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trouvent toujours en présence : un moi charnel asservi au péché, à cause de son lien naturel avec Adam, et un moi spirituel, né sous l'action du Saint-Esprit, et ayant la volonté et la faculté de faire le bien. Ces deux facteurs sont mystérieusement combinés dans l'unité de la conscience personnelle, et donnent à l'individu la mesure de liberté qui détermine la mesure de sa responsabilité devant Dieu... Ainsi se concilient dans l'individu concret l'asservissement au péché et la liberté morale. »
Combinaison mystérieuse de deux facteurs dans l'unité de la conscience personnelle ! Quelle notion positive de la responsabilité morale peut subsister sur ce fondement? N'est-il pas extraordinaire comme la pensée religieuse se rencontre ici avec la réflexion philosophique, pour convaincre l'homme de son impuissance à se comprendre luimême?
Nous avoiis entendu la doctrine paulinienne du péché expliquée par un docteur protestant; en écoutant la doctrine augustinienne de la grâce, expliquée par un docteur catholique, nous serions arrivés à une conclusion semblable. La discussion peut être vive entre théologiens sur la part plus ou moins grande qu'il faut faire aux deux facteurs
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dont nous avons parlé. Mais tous admettent cette combinaison mystérieuse qui rend, sinon inintelligible, au moins singulièrement difficile à concevoir, la responsabilité morale de l'homme.
Ainsi d'une part la réflexion religieuse tendait à mettre en relief ce qu'il y a d'incompréhensible pour nous dans la notion de responsabilité. La réflexion philosophique, d'autre part, accomplissait un travail analogue. Non seulement elle définit d'une façon de plus en plus précise la responsabilité* légale ; elle élimine aussi insensiblement le libre arbitre du domaine de la réalité intelligible pour nous. Le postulat de toute science positive, le déterminisme universel des' phénomènes, semble prendre une valeur incontestée, à mesure que les progrès de la science positive elle-même dépassent tout ce que Ton aurait pu attendre. Mais si le libre arbitre est une illusion, que devient notre notion de responsabilité ? Stuart Mill et tous ceux à qui il a montré le chemin peuvent bien s'évertuer à conserver le mot en supprimant la chose. J'admets qu'il subsiste une responsabilité de fait, et qu'il y ait encore place pour des lois et des punitions. Mais c'en est fait de la personne morale, dès qu'elle ne possède plus, avec sa liberté et sa responsabilité morales, une valeur absolue, in-
commensurable, qui la constitue, suivant le mot deKant, fin en soi. Tout s'explique peut-être mieux dans le monde; mais le monde lui-même, pris dans son ensemble, ne s'explique plus, car sa raison d'être a disparu. La porte est ouverte au pessimisme. Ce n'est pas une simple coïncidence que le développement simultané du pessimisme moral et du positivisme scientifique.
Il est temps d'arrêter cette esquisse nécessairement imparfaite.- Une histoire véritable de la notion de responsabilité serait au-dessus de nos forces, et n'est pas de notre sujet. Nous n'avions qu'à examiner si l'évolution historique de la notion de responsabilité^ considérée dans ses traits principaux, confirmait notre analyse. Celle-ci se trouve en effet vérifiée dans les deux points essentiels qu'elle a eu pour objet d'établir.
1** La notion actuelle de responsabilité contient des éléments de provenance différente et réfractaires à une parfaite combinaison, quoiqu'ils subsistent mélangés depuis un fort long temps. Ne voyons-nous pas vivace encore l'antique association des idées de souffrance et de châtiment? L'homme que le malheur frappe se croit puni. La religion même lui enseigne à prendre sa misère comme une salutaire épreuve qui le délivrera de ses
fautes. Mais il proteste, au fond de sa conscience, contre toute responsabilité qui n'impliquerait pas une liberté morale véritable. Il croit qu'une punition, pour être juste, doit être méritée. Tantôt la responsabilité lui paraît consister dans un rapport des actes à leurs conséquences, tantôt dans un rapport intime de la volonté à ses déterminations. Il sent bien confusément que le premier est une relation de fait, et l'autre une relation d'une tout autre nature ; mais il croit aussi, sans plus de réflexion, que celle-là trouve son fondement dans celle-ci.. La notion demeure ainsi complexe, comme elle l'a toujours été; elle est devenue, en outre, flottante et incertaine.
S'' En effet, peu à peu, sous l'action des causes multiples qui dirigent la lente évolution des idées morales,leconflit a commencé entre les éléments hétérogènes qui sont contenus dans la notion, et ce conflit, insensible d'abord, est près aujourd'hui de devenir aigu. Aujourd'hui la notion de responsabilité légale veut rejeter tout élément subjectif et purement moral. La notion de responsabilité morale s'abîme dans le mystère, et repousse toute représentation positive. Le divorce est déclaré. La philosophie doit-elle s'y résoudre, ou existe-t-il quelque moyen de prévenir une rupture définitive,
dont l'esprit le plus hardi s'effraye, à moins qu'il ne soit hardi que pour être borné? Retourner simplement à l'ancienne notion de responsabilité serait la solution la plus facile; mais elle est inacceptable. Si cette notion s'est peu à peu décomposée d'elle-même, alors que l'incompatibilité de ses éléments n'était pas exposée au grand jour, ne serait-ce pas à tout le moins une hypocrisie de l'esprit, que de prétendre la reconstituer dans son incohérence? Il n'est plus possible de confondre ce qui veut être séparé, de mélanger ce qui est réfractaire à la combinaison. L'antique et vague notion de responsabilité est bien morte. La tâche du philosophe n'est pas de la galvaniser, mais de chercher ce qui peut entrer à sa place dans la vivante conscience de l'humanité.