CHAPITRE V
L'analyse de la notion de responsabilité s'est trouvée à la fois éclairée et confirmée dans ses résultats par l'étude de l'histoire. Les éléments que la notion, renferme ne sont pas seulement hétérogènes, les uns subjectifs, les autres objectifs. Ils sont aussi d'époque et de provenance différentes, et on ne s'étonnera pas qu'ils soient restés si longtemps unis et comme confondus dans une notion unique, si l'on réfléchit que nos associations d'idées et par suite la plupart de nos conceptions dépendent bien plus de l'habitude que de la logique. Mais aujourd'hui un mouvement en sens contraire tend à se produire. Les divers éléments de la notion semblent se dissocier : elle s'obscurcit, et ce trouble peut amener des embarras dangereux pour la vie morale, peut-être même
pour la vie civile. Sans doute il ne faut pas s'exagérer le danger. Les principes d'action des hommes changent beaucoup moins que leurs idées, et le plus souvent ils ne se rendent même pas compte de ces principes. Nos doutes et nos perplexités spéculatives ne nous empêchent guère d'agir : Faction jaillit d'une source plus profonde, elle vient presquetoujours d'un fond de croyances, de sentiments et d'habitudes qui échappent même à la conscience, et qui, bien mieux que nos conceptions raisonnées, sont l'expression de notre nature. Mais si la décomposition de la notion de responsabilité ne crée pas un péril immédiat, au moins soulève-t-elle un grave problème: comment cette notion doit-elle se reconstituer? Que doivent devenir les éléments divers qui étaient confondus en elle? L'analyse, qui nous a fait connaître la cause du mal, nous en fournira-t-elle aussi le remède? La cause du mal, c'est l'hétérogénéité des éléments que renferme la notion, et qui ne permet point qu'ils coexistent en elle, une fois la réflexion éveillée et leur opposition reconnue. Mais qui
empêche que tous ces éléments ne subsistent,
séparés désormais et non plus unis ? Qui empêche que la notion de responsabilité ne se dédouble? Nous obtiendrions ainsi deux concepts distincts,
tous deux parfaitement clairs, ne renfermant plus ni l'un ni l'autre aucune contradiction intime, tous deux logiquement irréprochables. D'une part, la notion de responsabilité légale, de laquelle toutélément moral ou subjectif serait exclu ; — de l'autre, la notion de responsabilité morale, de laquelle serait pareillement exclu tout élément objectif. Comme la confusion de ces éléments hétérogènes était l'origine du mal, ainsi leur distinction dissiperait toute équivoque et rétablirait le calme de l'esprit. Et si nos idées, comme tout ce qui vit, se développent suivant la loi de l'évolution, la loi de cette évolution n'est-elle pas précisément la différenciation progressive des éléments d'abord confondus ?
Cette solution du problème est assurément séduisante : elle a d'abord le mérite d'être simple, claire et précise; elle donne une entière satisfaction à l'analyse dont elle est la conséquence immédiate. L'imperfection principale de la notion commune de responsabilité se trouve corrigée, sans qu'aucun de seséléments constitutifs soit sacrifié; au contraire, chacun semble être mis à la place qui lui convient le mieux. Enfin cette solution n'est pas le fait d'un éclectisme qui, voulant concilier tout le monde, n'est accepté de personne: elle fait aux prétentions
rivales du droit positif et de la morale leur part légitime, et délimite soigneusement leur domaine propre. Mais peut-elle être admise sans plus ample examen, sans réserve ni restriction, sous la seule garantie de l'analyse qui a précédé?
Il ne s'agit pas ici de remettre en question les résultais de cette analyse, qui a décomposé la notion commune de responsabilité en ses éléments objectifs et subjectifs ; il s'agit seulement de savoir quelle est la valeur de la synthèse que nous pouvons former d'après cette analyse. Celle-ci, comme toute analyse psychologique, est idéale, c'est-à-dire procède par abstraction : elle considère à part ce qui ne se trouve jamais séparé dans la réalité. D'un côtéThomme social, siTonosedire, de l'autre l'homme moral, sans rien qui les unisse : une règle, un mérite, une justice absolument différents pour chacun d'eux. Il y a là un danger signalé bien des fois, et dans lequel néanmoins on retombe presque toujours : prendre des abstractions pour des réalités, ou plus exactement, prétendre fonder une synthèse réelle sur une analyse idéale. C'est ce que nous ferions ici, si nous établissions d'abord comme fait la distinction radicale de l'idée de responsabilité objective et de l'idée de responsabilité subjective, distinction qui nous a servi de moyen
pour séparer abstraitement tous les éléments divers contenus dans l'idée de responsabilité. En d'autres termes, le simple passage de l'abstrait au concret n'est pas justifié: la synthèse a besoin d'une vérification autre que l'analyse sur laquelle elle se fonde, et dont elle est la répétition sous une forme différente. La simplicité même et la rigueur apparente de l'opération doivent provoquer notre défiance, et nous mettre sur nos gardes. Il est donc indispensable de toucher terre de nouveau, et de confronter nos abstractions avec la réalité, pour voir si elles ont besoin d'être corrigées ou complétées. La synthèse sommaire et double des éléments de la notion de responsabilité en deux notions distinctesest-ellepratiquementacceptable? Est-il possible de maintenir, autrement que par abstraction, une idée de responsabilité dépourvue de tout élément objectif et une autre dépourvue de tout élément subjectif : et, si la chose est possible, à quelles conditions? Voilà ce qui nous reste à examiner maintenant, non plus par l'analyse abstraite, mais par une sorte de vérification expérimentale sur la réalité concrète. Il faut voir si ce dédoublement est compatible avec les exigences de la conscience morale et de la vie civile.
180 L IDÉE DE RESRONSABIYITÉ.
La notion de responsabilité exclusivement objective, la notion de responsabilité légale, ne considère l'homme que comme membre de la société, comme une simple unité identique aux autres, et concourant avec elles à former le tout dont la loi pénale a pour objet d'assurer la sécurité. Elle ne le regarde que du dehors, ne tient compte de ses actions qu'en tant que les conséquences en sont matériellement appréciables.
Elle refuse de s'occuper d'autre chose que du rapport tout externe des actions à leur auteur; elle néglige sa personnalité, dès qu'elle s'est assurée qu'il se trouve dans les conditions normales de santé intellectuelle et morale. En un mot, elle ne s'applique pas du tout à l'homme, personne morale, mais seulement à l'homme, unité sociale.
C'est là, sans aucun doute, une abstraction. En fait, a-t-on le droit de détacher ainsi les actes de la personne même dont ils proviennent, pour ne lés regarder que du dehore et dans leurs conséquences? Les actes ne sont en réalité que la manifestation
dans le temps du caractère moral, de la personnalité même de chacun. En négligeant de parti pris la qualité morale des actions de Thomme, pour ne considérer que leurs conséquences sociales, la notion de responsabilité objective devient, il est vrai, plus rigoureuse et plus précise ; mais elle obtient. ce résultat au prix d'une délimitation artificielle de son objet : elle sépare ce qui, dans la réalité, ne fait qu'un. Cette séparation peut-elle être admise?
Au point de vue social, la réponse n'est pas douteuse. Une des causes qui ont le plus contribué à jeter le trouble dans la notion commune de responsabilité, est précisément l'effort inconscient des législateurs pour dégager la responsabilité légale de tout élément subjectif. Il suffit, pour s'en convaincre, de jeter un regard sur l'histoire de la loi pénale. La loi cherche d'abord a venger le crime qui a été commis : obéissant au même sentiment, on pourrait dire au même instinct qui, aujourd'hui encore, pousse le peuple à se ruer sur les criminels pour les déchirer. Après qu'elle a renoncé à la vengeance, elle prétend encore exercer le ministère de la justice, et légitimer ses condamnations par le démérite de ceux qu'elle frappe. Enfin elle abandonne aussi ce rôle trop redou-
182 L'IDÊK DE RESPONSABILITÉ.
table. Elle ne se croit plus la mission de châtier ce qui est moralement mauvais, mais simplement la fonction de réprimer ce qui est socialement nuisible. Tel est le sens selon lequel se réforme peu à peu, d'un mouvement plus ou moins rapide, par une évolution plus ou moins consciente, la législation pénale de tous les pays civilisés. Le progrès est incontestable. Le juge n'aurait plus la tâche périlleuse de pénétrer dans les consciences. Le jour où la notion de responsabilité légale serait dégagée de tout élément moral, il ne devrait plus décider, au milieu de scrupules terribles, de ce que les accusés méritent. Chargé de faire respecter les lois qui protègent la sécurité publique, il n'a plus à se poser l'insoluble question de la responsabilité morale. Son pouvoir expire au seuil de la conscience : l'homme social seul est son justiciable.
Ainsi, par cette abstraction on évite un grand mal, puisque la société, contente d'être défendue, renonce à exercer une justice souvent aveugle, toujours incertaine et téméraire. En même temps on procure un grand bien, car la loi pénale, en devenant plus modeste dans ses prétentions, en prenant d'elle-même une idée plus exacte, devient aussi plus clémente et plus douce. Quelle dif-
férence entre les peines édictées pour les mêmes délits et les mêmes crimes, il y a deux siècles et aujourd'hui, chez presque tous les peuples de TEuropej Une meilleure conception de la. justice sociale, la notion objective de responsabilité qui perçait sous l'ancienne, n'ont certes pas été sans influence sur cette heureuse transformation; leur action à coup sûr a été bienfaisante.
Mais au point de vue moral, des restrictions sont nécessaires. La conquête d'avantages sociaux, si grands qu'ils soient, ne doit pas nous fermer les yeux à toute autre considération. On payerait trop cher ces avantages, si l'on ne se souvenait toujours que l'homme, tel qu'il est conçu au point de vue de la responsabilité légale, est une absti'action, dans laquelle disparaît ce qui fait l'essence de sa nature. A mesure que la notion d'une responsabilité purement objective se répand et se fixe dans les esprits, le caractère moral de la personne humaine doit aussi être mis en relief: plus que jamais il faut s'attacher au principe de Kant, qui exprime si bien le respect auquel elle a droit : «Traite toujours l'humanité, dans ta personne et dans celle d'autrui, comme une fin, et jamais comme un moyen. » L'homme, si Ton veut, n'est qu'une unité sociale, mais le rapport de cette unité au tout
184 LiDÉE DE RESPONSABILITÉ.
n'est pas un simple rapport numérique. L'unité h elle seule contre-balance le tout. Elle porte en elle-même une valeur absolue, et par suite incommensurable. Par là se trouve naturellement limité le droit de la société sur l'individu. La loi pénale ne saurait par exemple le punir en vue d'intimider les autres, quand même de telles punitions seraient d'un intérêt social très évident. Ce serait faire de l'homme un instrument, le traiter comme un moyen, et non comme une fin. Il faut, ou qu'elle renonce à cette intimidation, ou qu'elle la produise indirectement, comme conséquence de peines d'ailleurs légitimes.
Si donc il est utile de considérer l'homme, par abstraction, comme une simple unité sociale, si l'on peut, grâce à cette abstraction, concevoir une notion de responsabilité légale d'où soit exclu tout élément subjectif, c'est à la condition expresse que la valeur absolue de la personne humaine ne soit jamais méconnue, et le respect
qu'elle exige, jamais violé.
Cette condition n'est pas la seule. Il en est une
autre d'une importance au moins égale. Si une notion de responsabilité légale purement objective se substituait à la notion commune de responsabilité, un pareil changement ne pourrait avoir
lieu sans retentir dans tout l'ensemble de nos idées morales. Les notions de mérite, de punition, de justice surtout devraient subir une transformation analogue. Autrement, le remède que nous proposons au trouble produit dans la conscience par la notion commune de responsabilité serait pire que le mal. D'une part, il ne nous suffit pas que les condamnations prononcées par les tribunaux soient utiles ou même nécessaires au point de vue social, nous voulons encore qu'elles soient justes; de l'autre, la notion de responsabilité légale excluant tout élément subjectif, n'admet pas la considération du mérite, ni par conséquent celle de la justice. Il faut donc, ou renoncer à cette notion, ou bien que l'idée de justice se modifie assez profondément pour ne plus paraître un élément nécessaire de la répression légale par laquelle la société se défend.
Or il n'en est pas d'une idée semblable qui est impliquée dans notre vie morale et sociale, comme d'une notion conventionnelle que l'on adopte d'abord, et que l'on rejette ensuite après plus ample examen. Comme elle est l'âme d'un grand nombre de nos sentiments, et qu'elle tient par eux à nos fibres les plus secrètes, il nous serait impossible de la détacher de nous, quand même nous
croirions pouvoir le faire, quand même nous nous imaginerions l'avoir fait. Il n'y a que deux façons dont les idées de ce genre puissent se modifier : soit, dans uneâme particulière, par un de ces coups de foudre que Ton appelle des conversions, et dont la vive lueur jette un jour nouveau pour elle sur les notions de droit, de devoir et de justice; soit, pour la conscience générale d'une nation ou d'une société, par un changement continu dans les conditions de la vie sociale, et par une évolution correspondante des notions qui s'y rapportent.
Nous nous occupons ici seulement de cette évolution, qui ne saurait être que fort lente. Elle est nécessairement l'œuvre des siècles: tout effort pour la hâter risque d'être inutile, et même dangereux. Il n'est pas bon que les esprits se défassent trop vite de leurs anciennes croyances avant que de nouvelles se soient fortement établies par-dessous. Il vaudrait beaucoup mieux, par exemple, que l'ancienne notion de responsabilité subsistât, et qu'une notion plus exacte et plus rigoureuse, mais tout objective, ne prît point sa place, si la transformation devait s'accomplir brusquement, et aux dépens de l'idée de justice. S'il fallait que celle-ci disparût des relations purement légales de la société avec ses membres, sans se retrouver par ailleurs, plus haute
DÉDOUBLEMENT DE LA NOTlQN DE RESPONSABILITÉ. 187
et plus puissante, en possession de sa légitime influence, ce ne serait plus un progrès, ce serait un affaiblissement de la conscience humaine. En quel sens est-il donc nécessaire que la notion de justice se modifie insensiblement, pour que la notion objective de responsabilité légale s'établisse sans protestation ni mutilation de la conscience ?
Il faut pour cela que l'idée de justice se sépare de celje de rétribution, de peine et de récompense : il faut que nous nous accoutumions à ne pas la faire dépendre de la considération du mérite. C'est exiger de nous un grand effort, car il s'agit de rompre une association que l'habitude a rendue presque indissoluble. La justice, pour la plupart des gens, signifie la loi pénale et les magistrats qui sont chargés de l'appliquer; tant le premier et le plus important caractère de cette loi, à leurs yeux, ce n'est point de protéger la société : c'est d'être juste, c'est de punir le crime. La peine n'est pas considérée comme légitime parce que l'intérêt social la réclame, mais parce qu'il est bon que la faute reçoive son châtiment. Cela est si vrai, que la conscience publique est presque aussi froissée de voir un coupable impuni qu'un innocent condamné.
L'intérêt social lui-même a dû contribuer beau-
188 L'IDÊt: DE RESPONSABILITE
coupàcetteassociationétroitedesidéesdejusticeet de rétribution sociale. Il a toujours fallu des peines, car ce sont les seules sanctions efficaces des lois. Encore la crainte seule de ces peines eût-elle été d'un faible secours, si la majesté de la justice ne s'y était attachée. L'action nuisible au point de vue social et condamnée par la loi, étant jugée en même temps coupable au point de vue moral, le châtiment en était regardé à la fois comme nécessaire, légal et mérité, c'est-à-dire juste. Il importait à la société qu'une action qui lui était nuisible fût aussi considérée comme une mauvaise action aux yeux de la conscience; ainsi se rapprochaient les idées de faute et de châtiment, de justice et de rétribution.
L'amour-propre aussi joue ici son rôle. Car, comment se fait-il que nous soyons capables le plus souvent de sympathie et de pitié pour les faiblesses et pour les défauts physiques des autres hommes, tandis que leurs faiblesses morales ou leurs fautes n'excitent presque jamais en nous qu'irritation et désir de les voir punis? Sans doute c'est que nous considérons leurs fautes comme volontaires ; il y a plus cependant. La compassion pour la faiblesse physique de nos semblables nous coûte d'autant moins, que la comparaison tacite
avec notre propre état nous est secrètement agréable. En outre, nous n'avons point à souffrir, pour nôtre compte, de leurs douleurs; rien n'arrête noire penchant naturel à la sympathie. L'amour-propre s'y prêle volontiers, et s'en sait encore gré à lui-même. S'agit-il, au contraire, des défauts moraux ou des fautes d'autrui, nous nous sentons aussitôt blessés par eux ; c'est une sorte de prévision ou de précaution instinctive. Nous ne pouvons les regarder d'un œil, je ne dis pas favorable, mais seulement impartial et désintéressé; nous en éprouvons toujours, ne fût-ce que par avance, quelque ressentiment. Enfin, blâmer avec énergie les actions contraires à la loi et à la morale, en prononcer la condamnation, en approuver le châtiment au nom de la justice, c'est donner une preuve de son respect pour la loi qui ne déplaît pas à l'amourpropre, qui lui convient même mieux que toute autre. Peut-être aussi, dans la position de justicier, que la faute d'autrui nous permet de prendre, y a-t-il quelque chose qui chatouille notre vanité foncière.
Mais notre grande erreur, c'est de nous imaginer que nous pouvons être justes en jugeant, qu'il nous appartient de prononcer sur le mérite
lUO L*IDÊE DE RESPONSABILITÉ.
véritable des hommes, et qu'il nous suffit pour cela d'un bon raisonnement fondé sur leurs actes que nous constatons, et leurs motifs que nous supposons. C'est une présomption si répandue et si habituelle, que nous sommes fort étonnés quand nous voyons qu'elle ne repose sur rien. Eh quoi ! ce n'est pas à nous de prononcer des sentences définitives, de distribuer les peines et les récompenses selon la justice? N'est-ce pas uï\ pouvoir que l'homme, que la société, au moins, a toujours possédé sans conteste et sans remords? Mais ce pouvoir, il faut l'exercer sans y penser, naïvement, si l'on ose dire; car, aussitôt que nous nous demandons s'il est légitime, il se suspend de lui-même. Le scrupule, une fois éveillé, paralyse toute notre facilité de décision, et nous demeurons surpris de la légèreté avec laquelle nous prononcions auparavant des arrêts. Songeons seulement avec quelle peine nous lisons dans notre propre conscience, et nous admirerons que nous ayons pu prétendre à déchiffrer celle d'autriri.
Là est le point faible de l'association, en apparence indissoluble, établie dans notre esprit entre les idées de justice et de rétribution. Ces idées se séparent au contraire, dès que nous voyons que l'appréciation exacte du mérite nous échappe.
Nous coramençons alors à admettre que la répression légale des fautes qui intéressent la société s'accommode d'une notion de responsabilité dans laquelle n'entre aucun élément subjectif, pourvu que la valeur absolue de la personne morale soit respectée. Nous comprenons que la justice doit avoir une signification plus belle et plus haute. S'il nous est donné, à nous autres hommes, d'être justes, ce n'est pas en nous arrogeant le ministère de la justice absolue, qui, comme tout absolu, est pour nous un mystère : ce doit être de quelque autre manière, que nous pourrons trouver, si nous cherchons avec une bonne discipline de l'esprit, et surtout avec une bonne discipline du cœur.
Justice ne signifie plus expiation, châtiment, rétribution au point de vue social : le mot n'a-t-il plus de sens? Au contraire, il signifie maintenant pitié, sympathie, amour. Justitia est caritas sapientis. Voilà la transformation de l'idée de justice qui est nécessaire. Elle serait accomplie le jour où la belle maxime de Leibniz serait devenue une vérité banale, où tous les esprits en seraient tellement pénétrés, qu'elle n'aurait plus besoin même d'être exprimée. Chacun des hommes serait assez juste et assez sage pour aimer ses semblables.
Vôi WlbÈï, DE RESPONSABILiTÊ.
pour les aider, pour compatir à leurs maux, même quand il les jugerait méchants et vicieux. Chacun saurait surveiller, avec une attention sincère, les prétentions de son moi, qui, si l'on n'y prend garde, se fait naïvement le centre du monde, et veut tout rapporter à ses inclinations, à ses désii's, à son humeur ; chacun comprendrait combien cette tyrannie est désagréable et contraire à la justice. Celle-ci demande, au contraire, que nous nous intéressions à tant d'autres qui, comme nous, vivent, luttent, souffrent et meurent, que nous leur donnions l'aide dont nous avons besoin nousmêmes, et que nous soyons véritablement hommes par notre sympathie avec l'humanité entière. Pour l'animal, borné par ses instincts, dominé par le besoin impérieux, il n'est guère de justice possible ;régoïsme est presqueune nécessité. L'homme, grâce à sa raison, peut s'élever plus haut : non pas en essayant de traiter chacun selon son mérite réel, comme s'il savait résoudre les problèmes de la prédestination et du libre arbitre; mais il atteint cependant à la justice, quand il s'aflFranchit de l'égoïsme, et que l'amour-propre cède la place à la charité.
La justice une fois conçue de la sorte, on n'aurait plus à se demander avec angoisse si la peine
infligée à l'auteur d'un crime est juste ou injuste. Si la loi ne traite pas Thomme « comme un moyen, mais bien comme une fin » ; si la peine édictée ne dépasse pas les limites que la nécessité de la défense sociale doit fixer; enfin si l'auteur du crime ne présente pas les conditions particulières qui annulent la responsabilité légale, la peine sera légitimement appliquée, sans que cette fois la conscience proteste. Le sentiment de la justice ne sera pas blessé : trop, heureux de n'avoir pas à résoudre la redoutable énigme du mérite.
Dans ces conditions, non seulement une notion de responsabilité légale dégagée de tout élément subjectif serait acceptable, mais il faudrait souhaiter qu'elle s'établît peu à peu dans les esprits, car elle ne tarderait pas à déterminer d'importants progrès, à la fois moraux et sociaux.
Tout d'abord, la loi pénale n'ayant plus pour objet de punir le mal, et ne se proposant plus en aucune manière d'en faire justice, mais uniquement de réprimer les actions que la société a cru nécessaire de condamner, la législation se modi-
194 y IDÉE DE RESPONSABILITÉ.
fierait résolument en ce sens. Sans doute, nous l'avons vu, c'est de ce côté qu'elle marche; mais elle garde encore beaucoup de ses anciennes prétentions, et elle les maintient avec obstination sur un point, alors qu'elle les a abandonnées sur un autre. Rien ne change avec plus de lenteur que les traditions judiciaires^ surtout en matière criminelle. Plus soucieuses de respecter le passé que de satisfaire la logique, elles ne renonceraient pas aisément d'elles-mêmes à leurs anciens principes. D'après la notion de responsabilité objective, l'esprit de la pénalité serait tout différent. Tant qu'elle est établie au nom de la justice, quelle que soit la douceur des mœurs, la loi ne peut s'empêcher de chercher une certaine proportion entre la gravité de la peine et la malice du crime auquel elle l'applique. Elle prend ainsi, malgré qu'elle en ait, un caractère moral en même temps qu'un caractère social. Elle ne se contente pas d'être légitime parce qu'elle est nécessaire; elle a l'ambition d'être juste, et nous savons combien cette ambition même est injuste, et à quelles injustes conséquences elle conduit. Au contraire, si elle est instituée expressément au nom de l'intérêt social seul, bornée d'un côté par le respect dû à la personne humaine, elle l'est de l'autre par la né-
cessité de la défense sociale. Rien ne l'autorise à dépasser ce que cette défense exige, ni l'odieux du crime, ni la méchanceté du coupable, ni la pitié pour ceux qui ont été ses victimes- Cette théorie peut paraître dangereuse au point de vue social même : ne faut-il pas, pour le bon exemple, que le vice soit puni parce que c'est le vice, ne faudrait-il pas aussi, s'il était possible, que la vertu fût récompensée parce que c'est la vertu? Nous retombons toujours dans la même illusion. Qui osera juger du véritable mérite et du véritable démérite de l'homme? El aujourd'hui même, la loi ne veut-elle pas ignorer les crimes moraux, souvent les plus détestables de tous? Si donc la loi pénale se restreint systématiquement à ce que la nécessité de la défense sociale réclame, qu'elle soit conséquente avec elle-même ; qu'elle s'abstienne de vouloir jamais punir, même quand une occasion plus facile s'offrirait d'exercer la justice : car, encore une fois, elle ne serait jamais assez certaine que cette justice est juste. •
Ce n'est pas tout : si nous étions bien persuadés que les hommes frappés par la loi pénale sont condamnés, non pas au nom de la justice, mais au nom de la nécessité sociale; non parce qu'ils le méritent, mais parce qu'ils sont légalement res-
ponsables, nous éprouverions sans doute à leur égard d'autres sentiments. Aussi longtemps que la voix du juge qui prononce Tarrêt est pour nous l'organe de la justice même, nous aussi nous attribuons à la personne du criminel toute la responsabilité réelle et effective de sa faute. Nous ne cherchons point dans quelle mesure, incalculable pour nous, le démérite vrai doit lui en être imputé; ni s'il lui était possible de ne pas rouler dans le précipice où le poussaient toute sa vie passée et la force accumulée des habitudes vicieuses, peutêtre même son tempérament et une fatalité héréditaire. Toute rhorreur du crime rejaillit sur lui, comme s'il en était l'auteur expressément volontaire; il ne nous inspire que colère, dégoût ou mépris, suivant le cas. Mais, quand la loi pénale avouera hautement ne frapper qu'au nom de la nécessité sociale, quand elle ne dissimulera plus son impuissance à apprécier le mérite de l'homme, nous aussi de notre côté nous cesserons de nous ériger en justiciers, et, gardant toute notre horreur pour le crime, nous témoignerons au coupable des sentiments plus humains et plus convenables à notre faiblesse naturelle. Que l'on se défasse de tout égoïsme individuel ou social (car i'égoïsme est au fond de toute injustice), qu'on
se défende du sentiment de crainte, et aussi du désir de vengeance que provoque à coup sûr toute action criminelle et violente, qu'on laisse enfin la loi remplir avec exactitude son office de protection contre de tels attentats : quels sentiments la justice nous laissera-t-elle alors envers ceux qui les ont commis? Ne sera-ce pas une pitié inquiète, une compassion douloureuse pour des hommes si éloignés de l'humanité? Car il y a une vérité profonde dans la pensée platonicienne, que le vice est l'ignorance du bien, et le vice volontaire, la pire des ignorances. Nous plaignons ceux de nos semblables que la nature a traités en marâtre, et qu'elle a exposés au monde , faibles de corps, presque sans défense, comme de premières victimes toutes prêtes dans le grand combat pour la vie. Mais ceux-là ne sont-ils pas plus disgraciés encore, à qui manque, avec le. sens impérieux du bien et du mal, avec le respect de la loi, le caractère le plus noble de l'humanité ?
Non qu'il faille tomber dans le paradoxe, très en faveur aujourd'hui, qui confond de prime abord le crime et la folie, et réclame pour tous les deux, sans hésiter, le même privilège d'irresponsabilité. Au contraire, la notion de responsabilité légale, devenue exclusivement objective, rend une sem-
198 nDÊE D£ RESPONSABILITÉ.
blable confusion impossible. Tant que la no lion de responsabilité impliquait un élément moral, en soulevant la question du mérite, Tirresponsabililé des criminels ordinaires pouvait à la rigueur être plaidée. Il était souvent possible de soutenir, par des arguments spécieux, qu'ils n'étaient pas libres d'agir autrement, et que la faute véritable de leur action ne devait pas leur être imputée. Mais avec la notion objective de responsabilité légale, la loi n'exige plus qu'une chose pour s'appliquer : c'est que l'auteur de l'action coupable présente les conditions normales de l'humanité; qu'il soit capable de comprendre ses actes et d'en prévoir les conséquences. Le criminel le peut, l'aliéné ne le peut pas. Loin donc qu'une égale irresponsabilité doive couvrir le crime et la folie, une conclusion très nette s'impose : aux yeux de la loi, le criminel sain d'esprit est toujours responsable, l'aliéné jamais. Nous verrons tout à ITieure dans quelle mesure cette formule trop absolue doit être atténuée.
Si la loi pénale refuse avec raison d'assimiler le crime à la folie, et d'énerver ainsi toute répression sociale, la justice plus haute et plus humaine qui est en même temps charité ne peut s'empêcher de les réunir dans un même sentiment de doulou-
reuse pitié. La folie est un malheur, et, comme on l'a fait observer avec justesse \ c'est un malheur répugnant. Une répulsion instinctive nous éloigne de ceux qui en sont frappés; une réflexion compatissante nous ramène à eux pour les plaindre et pour les soigner, car ce sont des hommes encore, ou ils peuvent le redevenir. Le crime aussi est un malheur, et un malheur plus répugnant encore, parce qu'il est volontaire. Il ne soulève pas seulement la répulsion, il provoque le mépris, l'indignation et la colère. Il contraint la société à prendre des mesures de rigueur contre ceux qui le commettent, et qui, sachant ce qu'ils font, sont responsables envers elle, quelle que puisse être leur condition aux yeux de la justice absolue. Le jour viendra peut-être où l'humanité éprouvera, à l'égard de ses criminels, des sentiments analogues à ceux que lui inspirent aujourd'hui ses idiots et ses aliénés. Tout en laissant la loi pénale accomplir son œuvre nécessaire, on ne verra dans l'homme qu'elle atteint qu'un malheureux et un déshérité; et, s'il est possible de réveiller en lui une étincelle de la conscience éteinte, ce n'est ni le châtiment ni la honte, c'est