (comme chez beau- » coup d'autres sauvages), ceux qui achètent les y> femmes peuvent en user avec elles comme il » leur plaît et même les assommer*. » Ainsi, quand l'opinion publique est indifférente, quand il n'y a pas de responsabilité effective, le sentiment de la responsabilité ne paraît pas non plus. La conscience de chacun n'est encore que l'écho passif du sentiment de tous. D'elle-même, elle est muette. Il faut une longue éducation pour qu'elle s'éveille et qu'elle parle.

Mais cette notion de la responsabilité, tout objective, suffit déjà pour donner naissance à un nombre presque infini d'erreurs et de supei'stitions. L'idée de lois nécessaires, qui régissent tous les phénomènes de la nature, est beaucoup trop élevée et trop abstraite pour l'esprit de l'homme encore faible et peu habitué à la réflexion. Il a conscience de sa propre spontanéité ; il voit, dans tout ce qui l'affecte, l'œuvre d'une activité intelligente comme

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