‹ L'idée de responsabilitéChapitre 8 sur 24 · M. A. Fouillée · texte numérisé non relu

M. A. Fouillée

g l*id£e DK IIESPONSâBILITË.

un des principaux ressorts de notre activité morale.

Sortons du monde intérieur de la conscience : la vie sociale nous offre à chaque instant l'occasion d'user de la notion de responsabilité. Les jugements publics et privés la supposent. N'est-elle pas impliquée dans l'opinion que nous avons de nos semblables, et la justice établie ne se fondet-elle pas sur cette idée pour distribuer équitablement les peines? Étant donc d'un usage univei^el et quotidien, elle paraît en même temps d'une clarté irréprochable.

Mais, nous dit Descartes, a: la connaissance peut être claire sans être distincte par le même moyen ». Leibnitz a insisté aussi, avec beaucoup de raison, sur cette remarque à laquelle tout le dix-septième siècle attachait une importance méritée.

Une idée peut nous sembler claire, simplement parce que nous n'y avons jamais réfléchi; mais nous ne sommes fondés à la tenir pour claire, en effet, que si elle est en même temps distincte, c'est-à-diresi nous pouvons nous rendre un compte exact de son contenu. Toute autre clarté risque fort de s'évanouir à l'examen, et de céder la place à une obscurité où l'esprit se sent d'autant plus embarrassé, qu'il se croyait assuré de n'avoir rien

de pareil à craindre. Tel est pourtant le cas de la plupart des notions les plus familières Ji notre esprit; on s'en sert à chaque instant, sans soupçonner ce qu'elles peuvent receler de difficultés ou même de contradictions. Tout le monde s'entend sur ce que signifie la valeur d'un objet; toilt le monde l'entend si bien, qu'on ne songe même pas il donner de définition; mais les économistes cherchent cette définition, et depuis un siècle qu'ils s'y appliquent, ils n'ont pas encore réussi à la trouver. Appai^emment l'idée est moins claire qu'on ne se l'imagine. De même pour la notion de force en physique, pour celle de bonheur en morale, dont tout le monde parle et que le moraliste lui-même serait fort embarrassé d'expliquer. Et la matière, qui peut se vanter d'en avoir une idée distincte? Berkeley seul, peut-être, car il la nie.

En réalité, nous ne possédons pas les notions dont nous croyons ainsi faire continuellement usage ; les mots qui sont censés les représenter sont des signes auxquels nous sommes incapables de substituer la chose signifiée. Seulement, comme tous les emploient, et à peu près de la même manière, cette impuissance ne se trahit pas. On se sert de symboles qui représentent quelque chose de mal déterminé ; mais on s'entend cependant, à

condition de ne pas s'expliquer. Exceptez les idées qui sont construites à priori par l'esprit, comme les notions mathématiques (de là leur admirable clarté) ; exceptez aussi celles qui sont sciemment employées comme symboles (l'idée de force en mécanique, l'idée de cause dans la physique); presque toutes les notions fondamentales dont nous nous servons chaque jour en sont là ; nous n'en pensons distinctement que le mot. On reproche assez injustement aux philosophes de ne pas s'entendre sur les définitions. Ceux qui leur jettent la pierre s'entendent encore bien moins; il ne leur manque que de s'en apercevoir. En faisant toucher du doigt les difficultés, la philosophie paraît les amasser. Ce n'en est pas moins son devoir, suivant le mot du maître que nous avons déjà cité, de soumettre chacune de ces idées à un examen rigoureux, qui sépare l'essence pure de tout alliage.

- Reportons-nous maintenant, avec une défiance salutaire, à la .notion de responsabilité. Soumettons-la à cet examen rigoureux : la clarté primitive subsistera-t-elle? Au point de vue de la justice

sociale, des indices graves nous permettent déjà de. supposer que dans beaucoup d'esprits cette notion est troublée et incertaine ; en tout cas^ elle n'est plus uniforme. Ne voit-on pas comme Topi-? nion publique se passionne au sujet de ces causer tristement célèbres, où les crimes ne peuvent s'expliquer par des motifs ordinaires, et, si l'on ose dire, humains? Les sentiments les plus différents se font jour. La foule, en général, manifeste une horreur et une indignation extrêmes; on doit prendre les plus grandes précautions pour soustraire certains criminels à sa fureur et pour Tempêcher d'en faire sommairement justice. On dirait presque qu'elle obéit à un instinct. Elle ne songe évidemment pas un instant à douter de la responsabilité des coupables. Beaucoup, parmi les gens éclairés, éprouvent une sorte de curiosité, analogue à celle que provoque tout objet extraordinaire et monstrueux; d'autres un sentiment d'horreur, non furieux et avide de vengeance, comme celui de la foule ; c'est une horreur retenue par la pitié : je ne sais quel mélange de répulsion el de compassion. Mais ni les uns ni les autres ne regardent ces criminels comme responsables. Aussi l'issue du procès ne satisfait jamais complètement la conscience publique, et souvent les uns récla-

13 L*iDÊE DK Responsabilité.

ment l'acquittement avec autant d'insistance que les autres en mettent à exiger la condamnation.

Ces courants contraires dans l'opinion dénotent certainement un trouble dans la notion commune, en apparence si claire, de la responsabilité. On peut aussi remarquer que la question de savoir si un homme est responsable ou non d'une action déterminée se pose bien plus souvent aujourd'hui qu'autrefois. Tant qu'une notion est universellement acceptée, tant que tous en font usage d'un commun accord, sans mettre en doute sa légitimité et sans différer d'avis sur son application, on se contente de son apparente clarté. Celte idée peut même coexister dans l'esprit avec d'autres notions qui lui sont contradictoires et qui devaient la combattre ou l'éliminer. L'opposition demeurant ignorée, aucun malaise ne se trahit, et la réflexion ne se porte pas encore sur cette idée. Il en est ainsi dans le cas particulier qui nous occupe. Si la notion de responsabilité s'obscurcit dans la conscience publique, si tous ceux qui y réfléchissent, même sans intention de recherche philosophique, sentent pour ainsi dire le terrain manquer sous leurs pas, les raisons de cette inquiétude sont bien antérieures au moment où elle se produit. Les causes agissent depuis longtemps, mais à l'origine leur

action a dû demeurer latente. Le mal, comme il arrive souvent, ne devient manifeste qu'après les plus grands progrès accomplis, et quand il est irrésistible. Aussi, dès que les symptômes se montrent, ou plutôt se remarquent (car on n'y fait pas d'abord assez d'attention), ils se multiplient.

Il y a quelques mois, une commission de médecins légistes, à qui Ton avait confié l'examen de l'état mental d'un accusé, décida qu'il était responsable pour un quart. Quelle idée se faisaient de la responsabilité ceux qui ont exprimé cette singulière opinion, et quel effet pense-t-on qu'elle ait pu produire sur l'esprit des juges et de tous ceux qui en ont eu connaissance? On se pose aujourd'hui la redoutable question de la responsabilité partielle, et l'on est fort empêché d'y répondre; il y a un siècle, on ne l'eût pas été moins, mais rien n'avait éveillé encore le sentiment de la difficulté.

Qui ose aujourd'hui condaniner sans tremblement, même quand il ne saurait acquitter sans remords, sitôt que la question de responsabilité est soulevée? De là ces verdicts des jurys, si surprenants parfois, si différents dans des causes semblables, si contraires souvent à l'attente générale. On s'en prend à la composition du jury; mais

14 LUDÊE DE RESPONSABILITÉ

le mal vient de plus loin, et ne serait pas moindre peut-être si tout le fardeau de Tarrêt à prononcer reposait sur les magistrats» Le mal vient de ce que la notion de responsabilité, autrefois claire et non discutée, est maintenant trouble et chancelante. Que dans une cause tant soit peu obscure, où les motifs de l'acte ne sont pas d'une évidence accablante, un habile avocat attaque ce point faible, il est presque certain du succès. Tel qui s'indigne, dans l'assistance, eût peut-être rendu comme juré le même verdict qu'il blâme. Il faut être sûr de son fait pour condamner un homme (surtout s'il s'agit de la peine capitale) ; et avec une notion de responsabilité incertaine, hésitante, et comme . démantelée, on ne peut pas toujours trouver cette assurance. La naïve sécurité d'autrefois valait mieux peut-être; mais elle n'est plus, et nos regrets ne la feraient pas renaître.

Cet embarras dans l'ordre judiciaire n'est Juimême qu'un signe: c'est le symptôme d'un trouble plus profond qui atteint l'ordre moral. Bien des gens se demandent aujourd'hui si la responsabilité qu'ils s'attribuent est quelque chose de réel, au moins à l'entendre telle qu'elle est générale- \ ment admise. Est-il conforme à la réalité de rap- : porter à la personne même toute la causalité de

L'IDÉE COMMUNE DE RESPONSAfilLITÉ. 15

ses actions? Cela est-il seulement possible? Ne somnies-nous pas dupes ici d'une de ces illusions du sens intime, dont on s'aperçoit si malaisément, parce que l'on n'a nul moyen de contrôler lés perceptions de ce sens, avant que l'on ait songé qu'elles peuvent être trompeuses? Dès que la réflexion est ainsi éveillée, des difficultés surgissent de toutes parts, et l'idée de responsabilité paraît de plus en plus indistincte et confuse.

Nos actes procèdent au moins autant de notre caractère que de notre initiative personnelle et proprement volontaire (je ne parle que pour mémoire des liens si tyranniques où nous enchaîne l'habitude sous toutes ses formes). Or notre caractère, notre nature est quelque chose de donné, quelque chose d'antérieur à notre causalité propre, qui lui emprunte bien souvent son ressort et même sa direction. Comment donc pouvons-nous considérer les hommes comme parfaitement responsables de leurs actions, si elles sont, dans la plupart des cas, le produit nécessaire d'une nature qu'ils ne se sont pas donnée? A moins d'admettre qu'une existence antérieure explique la nature que l'homme apporte en ce monde, et que chacun est ainsi réellement son œuvre à lui-même, n'est-ce pas une contradiction flagrante à laquelle l'habi-

16 L*IDÉ£ DE RESPONSABILITÉ.

tude et là nécessité sociale ont pu seules nous rendre insensibles?Etcependant tout le monde agit comme si Ton acceptait implicitement cette hypothèse plus théologique que philosophique. Tout le monde éprouve à l'égard des hommes pervers, bas, vils et méchants de nature, ces sentiments d'aversion, de dégoût, d'indignation, ce désir de vengeance que nous voyions tout à l'heure si étroitement unis à l'idée de responsabilité.

Quoi que Spinosa en dise, nous ne regardons point un homme moralement pervers et socialement nuisible du même œil qu'un animal dangereux. Nous exterminons ce dernier au nom de la nécessité : nous n'avons pas besoin d'autre justification. Nous le détruisons pour qu'il ne nous détruise point ou ne trouble point notre sécurité. C'est simplement un cas particulier de la loi de la concurrence vitale. Au contraire, un homme fût-il un monstre ; la nécessité d'en délivrer la société fût-elle mille fois plus évidente que celle de détruire les lions et les ours, ce n'est jamais cette nécessité seule que nous invoquerons. La défense de la sécurité sociale parle en même temps au nom de la justice; on juge, on condamne cet homme comme responsable de sa perversité, à moins qu'il ne soit fou. Dans un passage remar-

L'IDËË COMMUNE DE RESPONSABILITÉ. i7

quable de la Critique de la raison pratique , Kant a montré qu'il avait pressenti là un des problèmes les plus curieux de la psychologie morale... « On voit quelquefois, dit-il, des hommes ayant reçu la même'éducatiôn que d'autres, à qui elle a été salutaire, montrer dès leur enfance une méchanceté si précoce, et y faire tant de progrès dans leur âge mûr, qu'on dit d'eux qu'ils sont nés scélérats, et qu'on les regarde comme tout à fait incorrigibles; et pourtant on ne laisse pas de les juger pour ce qu'ils font et ne font pas, et de leur reprocher leurs crimes comme des fautes volontaires; et euxmêmes trouvent ces reproches fondés : absolument comme si, malgré cette nature désespérée qu'on leur attribue, ils n'étaient pas moins responsables que les autres hommes. »

Nous aurons à revenir plus tard sur cette observation sijustedeKant, et sur l'interprétation qu'il en donne : elle ne suppose pas moins que les résultats des deux Critiques pris dans leur ensemble. Contentons-nous ici du fait, qui est certain. Quelle est donc cette idée de responsabilité que nous ap. pliquons également auxcas les plus dissemblables ? Représente-t-elle un concept réel, ou n'est-elle pas simplement un mot, un symbole, moins encore, une fiction? Que chacun consulte en toute siur

LÉVY-BRCHL. 2

cérité sa propre conscience : des scrupules et des doutes ne tarderont pas à paraître et à inquiéter cette notion de responsabilité dont on fait un si confiant usage. On se demandera quel rôle elle peut jouer légitimement dans les jugements que nous portons sur autrui ; on ne sera même pas bien assuré d'avoir une idée de sa propre responsabilité morale. ATons-nous le droit d'apprécier, avons-nous le moyen d'estimer justement notre propre mérite? On pourrait s'approprier ici le mol célèbre de saint Augustin : c Si on ne nous le demande pas, nous le savons; mais si on nous le demande, nous ne le savons plus. »

Ce n'est pas tout. Même si la conscience morale ne réclamait pas l'analyse d'une notion qui l'inquiète dès qu'elle y réfléchit, de pressantes difficultés se montrent encore d'un autre côté. Positivistes, matérialistes, déterministes de toute sorte, attaquent la notion commune de responsabilité, et prétendent, ou la supprimer comme illusoire, ou la modifier dans l'esprit de leur système. Selon les déterministes, comme la conception primitive de la causalité efficiente et finale s'est trouvée peu à peu éliminée des sciences de la nature, à mesure que le mécanisme dès phénomènes, mieux compris, a fait disparaître les hypothèses sans fonde-

ment; de même, à mesm^e que le mécanisme de la vie morale, plus compliqué, mais analogue, se laisse entrevoir à nos yeux, les notions naïvement subjectives de libre arbitre ef de responsabilité reculent devant lui, et sont destinées à lui laisser tout à fait la place. Le tissu des causes et des effets apparaît de plus en plus serré : les mailles se rejoignent là où i'on croyait voir un espace encore libre. Kant lui-même Ta avoué: si Ton connaissait exactement toutes les circonstances, tous les antécédents, les actions de l'homme pourraient se prédire avec la même certitude qu'une éclipse. Un idéaliste commeM. Lachelier n'hésite pas à se ranger à la même opinion. Que devient alors là notion de responsabilité? En aucun cas elle ne peut subsister avec le caractère naïf et irréfléchi d'où lui venait toute sa clarté. Faut-il en efffet qu'elle disparaisse devant le déterminisme triomphant? Doîielle au contraire, au moyen des sages concessions dont parlait M. Caro, essayer de trouver un modm Vivendi qui lui permette de se maintenir quand même? Existe-t-il enfin quelque troisième solution par laquelle la notion de responsabilité, devenue vraiment claire et distincte, n'aurait rien à craindre du déterminisme, même universel, des phénomènes? L'analyse seule de la notion peut nous

permettre de répondre à cette question, dont on comprend assez l'importance psychologique et morale. Ici encore nous arrivons à la même conclusion que précédemment, quand nous nous étions placés d'abord au point de vue social, puis au point de vue moral.

L'étude de la notion de responsabilité parait donc aujourd'hui nécessaire. Il ne semble pas qu'elle ait été entreprise jusqu'ici, du moins sous la forme que nous voudrions lui donner.

Les philosophes qui ont porté leurs efforts sur les problèmes de psychologie morale ont eu généralement les yeux fixés sur la question du libre arbitre. Partisans ou adversaires de la liberté morale, tous, préoccupés de cet objet, le plus discuté peut-être, la vexata qucestio de la philosophie, se sont trouvés implicitement d'accord pour ne pas faire de la notion de responsabilité une étude spéciale. Pour les uns, la responsabilité est simplement la conscience de notre libre arbitre, qui se connaît lui-même en â'exerçant sous la loi du devoir. Pour les autres.

/ c'est un simple rapport de fait que l'homme a érigé

/ en rapport de droit.

Mais l'idée de libre arbitre est une idée abstraite, difficile à concevoir dans toute sa pureté; la plupart de ceux qui n'ont pas l'habitude de la réflexion philosophique ne se le représentent pas d'une manière expresse. L'idée de responsabilité, au contraire, est une notion d'un usage constant, d'un caractère pratique ; dès que les hommes ont formé une société vraiment digne de ce nom, cette notion a dû apparaître dans tous les esprits et leur de-, venir familière. Si la philosophie n'eût pas été d'abord toute aii mystère du libre arbitre, on aurait vu sans doute que les deux idées, quoique connexes, sont distinctes, et qu'il vaut la peine d'étudier pour elle-même la notion de responsabilité. Élément nécessaire des conceptions morales et de la vie sociale de l'homme, elle a dû avoir son histoire, comme ces conceptions morales, comme cette vie sociale elle-même. Peut-être la notion mal assise qui subsiste aujourd'hui dans les esprits doit-elle son incohérence et ses contradictions en apparence inexplicables à la juxtaposition successive d'éléments d'âge et de provenance différents, qui se sont mêlés en elle sans pouvoir s'amalgamer.

tt L'IDÉE DE RESPONSABILITÉ.

En d'autres termes, la notion du libre arbitre est relativement simple, la notion de responsabilité est complexe : on ne saurait donc les rattacher simplement Tune à l'autre sans plus ample explication. Avec des éléments de provenance psychologique et morale, l'idée de responsabilité en contient d'autres qui témoignent des conditions sociales, peut-être même des conditions matérielles où l'homme s'est trouvé obligé de vivre. On pouvait autrefois ne pas remarquer cette hétérogénéité. Mais aujourd'hui que les éléments tendent âse dissocier, le moment est venu pour l'analyse de s'appliquer k la notion de responsabilité. Cette nécessité s'impose, même au point de vue positiviste : car l'idée n'est pas de celles que l'on peut jeter par-dessus bord sous prétexte de métaphysique.

Pour qui voudrait écrire l'histoire proprement dite de la notion de responsabilité, les documents ne manqueraient point. L'étude des transformations du droit romain, par exemple, depuis les Douze Tables jusqu'à l'époque de Justinien, nous montrerait une modification lente, mais continue, de la notion de responsabilité. La comparaison du droit romain et du droit germanique fournirait encore des indications précieuses. De même

L*1DÉS COMMUNE DE RESPOiNSABILlTÉ. 23

le problème théologique de la grâce, qui a tant passionné les esprits aussi bien au temps de la réforme qu'à l'époque de saint Augustin (il domine encore tellement la philosophie du dixseptième siècle que, faute de le connaître, on risquerait souvent de ne pas comprendre Malcbranche ou Leibnitz); — ce problème ne pouvait s'agiter sans mettre en causé la notion même de responsabilité. Nous reviendrons sur ce point quand nous aurons à déterminer les changements que l'esprit chrétien a fait subir à cette notion.

Mais quant à l'analyse dont nous avons reconnu la nécessité présente, ni les jurisconsultes, ni les théologiens, ne l'ont jamais achevée, ni même entreprise. Ce travail ne pouvait être accompli vraiment que par la philosophie.

fille seule étudiera la notion pour elle-même : les autres s'occupent de la notion de responsabilité incidemment et en vue d'autre chose. Le législateur fuit l'abstraction théorique. Il ne remonte aux principes, puis aux notions fondamentales, que dans la mesure nécessaire pour justifier ce qu'il veut établir. Il a toujours devant les yeux une société particulière, avec ses mœurs, ses coutumes, ses traditions, ses anciennes lois. La stabi-

iA L'IDÉE DE RESPONSABILITÉ.

Hté surtout lui est précieuse. S'il arrive souvent que les mœurs et le progrès des idées devancent la réforme des lois, presque jamais le contraire n'a lieu. L'histoire du droit romain n'ofFre-t-elle pas un exemple frappant de ce fait? Certes l'influence du stoïcisme sur le droit fut sensible ; mais supposons pour un instant que toute autre source d'informations nous fasse défaut, et que nous devions reconstituer les idées morales du temps d'Epictète ou de Marc-Aurèle d'après la législation : que nous serions loin de la vérité! Les mêmes stoïciens qui proclamaient l'identité de nature, l'égalité de droit, et la fraternité de tous les hommes, n'osaient pas rayer de la loi l'esclavage, la honte et la perte de la civilisation antique.

Ainsi le législateur ne songe pas à des réformes religieuses ou morales : il n'est ni Socrate, ni lésus. Il faut qu'il accepte les idées universellement admises par ses contemporains : ou, s'il a des conceptions plus hautes, il doit les adapter à son temps et k son pays; sinon, ses lois resteraient lettre morte. Ce n'est donc pas à lui qu'il faut demander une analyse désintéressée et purement théorique de la notion de responsabilité. Il accepte cette notion telle qu'elle lui est donnée par l'usage

commun ; il tâche seulement de la bien définir et de la rapporter du mieux qu'il peut aux autres idées directrices de ses lois. D'ailleurs il n'a pas à considérer l'idée de responsabilité sous tous les aspects. Il est tourné d'un seul côté : il n'étudie la responsabilité que dans son rapport avec les sanctions des actes ; — encore faut-il que ces actes intéressent la société et qu'elle ait sur eux droit de contrôle. Il s'occupera du droit de punir, mais il n'aura jamais à analyser cette responsabilité toute morale, qui, dans le secret de la conscience et indépendamment de la justice établie, se fonde sur une relation intime entre l'acte et la volonté. En un mot, il ne voit la responsabilité que du dehors.

La théologie nous donnera-t-elle davantage l'analyse que nous cherchons ? Certes nous rencontrerions des doctrines intéressantes, profondes, subtiles, sur le problème de la responsabilité, chez Luther comme chez saint Paul, chez saint Augustin comme chez Pascal. Mais l'analyse proprement philosophique de la notion, nous ne la trouverons pas, nous ne pourrions pas la trouver. Le théologien peut, à l'occasion, faire œuvre de philosophe, mais la philosophie n'est jamais pour lui qu'un moyen, non une fin. Il sait de certaine

26 L*1D£E de responsabilité.

science ce qu'elle ignore, il possède ce qu'elle cherche : en particulier, il connaît le secret de la destinée humaine. Il a donc, avant tout examen , une^certaine notion de la responsabilité : tous ses eflbrts tendront à justifier cette notion, non à l'analyser pour en trouver les éléments et l'origine. En un mot, la théologie n'est pas comme la science, désintéressée; ne lui demandons pas ce qu'elle ne saurait donner. Nous pouvons cependant remarquer, dès à présent, que la notion théologique de la responsabilité diffère étrangement de la notion vulgaire. La participation nécessaire, et pourtant mystérieuse, de Dieu aux actions de la créature soulève dès l'abord une difficulté très grave : nous l'avons rencontrée déjà, quand nous avons indiqué que chacun apportait, en venant au monde, une nature dont il n'est peut-être pas responsable. C'était l'expression, en langage ordinaire, du problème théologique dont nous parlons. Alors intervient ridée de la grâce, et l'idée d'une sohdarité substantielle de tous les hommes entre eux, solidarité bien plus réelle, bien plus intime que toutes les solidarités sensibles. Ainsi la théologie, «n touchant à cette notion de responsabilité, se trouve aussi vite transportée loin du sens commun et de l'opinion vulgaire, que la réflexion purement

L*IDÉË COMMUNE D£ RESPONSABILITÉ. 27

philosophique : nouveau signe de la nécessité d'une analyse.

Suivant un des plus excellents préceptes de la méthode cartésienne, nous diviserons la difficulté pour la mieux résoudre. La notion de responsabilité se présente à nous sous plusieurs aspects différents, que nous pouvons ramener à deux principaux. Tantôt nous considérons la responsabilité pour ainsi dire du dedans; nous nous représentons le rapport de la volonté à ses déterminations : le type de cette responsabilité est la responsabilité morale proprement dite. Tantôt, au contraire, . nous considérons un rapport extérieur à la conscience, qui relie les conséquences d'une action à la personne de son auteur : le type de cette responsabilité est la responsabilité légale. Qu'on nous permette, pour abréger, de les désigner sous le nom de responsabilité subjective et de responsabilité objective. Le sens de ces deux termes est assez large en général pour que nous puissions nous les approprier ici, en leur donnant une signification précise. Il n'est pas douteux que ces deux aspects de la notion ne soient distincts. Tout le monde sait bien qu'il ne faut pas confondre la responsabilité légale et la responsabilité morale, encore qu'on ne se rende pas toujours un compte exact de la différence . On serait

même assez porté à voir dans la seconde le fondement de la première, si Ton ne s'apercevait bien vite que c'est expliquer obscurum per obscurius^

Mais nous aurons plus tard à examiner cette difficulté. Contentons-nous ici d'admettre cette distinction à titre d'hypothèse et pour la commodité de l'analyse. C'est l'analyse même qui nous dira si elle est légitime ; une fois les éléments de la notion isolés et rigoureusement examinés, il nous sera plus facile de voir s'ils sont compatibles entre eux, et quel doit être le contenu d'une idée tout ensemble si nécessaire à la vie sociale et si chère à la conscience morale.

Page 1