CHAPITRE II
ANALYSE OBJECTIVE DE l'IDÉE DE RESPONSABILITÉ.
Si Ton se place au point de vue du dehors, suivant l'expression de Maine de Biran ; en d'autres termes, si l'on entreprend d'abord l'analyse de la notion de responsabilité, non pas telle qu'elle se présente subjectivement dans la conscience, mais bien telle qu'elle nous est donnée dans l'expérience objective, quelle est la forme la plus simple sous laquelle nous apparaît cette notion? N'est-ce pas la conception du rapport de fait par lequel les actes entraînent des conséquences déterminées, en vertu de la seule nature des choses, avant même toute loi civile et toute pénalité? Dire avec Stuart Mill que responsabilité signifie châtiment, c'est bien se placer au point de vue objectif; mais ce n'est pas pousser assez loin l'analyse : ce n'est pas remonter à l'idée la plus simple, et, si l'on ose dire,
la plus nue de la responsabilité. Châtiment implique déjà quelque idée de justice, ne fût-ce que d'une justice toute conventionnelle. Dès que l'on parîe de punir, on marque d'un caractère spécial la douleur qui va suivre l'action : la notion de responsabilité est déjà complexe.
Mais les actions, indépendamment de tout caractère moral ou social, engendrent des conséquences agréables ou désagréables pour leur auteur. Qu'il le veuille ou non, il en ressent le contre-coup. Dès qu'il a agi, ces conséquences ne sont plus en son pouvoir : c'est lui au contraire qui dépend d'elles, dans une certaine mesure qu'il ne lui appartient plus de changer. Le sentiment de cette dépendance inévitable à l'égard des actes une fois accomplis donne naissance à une première notion, évidemment tout objective, de responsabilité.
Ici nulle conception d'un rapport de droit: la simple expérience d'un rapport de fait. Les moralistes ne se sont guère attachés à l'étude de cette relation, qui ne pouvait avoir grand intérêt à leurs yeux ; mais elle est très familière aux économistes.
Frédéric Bastiat, par exemple, donne dans ses Harmonies économiques un rôle fort important an sentiment de la responsabilité. C'est, à son sens,\
un des ressorts essentiels de l'activité humaine ; c'est le mobile indispensable du progrès et de la civilisation. L'homme en effet, capable de réflexion et de prévoyance, comprend que pour des actes différents il doit attendre aussi des conséquences différentes. Il a reconnu, par exemple, qu'en s'abandonnant à quelques-uns de ses penchants (la paresse, la voracité, la jalousie, etc.), il se procurait un plaisir, mais un plaisir passager et suivi bien souvent de longues douleurs; — qu'en surmontant au contraire ces penchants, il obtenait, au prix d'un effort plus ou moins pénible, des avantages infiniment plus précieux. Grâce aux constantes leçons de l'expérience, il a vu qu'il ne lui était pas possible de se séparer de ses actes une fois accomplis comme de quelque chose d'étranger. Il a vu en même temps que
l'avenir dépend de lui jusqu'à un certain point,
qu'il n'est pas seulement le jouet de foices extérieures, et qu'il est pour une grande part l'artisan de sa propre destinée. La prudence, la prévoyance se sont éveillées : avec le sentiment de ce pouvoir qui ne s'appartient plus quand il s'est exercé, une notion de responsabilité est née. Elle est encore bien rudimentaire; elle ne renferme, à coup sûr, aucun élément moral : c'est un pur pro-
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duil de l'expérience sensible. Mais le rapport qu'elle représente, nous le concevons toujours comme un élément constitutif de la responsabilité. Que ce soit un rapport de fait ou un rapport de droit, dans toute notion positive de responsabilité nous retrouverons l'idée d'une solidarité entre une activité consciente, ses actes et leurs conséquences. Bastiat n'a donc pas eu tort, même au point de vue de l'analyse philosophique, en appelant de ce nom les sentiments que provoquent en l'homme ses premières réflexions, et la notion qui se forme dans son esprit sous le choc répété de l'expérience.
La situation de l'homme, en présence des lois de la nature, n'a rien de commun avec ce qu'exige de lui la loi morale. Les lois naturelles ne demandent pas k être observées : elles s'accomplissent nécessairement. Il ne peut donc être question d'y obéir ou de les violer. Il n'y a, par rapport à elles, ni bien ni mal. Cependant l'uniformité de ces lois constitue une sorte de sanction, quand l'homme, qui est capable de les connaître, ne s'y conforme pas. La maladie venge l'hygiène méprisée. Vengeance purement métaphorique, d'ailleurs, car les mêmes lois biologiques qui font la maladie font aussi la santé.
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Il n'en est pas moins vrai que, ces lois une fois connues, il nous faut les respecter, sous peine de souffrance ou de mort : et cette nécessité suffit à nous donner l'idée d'une responsabilité toute de fait, où n'entre aucun élément subjectif ou moral.
Les animaux supérieurs ont sans contredit quelque sentiment, sinon quelque notion analogue : car l'instinct n'empêche pas qu'ils ne soient capables de prudence et même d'expérience. Il est aussi des hommes qui n'ont pas d'autre idée de leur propre responsabilité. Ils sa\'ent, par expérience, qu'ils sont exposés, quand ils ont commis certains actes, à subir une peine déterminée. Simple rapport de conséquence : nulle idée de mérite, même purement légal; nulle notion de punition ou de châtiment. En effet, pour des hommes privés de sens moral, c'est-à-dire auxquels les actions criminelles ne paraissent point coupables, mais seulement périlleuses, quelle autre notion de la responsabilité est possible ? Ils n'éprouvent point à l'idée du crime l'horreur ou le dégoût que ressentent ceux dont on dit fort justement qu'ils sont bien nés; ils ne connaissent, après le crime, ni repentir ni remords : la peine ne saurait donc être à leurs yeux un châtiment. C'est une conséquence
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fâcheuse à laquelle il est possible peul-èlre, mais très difficile d'échapper.
Qu'il existe de tels hommes, c'est ce qui a été prouvé avec la plus complète évidence, il y a longtemps déjà, par M. Trélat^ plus récemment par M. le docteur Despine^ par M. Maudsley% et enfin par tant d'observations consignées dans les Annales médico-psychologiqties. Comme il naît tous les ans un certain nombre d*idiots, c'est-àdire d'imbéciles au point de vue intellectuel, il nait aussi un certain nombre de pervers, c'est-àdire d'imbéciles au point de vue moral. Aux premiers, l'intelligence fait plus ou moins défaut; aux seconds, le sens du bien et du mal, en un mot, la conscience. Mais ceux-là, incapables de tenir leur place au milieu des autres hommes, sont nécessairement exclus de la société, et placés, pour vivre, dans les hôpitaux et dans les asiles. La perversité, au contraire, le défaut de sens moral, pouvant très bien s'allier avec une intelligence, non pas supérieure (le cas en est très rare), mais moyenne ou médiocre, les hommes qui en