CHAPITRE PREMIER
l'idée commune de responsabilité.
Il n'y a pas . d'idée dans notre esprit plus claire, en apparence, que l'idée de la responsabilité. Il semble qu'elle nous soit donnée immédiatement par la conscience, avec l'idée du libre arbitre: nous savons que nous sommes responsables, comme nous savons que nous sommes libres, par une intuition directe. Au moins ce témoignage de la conscience est-il si universel, si spontané, que les partisans du libre arbitre y trouvent une preuve de sa réalité objective.
Réalité ou illusion, le témoignage de la conscience, comme fait, est incontestable. L'homme
LÉVY-BRDHL.
2 L*lbÉE DE RESPONSABILITÉ.
se croil un être raisonnable et libre. Étant raisonnable, il est capable de se représenter plusieurs actions comme possibles à un moment donné, et capable aussi de juger de la valeur relative de ces actions : étant libre, il peut choisir celle qu'il lui plaît de réaliser. Avec cette faculté d'agir en connaissance de cause et de choisir librement la conduite qu'il veut suivre, l'homme s'attribue une causalité véritable à l'égard de ses actes : il en a l'initiative, il s'en reconnaît l'auteur dans toute la
force du terme. Il y a plus : c'est le rapport des actions humaines à la personne dont elles émanent qui nous donne la notion la plus haute et la plus complète de la causalité. Toutes les autres causes que nous concevons dans la nature, si elles ne sont pas pour nous simplement des antécédents invariables, nous nous les représentons d'après le type que nous fournit l'exercice même de notre activité volontaire.
La notion de responsabilité nous est donc immé-
diatement suggérée par la conscience. Gommé
nous nous croyons les auteurs véritables de nos actions, nous jugeons que nous devons en rendre compte. Il s'établit à nos yeux une solidarité entre les actes et le moi, qui en est la réelle origine; ou
plutôt ces actes nous paraissent une expansion ria-
LIDËË COMMUNE DE RESPONSABILITÉ. d
lurelle et comme un prolongement extérieur de ce moi. En d'autres termes, les actes volontaires d'un homme lui sont imputables, et rimpiitabilitè des actes correspond à la responsabilité de celui qui agit.
Mais c'est surtout la conscience morale qui implique nécessairement la notion de responsabilité* Que serait le devoir pour un être qui n'aurait pa§ l'idée de sa propre responsabilité? Si l'homme est tenu d^accomplir son devoir, c'est qu'il le peut. S'il peut agir par respect pour la loi morale, et qu'il manque à ce respect, à qui cette violation de l'ordre donné par la conscience devra- t-elle être imputée, sinon à lui-même? Ainsi, quand nous considérons notre nature morale, nous sommes aussitôt amenés à concevoir la responsabilité. A la fois conséquence de la liberté et condition de la moralité, la conr science nous la fait connaître dès que nous sommes vraiment hommes, c'est-à-dire en possession de nos plus hautes facultés. Sans elle, nous n'imaginons pas ce que pourrait être une personnalité morale.
La sympathie et l'antipathie que nous éprouvons, et que nous témoignons à nos semblables, n'impliquent-elles pas aussi que nous les croyons responsables, au moins des actions dont ils
sont les auteurs volontaires et conscients? Personne ne songe à reprocher à un malheureux sa difformité physique; mais on s'éloigne avec horreur ou dégoût de celui qui a commis un acte vil, dégradant ou inhumain. Il y a des sentiments que tout le monde éprouve et qui tiennent une grande place dans les préoccupations de tous les hommes, grands et petits, civilisés et sauvages : l'estime, le blâme, le respect, le mépris. Ces sentiments né s'expliqueraient point sans l'idée toujours présente, à tout le moins toujours latente de la responsabilité. On croit pouvoir demander compte à l'homme de ce qu'il fait, et, dans uiie certaine mesure, de ce qu'il est. On admet comme ui] principe indiscutable qu'il ne saurait se séparer de ses actes, et que tout ce qui s'adresse à eux remonte à lui. Il n'en. est pas ici comme d'un fruit qui s'est détaché de l'arbre; la solidarité n'est nullement rompue.'
- S'agit-il de nous-mêmes, les sentiments qu'éveille en nous notre propre conduite reposent aussi sur la croyance en notre responsabilité et en im-r pliquént continuellement l'idée. La satisfaction intérieure, quand nous avons bien agi, le regret, le repentir, le remords quand nous avons désobéi à la voix de la conscience, prouvent assez que nous
nous regardons comme les auteurs responsables de nos bonnes et de nos mauvaises actions. Nous les portons nous-mêmes à notre compte, et nous anticipons le jugement qu'autrui fera de nous. Nous ne désavouons presque jamais la paternité de nos actes, même quand ce désaveu nous serait uue excuse. Si Ton nous met sous les yeux toute rétendue d'une faute que nous avons commise peut-être par étourderie et sans en comprendre la gravité, nous demeurons confondus; nous acceptons dans notre conscience la responsabilité des conséquences : tant est fortement établie dans notre esprit Tidée d'une juste solidarité entre nos actes et notre personne.
Il n'est pas besoin d'insister davantage. La notion de responsabilité est évidemment une pièce nécessaire de notre édifice moral. Qu'on la retire, il s'écroule. La moralité disparaît, les sentiments essentiels à la conscience perdent leur sens. Il ne se peut, semble- t-il, qu'une notion de cette importance ne soit parfaitement claire, et chacun pense, en effet, concevoir la responsabilité avec une netteté très suffisante.
Cette clarté pourtant n'est qu'apparente, comme nous aurons bientôt l'occasion de le voir; mais l'illusion est presque inévitable, à cause de l'étroite
a LIDÉK DE RESPONSABILITÉ.
connexion qui enchaîne à l'idée de responsabilité nos autres idées morales. II y a là tout un système de notions associées qui se renvoient pour ainsi dire Tune à l'autre leur clarté propre. Clarté peutêtre factice : mais chacune ne s'en impose pas moins à notre esprit avec une autorité dont les autres nous sont garantes. Par exemple, si l'on fixe son attention sur l'idée de responsabilité, aussitôt les notions voisines de liberté, de justice, de mérite, de remords, de moralité, une foule d'autres encore, surgissentdans la conscience, et empêchent que l'on ne remarque la moindre obscurité dans une idée si riche d'associations. On ne fait pas réflexion que ces notions connexes elles-mêmes auraient besoin peut-être d'être élucidées; que les idées de justice, par exemple, et de mérite deviennent singulièrement obscures dès que l'idée de responsabilité est mise en question.
La légitimité de chacune semble suffisamment établie par la présence des autres, dont la légitimité cependant n'est pas prouvée davantage.
Quand un châtiment est-il juste? Quand il est mérité. — Mais quand est-il mérité? — Quand il est subi par une personne responsable qui a commis, sciemment et volontairement, l'acte incriminé. Mais si Ton demande ensuite : « Qu'est-ce donc
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qu'une personne responsable? 3> On répondra fort bien : « Une personne qu'il est juste de récompenser ou de punir selon qu'elle a bien ou mal agi », et l'on ne s'apercevra point qu'on a tourné dans un cercle.
Il y a une raison bien simple pour que l'on se tienne si aisément satisfait; on ne songe même pas que la notion de responsabilité puisse avoir besoin d'un examen approfondi. Nous reconnaissons ici l'effet d'une loi bien connue des psychologues: plus une notion est d'un usage commun et constant, mieux on s'imagine en posséder le contenu et en voir clairement le sens. L'emploi continuel que l'on fait d'une notion paraît une garantie suffisante de sa légitimité. A ce compte, pourrail-ii être une idée mieux établie que la notion de responsabilité? Le peu que nous en avons dit nous l'a montrée associée à toutes les idées, intervenant dans tous les événements de notre vie morale. C'est même une idée sous laquelle nous agissons; car l'idée que nous sommes responsables n'a pas peu d'influence sur notre conduite; et si, comme le prétend un philosophe contemporain *, toute idée est une force, celle-ci peut être regardée comme