‹ L'Idee du beau dans la philosophie de Saint Thomas d'Aquin [microform]Chapitre 18 sur 39 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

BEAUTÉ DE l' H 0 M M E (1 )

Deux écoles se sont rencontrées, anciennes et nouvelles à la fois, mais extrêmes et contraires, qui ont anéanti la vérité de l'homme et mutilé sa beaiitô. T/une n'a su découvrir dans Ihomme (ju'un animal, animal plus parfait, plus lieureux même que les autres, si l'on veut, mais de même origine et de même nature. Voici comment un des modernes con'-

(1) Une bonne théorie de l'homme n'importe pas moins à l'esthétique qu'à la philosophie. A l'exception de l'archlteclure. tous les beaux arts prennent l'homme pour leur sujet le plus ordinaire. Toute erreur philosophique sur la nature de l'homme devra donc entraîner une erreur esthétique. Cette raison, el la beauté d'un tel sujet, nous engage à le traiter avec les développements convenables.

phees de l'école en a résumé les principes : <* On peut considérer l'homme comme un animal d'une pspèce supérieure, qui produit des philosophies et (les poèmes, îi peu près comme les vers à soie font leurs cocons, et comme les abeilles font leurs ruches (1). »

L'autre école s'est exprimée ainsi par le bouche de Platon : « Ni le corps, ni le composé de l'âme et du corps ne sont l'homme, mais l'âme seule (2). » « La philosophie nous enseigne que l'âme est réellement enrliaînée et retenue par le corps, comme par une prison, d'où elle contemple les êtres (3)... » « Lorsque l'àine se sert du corps pour considérer quelque objet, soit par la vue, soit par l'ouïe, alors elle est attirée par le corps vers ce qui change sans cesse ; elle s'égare et se trouble, elle a des vertiges comme si elle était ivre, pour s'être mise en rapport avec des choses qui sont dans cette disposition (4). »

Descartes est venu avec ses nombreux sectateurs renouer la tradition platonicienne. « Partant de cela même, que je connais avec certitude que j'existe, et que cependant je ne remarque point qu'il appartienne nécessairement aucune autre chose à ma nature ou à mon essence, sinon que je suis une chose qui pense, je conclus fort bien que mon essence consiste en cela seul que je suis une chose qui pense, ou

(1) Talne, La Fontaine el ses fables, préface.

(2) Alcibiade, p. 112. Ed. Cousin.

(3) Op. cil., nn.

•1) Phédon.

^«*>"2 BEAITK DE L*IIOMME.

une substance dont toute la nature ou l'essence n'est que de penser (i). »

Si la première opinion dit vrai, il faudra renoncer h la plus pure beauté idéale, au rayonnement de l'esprit sur la matière; la matière sera tout l'élre et toute la beauté. Si, au contraire, c'est la seconde qui se trouve avoir compris la nature de Tbomme, il faudra dire adieu à l'union intime, amicale de l'Ame et du corps, à l'harmonie du visible et de Tinvisible. Le corps et l'àme seront deux beautés séparées, sinon ennemies, ou plutôt, d'après le système, il n'y aura plus qu'une seule beauté, la beauté de l'àme.

Revenons à la pensée de S. Tliomas. En une phrase, Il a embrassé tout l'homme : Ex corpore et miima di- / \citur psse hofno, skut ex duahKs rébus tortia res corntituta, quœ iieutra lUantm est (;2). On peut définir l'homme, la résultante de l'Ame et du corps, comme un composé de deux éléments qui n'est ni l'un ni l'autre.

Nous retrouvons là toutes nos thèses les plus chères sur l'esthétique. La beauté humaine ne sera donc ni la l)eauté du corps, ni la beauté de l'Ame, elle sera précisément dans l'intime union, dans l'admirable accord de l'une et de l'autre. Kt si, comme on l'a dit, l'harmonie naît de l'analogie ou de la consonnance des contraires, c'est ici que nous allons la voir briller de tout son éclat.

Mais l'esthétique, autant que la vérité, demande

(i) Méditation 6«.

(2) De ente et essentia, c. 3.

BEAUTÉ DE l'uGMME. 153

que dans celte étroite alhance de la matière et de lesprit, la première place appartienne à l'esprit, et que celui-ci, tout en informant la matière, se l'assujettisse pleinement et lui communique un rayon de sa propre beauté. Elle demande encore que l'esprit ait une beauté propre, supérieure, indépendante de la matière. Eh bien î ce double vœu de l'artiste, le philosophe le montre accompli au delà de toute espérance; il montre que, pour être forme du corps, l'Ame raisonnable n'en est pas moins spirituelle et immortelle ; qu'elle pense et veut par elle-même, et que la pensée et la volonté contiennent une part de beauté très considérable. Voilà comment des problèmes en apparence abstraits et arides, ennuveux même aux yeux de plusieurs, se transforment tout à roup en problèmes de haute esthétique.

§ I. Reaute résultant de innion intime de rame et du corps et du concert de leurs opérations.

Ainsi Platon, Descartes et Malebranche avaient peur de compromettre, à tout le moins de déprimer la perfection et la beauté de l'Ame humaine, s'ils Vanissaient étroitement, substantiellement à un corps. Au lieu de faire du corps une substance informée par l'àme, ils n'osèrent pas même en faire Tinstrument docile de ses opérations; ils ne surent voir ^n lui qu'une chaîne, une prison, un tombeau pour 1(1 me.

>aint Thomas et Bossuet n'ont point connu de tels

BEAUTÉ DE L HOMME

BEAUTE DE L HOMME

scrupules. A ces penseurs éminenls, Tunion intime, naturelle de Tàme et du corps, a paru également convenable et désirable pour l'un et pour l'autre el même pour la plus grande beauté de l'univers. ^ il était convenable, afin qu'il y eût de toutes sortes d'êtres dans le monde, qu'il s'y trouvât et des corps qui ne fussent unis à aucun esprit, telles que sont la terre et l'eau et les autres de cette nature ; et des esprits qui, comme Dieu mémo, ne fussent unis à aucun corps, tels que sont les anges; et aussi des esprits unis à un corps, tels que TAme raisonnabb?, à qui, comme à la (b'rnière de toutes les créatures intelligentes, il devait écboir en partage ou phitiM convenir naturellement de faire un même tout avec le corps qui lui est uni (1). »

Bossuet raisonne à merveille. Il convient qu'il y ait des esprits assez purs, assez semblables à Dieu, pour demeurer solitaires dans le royaume de la pensée, loin de tout contact avec la matière. Mais il convient pareillement, si la série ou l'échelle des esprits doit être parfaite, ([u'il y en ait de moins élevés et d'assez voisins du monde sensible, pour ne pas s'abaisser eu s'unissant à un corps, bien plus, pour tirer de cette union un réel avantage. Notre âme est un de ces esprits inférieurs à qui, comme parle Bossuet, il devait échoir ou plutôt convenir naturellement de faire un même tout avec son corps.

A cette raison de haute convenance, saint Thomas

\\) Conn. de Dieu et de ioi-mêmCy ch. ui, § 1.

en avait ajouté une autre, non moins profonde et non moins lumineuse. Il avait reconnu que « la matière atteint notre Ame par un côté, en vertu de ce principe que toujours l'individu supérieur de l'espèce inférieure atteint l'individu inférieur de l'espèce su- IM'rieure : Supvemwn infnni ordinis attingit mfimum .'ift/tremi. Or, l'Ame humaine tient le dernier rang [.armi les substances intellectuelles; elle peut donc coniniuniquer son être au corps humain, qui est le plus noble de tous les corps, et faire un même tout avec lui (1). »

Ces dernières paroles méritent d'être méditées et approfondies.

Le corps humain a sur tous les autres corps une lelle supériorité, qu'il méritait d'être uni à une Ame raisonnable. Parmi ses nombreux privilèges, l'analomie de ses meml)res, sa magnifique stature et l'admirable conformation de sa tête le placent déjà infiniment au-dessus de tous les animaux, même du i^hff/e, dont on voudrait le faire descendre. « De tous les êtres de la création, l'homme seul est organisé {loiir la station verticale; seul il marche naturellement debout; c'est là un caractère essentiel qui le sépare nettement de tous les animaux. La station verticale, chez l'homme, résulte de la conformation spéciale du squelette, de l'équilibre établi non seulement dans l'action des membres, mais aussi dans les poids des difi*érents organes splanchniques (2). » De

(1) Qq, disp., q. de spiritual, créât., a. 11.

(2) Godron, De l'espèce et des races, t. II, p. 119 et 120.

BEAUTÉ DE l' HOMME.

là ce port majestueux, cette attitude fière et ce ref4:ard naturellement tourné vers le ciel.

Pronaque dura spectent animanlia crtera terram. Os homini sublime dédit, cœlumque tueri Jussit et erectos ad sidera tollere vultus.

Tous les développements du crâne de l'hoiTinie suivent un ordre inverse de celui dii sinjiçe et le séparent décidément de cet animal, si haut placé qu'il soit parmi les animaux : dévelo[)pemenl des plis ol des circonvolutions du cerveau, développement «If son [)oids, développement de sa capacité, développement de l'angle facial. Un matériidiste moderne dos plus célèbres n'a i)u dissimuler cette importante ditlërence : a Les dillVrences (Mitre le crAne d'un homme et celui d'un prorille sont énormes; celles mêmes qui existent entre l'homme et le sinpo <lo l'ordre le plus élevé sont encore considérables (li. »

Cependant, où la beauté singulière du corps humain éclate davantage> c'est dans la proportion vrainioni admirable de tous les membres, comme nous l'avons montré plus haut avec Ch. Klanc (2); c'est encore dans l'exquise perfection du tact répandu dans tout le corps, mais particulièrement remarquable dans la main, et qui rend l'homme si merveilleusement apte à saisir les dilTcrentes impressions des objets exté-

(1) Huxley, cité par Reusch, La Bible et la Nature, p. l^y. Buchner fait les mêmes aveux significatifs, Vhomme selon la science, p. 166.

rieurs (1); c'est enfln dans cet équilibre si juste, si [Kufait* de tous les sens , qui les établit dans une sorte d'éfe-alité ; équilibre qu'on chercherait en vain chez les autres animaux, si bien que ceux en qui ou admire le plus tel ou tel sens particuher, sont

en même temps les plus grossiers dans tous les

au 1res.

Il ne cédait donc pas à un enthousiasme facile, ce iii«'<lecin fameux qui, après avoir attentivement étu- .li.' tout le corps humain, s'écria qu'il venait de chanter un hymne au Créateur (2). Oui, notre corps peut léiritimement être associé à notre Ame; il n'est pas Irop indigne d'elle ; entre les actes de Tun et de laulre pourra régner la plus heureuse harmonie.

Cette harmonie, cherchons-la maintenant à la innière de l'expérience. Elle se fait remarquer avec <'.iat dans la vie végétative, la sensation, la passion, le mouvement et la parole.

Commençons par la première. C'est bien le corps qui vit de la vie végétative, mais il ne vit pas de luimême, il vit par l'àme. Autrement, comme raisonne forl bien saint Thomas, si la vie découlait de la mah'-re, tout corps serait vivant par cela même qu'il est corps (3). — Vainement les fauteurs de Yorganicisme

-i) '. Ce n'est point un livre que je viens d'écrire, c'est' un hymne que je viens de chanter en Ihonneur de la divinité »

('ialien.)

<"ii " Manifestura est enim quod esse principium vitœ, vel ^ivens, non convenit corpori ex hoc quod est corpus : alioquin omne corpus esset vivens aut principium vitae. Convenit igitur

IJKAl li: HK L IIOMMK.

alléguent-ils que le corps ne vit pas précisément <'n tant que corps, mais en temps cpie tel corps, c'est-àdire en tant ([^'or^^ani(ple ; une telle r('»ponse ne fait que reculer la ilifficullé, qui deineure entière apiv; comme avant la dislinction. Car il reste à expliqu» en vertu de quel prinripe le cor[)S est tel cor[>s plutôt que tel autre, organique; plutôt (pi'inorKanijpn'. En elle-mrme la matière est inditfr'renle à toute espi'p»' de forme ou d»î nature; elle peut indifTr'remnionl revêtir ou recevoir n'inq)orle (pndl»' forme, mais cllo ne peut elle-même s'en «lonner aucune en particulier; par elle-même, ellt» n'est «pie matière ou étendue, elle ne s'o[)[)Ose pas à la force; mais (h? quelque façon qu'on la presse, on n'en ferait sortir un atome df' force. Qui dit matière, dit étendiic et rien qu'étendiir. et qui dit force, dit tout le contraire; il dit activil»', sinqjlicité, unilé, indivisibilité.

Vous savez ce cpie c'est (jue l.i f<UTe, mais vous no savez pas encore ce (ju(î c'est que la vie. La vie est bien une force, mais elle est [dus (pie cela; elle est ime force spéciale, sui r/rnrri^, une force df'rcctnr>\ une force spontanée, au moins d'une spontanéité obscure et rudimentaire.

Voyez ce qu'elle peut, ce qu'elle sait faire, et jugez. Dès le moment de la conception, elle s'empare du

alicui corpori quod sit vivens, vel etiam principium vit«, per hoc quod est taie corpus. Quod autera est actu taie, habet hoc ab aliquo principio, quod dicitur actus ejus. Anima igitur, quT est primura principium vitae, non est corpus, sed corporis actus. »> l* , q. 75, a. l, C.

BEAinr^: DE l'homme. 159

trorme, le développe, l'informe, le sculpte sur un (ortain modèle; après la naissance, elle le nourrit, le développe encore, l'acliève et le conserve jusqu'à la mort, avec un art admirable, conformément à un [dan délerininé, k un ordre préconçu dont elle ne dévie jamais et à qui Cl. Bernard a si heureusement donné le nom iYkléc directrice. Cette force évolutive f't directrice ne montre-telle pas de la spontanéité dans la simple nutrition .^ D'abord, il faut qu'elle attiiv à soi des substances étrangères, les aliments; [mis il faut que, [)ar nne sélection heureuse, elle fasse un choix entre les aliments eux-mêmes, repoussant la partie qui ne lui con\ient pas, attirant l'autre ot la transformant à ce point de la convertir en sa [>ropre substance.

Cessez donc de comparer la vie aux forces physiques et chimiques; elle n'en vient pas; en fait et en droit elle les dépasse; elle est elle-même et rien de moins. Un auteur peu suspect, Virchow, le déclare formellement : « // n'y a de semblable à la vie que la y if plle-méme. »

Immédiatement après, mais bien au-dessus de la vie végétative, il faut placer la sensation, opération mixte comme la première et venant comme elle de 1 action commune de l'àme et du corps.

Si la matière ne vit pas, à plus forte raison ne peutelle sentir. Sentir est d'un autre ordre, d'un ordre à part, et qui ne convient qu'à un bien petit nombre d'êtres; sentir est le propre de l'animal; c'est là ce 'pii le place dans son espèce. Comme la puissance

BEAUTÉ DE L HUMMt.

végétative, la faculté sensible est une force, une force une, indivisible, directrice ; mais à la différence de celle-ci, elle jouit d'une spontanéité manifeste, indéniable, éclatante. Que dis-je? déjà nous l'avons vu, la sensation est une perception, une véritable connaissance. — Voici la marcbe de ce pbénomène à la fois si intéressant et si complexe. Tout d'abord, les corps agissent sur les sens, les excitent, les provo({uent à sentir; ainsi déterminée et mise en mouvement, la faculté sensible répond à l'action des corps, réagit sur l'impression qu'elle vient de recevoir et transforme cette impression (i) en une ima^^e fidèle où se peignent les corps avec leurs dllférentes propriétés.

Je me promène sur les bords d'une rivière. La campagne est belle, les fleurs les plus diverses sont répandues dans la prairie, les oiseaux font entendre leur concert; que de sensations j'éprouve dans le même moment I Lafraîcbeur de l'eau, la lumière elles couleurs, le parfum des fleurs, le cbant des oiseaux, je re(^ois de mille objets différents toutes ces impressions; elles me paraissent séparées dans leur source; mais pendant que je les disperse ainsi au deliors eu divers lieux, je les sens toutes réunies en moi, dans uu seul et unique moi, où elles s'assemblent sans se mêler ni se confondre. Or, quoi de plus étranger à l'idée de

(i) " Nullum sensibile movet potentiam, nisi mediante similitudine, quœ egreditur ab objeclo, sicut proies a parente, et hoc necesse est in omni sensu. » S. Bonaventure, De reductionc artium ad iheoL

ti

BEAUTÉ DE l'uOMME. iQ{

orps que cette unité indivisible? ou même quoi de »lus contradictoire, puisque le corps n'est qu'un iiuas d'innombrables parties?— D'un autre côté, si n la suppose absolument sinq)le, la faculté sensible ne saurait pas représenter l'étendue, elle n'aurait point de proportion avec son objet ; bien plus, elle lit' pourrait entrer en contact avec les corps, ni recevoir d'eux aucune impression, puisque la matière ne «nuirait agir sur un être simple : Ni/u'l corporeimi imprinirrp potcst in rem incorporpam (i).

Sentir n'est donc le propre ni de l'âme ni du corps, Vsi lacté du composé. Sans doute, en dernière analyse, dans la sensation comme dans la vie, l'àme ail meilleure part, puisque c'est elle qui informe le C)r|»s, le rend sensible; néanmoins le corps coopère a la sensation comme cause efficiente partielle, et làine ne sent (|ue ilaiis et par le corps. S ensusl iWi sailli Tliomas avec sa précision liabituelle, commuais rst animœ et corpori; sentire enim convenit aïiimœ ppr i or pus (2).

I^e bien ou le mal une fois connu par les sens, il faut le recberclier ou le fuir : c'est le rôle de la pas- ^''m. Ici comme précédemment, l'âme et le corps 'Inivent unir leurs forces; mais comme ils agissent •le concert, et combien étendus et variés sont les eifels de leur commune et concordante activité ! S'a-it-il d'un bien à poursuivre? Tel qu'un puissant moteur, ce bien agit sur l'appétit, provoque la pas-

■>!' De sensu et scnsato, lect. 1» .

i()2 HEAUTK DE l'hOMME.

sion ; d'abord il se montre comme proportionné et convenable au sujet, et aussitôt l'amour de naître; mais l'amour engendre le désir, et le désir la délortation dans l'objet une fois possédé. 1-e mal produit sur l'appétit des effets tout contraires: la baine ou l'aversion, la fuite, puis la tristesse si l'on na [ni

l'éviter.

Jusqu'ici le bien ou le mal était facile h poursuivre ou à éviter : il n'y avait en jeu (jue l'appétit concuphciblp. Mais voici le tour de l'appétit irascible ou courarjpux, comme dit Bossuet : le bien ou le mal so présente avec tous les caractères de la difficuUô. Cinq passions sortent avec ordre de l'appétit irascible : l'espérance et le désespoir, l'audace et la crainte, et enfin la colère, qui n'a pas de contraire i\ : en tout onze passions générales et primitives^ comprenant sous elles nombre de passions particulièns

et dérivées,

Cbose admirable! cette étonnante variété de passions et de mouvements dérive d'un principe unique, \ amour, « Nous pouvons dire, si nous consultons re qui se passe en nous-mêmes, que nos autres passions se rapportent au seul amour, et qu'il les enferme ou les excite toutes. La baine (pi'on a pour quelque objet ne vient que de l'amour qu'on a pour un autre Je ne bais la maladie que parce que j'aime la santé... Le désir n'est qu'un amour qui s'étend au bien qu il n'a pas, comme la joie est un amour qui s'attacbe au

(1) Lire Tadmirable doctrine de saint Thomas sur les passions, 1»2», q.22ret seq.

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bien qu'il a. La fuite et la tristesse sont un amour qui séloigne du mal par lequel il est privé de son bien, et qui s'en afflige. L'audace est un amour qui entreprend, pour posséder l'objet aimé, ce qu'il y a de plus difficile; et la crainte un amour qui, se voyant iiiiMiacé de perdre ce qu'il recbercbe, est troublé de ce péril... Enfin, ôtez l'amour, il n'y a plus de passion; ♦'( posez l'amour, vous les faites naître toutes (i). »

Voyez dans cbaque passion la merveilleuse entente <1<' l'àme et du corps et la part de Tun et de l'autre : au côté de l'ûme, la force, la puissance de la force, Iiniilé de la force, la spontanéité de la force; du côté •lu corps, l'impression reçue, manifestée, traduite en mille manières. Voyez ce front qui s'illumine ou s'assoîiibril lonl à coup, ces yeux qui se voilent de larmes •Ml lancent des éclairs, ces lèvres dilatées par le sourire ou contractées par la colère, ce visage pâle ou ♦VhaufTé, ce bras affermi et prêt à frapper, ces iniiscles tendus : c'est la passion, c'est l'âme sortant poiu- ainsi dire d'elle-même et se révélant, se reflé- 1 lut dans tout son corps.

<>u pourrait signaler aussi dans les passions une li.u inonie de l'ordre moral très remarquable et trop I"Mj remarquée. La passion semble être k la volonté / "' M"« l'imagination est à la raison (2;. Otez l'image

(I) Bossuet, Conn. de Dieu et de soi-même, ch. i, § vi.

rà «. Ad perfectionem boni moralis pertiiiet quod homo ad -ninn moveatur non solum secundum voluntatem. sed etiam secundum appetitura sensitivum, secundum illud quod (Psal LxxxMi, 3) dicitur ; « Cor meum et caro mea exultaverunt in

BEAUTÉ DE l'HOMME.

WÊÊ"

fournie par les sens, et la raison humaine ne comprend plus rien, ne peut plus rien comprendre ; ôtez la passion, et la volonté tombe dans une sorte de langueur, son courage s'affaiblit, comme si elle n'avait plus de mobile ni de stimulant. — L'image sensible teint de ses couleurs l'objet de la raison et h rend visible à l'œil interne, la passion colore du même l'objet de la volonté et le présente sous un aspect plus humain, plus convenable à notre natiiiv Aidée de la passion, la volonté s'enflamme, s'élëNc a des hauteurs sublimes, inaccessibles aux Ames froiib/s et insensibles. V'oyez les prodiges qu'opère l'amour dans l'Ame ardente de Madeleine, d'Augustin et d' Thérèse ; voyez ce que peut faire l'ambition, dans un Ignace de Loyola et dans un Franq'ois-Xavier, him* fois qu'elle s'est tournée à la plus grande gloir* Dieu.

Après la sensation et la passion, le nnjuvf'tnent. Le corps de l'homme est si agile et si bien fait, sou àiiK^ si habile, si prompte à commander, ([u'il exécute a

Deura vivura, >• ut cor accipiamus pro appetitu inlellectivo. carnem autera pro appetitu sensitivo. » i^ •J* , q 24, a 3, c.

Toutetois, suivant une juste remarque du docteur Angélique. la volonté dépend moins de la passion que l'intelligence ne dépend de l'imagination. « Passiones inferioris appetitus, quamvis aliquando pr.Tveniunt actumvoluntatis,non tamen semper; non enim similiter ordinantur appetitivœ sicut apprehensiv.T. Nam inteliectus noster accipit a sensu, unde operatio intellectus esse non potest, nisi pr.Texistente aliâ operatione sensùs. Voluntas autem non accipit ab appetitu inferiori, sed magis ipsum movet. Et ideo non oportet quod ad actum voluntatis pra?cedat passio inferioris appetitus. »> {Qq. disp. q. xxvi, De Passion, animœ, a. 6, ad 2.)

BEAUTK DE l'hOMME. 168

son gré toutes sortes d'évolutions. Il marche, il court, il bondit, il s'incline, il se ploie, il se redresse, il repousse, il prend, il frappe, il caresse.

Mais l'organe le plus admirable, le plus incroyable de la force motrice chez l'homme, c'est la main, mue et guidée par l'Ame. Cicéron a noté avec complaisance les prodigieux ouvrages de la main (i). Montiigne, se plaç-ant surtout au point de vue de l'expression, a fait une analyse extrêmement curieuse où il montre que nul animal ne pourrait manifester

1) « Quam vepo aptas quaraque multarum artium ministras manus natura homini dédit : digitorum enim contractio facilis, facilisque porrectio, propter molles commissuras et artus, nullo in motu laborat. Itaque ad pingendura, ad flngendum, ad scalpendum,ad nervorum eliciondos sonos ac tibiarum apta manus est, admotione digitorum. Atque hœc oblectationis ; illa necessitatis : cultus dico agrorum, exstructionesque tectorum, teguinonta corporis vel texta vel suta, omnemque fabricam «bHs et lerri ; ex quo intelligitur adinventa animo, percepta sensibOs. adhibitis opillcum manibus, omnia nos consecutos, ut tecti, ut vostiti, ut saivi esse possimus ; urbes, muros, domicilia, délabra habeamus. » De Sat. Deor., H, 10.

In philosophe ancien, Anaxagore, va jusqu'à prétendre que '. 1 homme est le plus intelligent des ôtres parce qu'il a des mains. » Mais, reprend Aristote, « la raison nous dit, au contraire, que l'homme n'a des mains que parce qu'il est si intelli.,'ent. Les mains sont un instrument ; et la nature, comms le ttjrait un homme sage, attribue toujours les choses à qui peut s en servir .. Or, c'est le plus intelligent des ôtres qui pouvait se servir du plus grand nombre d'instruments. Mais la main n'est pas un instrument unique; c'est plusieurs instruments à la fois ; elle est, on peut dire, l'instrument qui remplace tous les instruments. C'est donc à l'ôtre qui était susceptible de pratiquer le plus grand nombre d'arts que la nature a concédé la : lain, qui, de tous les instruments, est applicable au plus i^rand nombre d'emplois. <> {Traité des parties des animaux^ 1 IV, 0. 10.)

iOG BEALTK DE l'hOMME.

par l'ensomble <]o ses mouvtîincnls tout ce que la seule niain do riionimr pont exjn'inier. <« Par Its mains nous rtMjMérons, nous pnuneltons, appelons, congiMlions, uienarons, |uions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons, nomhrons, conf<'<sons, rép«'dons. crai^^Mions, douions, instniisoii>i. connnandons, enrnurageons, jurons, témoignons, accusons, condauiuons, ahscdvons, injurions, méprisons, défions, flattons, ap[daudissons, bénissons. nm(|uons, réconcilions, exaltons, réjouissons, attristons, réconfortons, désespérons, étiumons, examinons, taisons (1). »

La dernière et en même temps la jdus lndle action humaine qui s'accomplisse par le concours de l'aine et du corps, c'est la ptirolr. Déjà Aristote avait observé que les animaux n'ont que « la voix, propre à exprimer la joie et la douleur, mais cpie la parole est le propre de l'homme, et que celle-ci est faite pour exprimer le bien et le mal, le juste et l'injuste. et tous les sentiments du même ordre, dont la communication constitue la famille et l'Etat (2j. » D'où le Philosophe inférait que l'homme est un animal ;)o//tique et sociable.

Aristote avait pleinement raison. Pour le matérialiste, la parole ne représente que des sons, des articulations, des labiales, des dentales, des palatales et des gutturales; mais pour l'observateur attentif. l;i parole est une harmonie, la plus éloquente réveil) EssaiSy 1. 2, C 12.

\:Z)l*olit. I, c. l,n. 11.

BEAUTÉ DE l'hOMME. ^07

lili«>n de l'ûme, l'organe de la société et du pro- ^Tès (1;. Entendez cette voix tour à tour grave et l.'^rère, haute et liasse, solennelle et familière, aigre .1 douce, lente et préci[)itée, bonne et sévère, menaçante et affectueuse, impérieuse et suppliante, plaintive et enjouée, voluptueuse et chaste : ne noyez-vous pas qu'elle exprime des idées et des v.nliments, qu'elle est l'écho d'un esprit et d'un nnir? L'animal, par ses cris inarticulés, ne révèle <liie des instincts et des besoins inférieurs. Mais llioimue parle, et par la parole il hvre son âme et >'.n cœur, comnmnique à ses semblables ses idées t ses sentiments jusque dans leurs nuances les plus îines, les plus délicates; il fait des promesses et des serments, il passe des contrats, il instruit, il émeut, il console, il abat, il relève, il captive, il subjugue, il -juverne.

Les faits intéressants et considérables que nous •-nous de signaler conduisent aux conclusions les l'ius importantes touchant l'union de l'âme et du •rps. Appuyé sur eux, on peut raisonner comme il 'iil : l'opération étant la révélatrice de l'être, une ••ration complexe suppose un principe complexe ; ne opération commune, unique, suppose un prin- [>f commun, un être un et non multiple. Or, dans ">inme, un très grand nombre d'actions, toutes

: Lne étonnante merveille de la parole, c'est sa puissance hv^ressive. Combien d idées nexprime-t-elle pas ou n évoque- ■ .e pas souvent dans un seul mot, Dieu, l'âme, le devoir

•'Ire, l'amitié, l'harmonie I

^68 BEAUTÉ DE L*nOMME.

celles que nous venons de décrire, non seulemenl tendent à un effet commun, mais découlent d'un commun principe, de l'ûme et du corps élroitemoni unis et se mouvant ppr modum iniian. il y aura donc dans l'homme un être un et non mulli[de, une seule nature, une seule personne, composée de l'Ame et du corps. Car d'après notre jirincipe, telle action, trlle nature, tidle i>ersonne. Effectivement, la personne est une substance complète, capable de produire par elle-même toutes les actions convenables à sa nature; ce qui fait qu'on lui attribue, connue à leur dernier principe, toutes les actions de l'être : Actlojies simt persoucV. Mais, nous l'avons vu, ni le corps seul, ni l'Ame seule ne peuvent rendre compte de ces opérations essentielleuieut humaines : la vie végétative, la sensation, la passion, le mouvement et la parole. Ces actions appartiennent toutes au composé, découlent également de l'Ame et chi corps. C'est que la personne, la nature humaine, est une personne, une nature composée de deux principes (jni ne font (ju'un seul tout.

Que trouvez-vous à reprendre dans ce raisonnement? Eh! répondez-vous, cela même qu'objectait Platon et qu'a répété Descartes : c'est que le cor[>s n'est pas véritablement la cause, même partielle, des actions que vous lui attribuez, le corps est Vifistrf/ment de l'Ame, rien de plus. L'Ame est le moteur, le maître, l'artiste, le musicien; le corps est If mobile, l'esclave, l'instrument, la lyre.

Mais il est facile de répondre que le corps, pour être

BEAUTÉ DE l'hOMME. ^HO

en effet l'instrument de l'Ame, n'en a pas moins avec elle, d'après les faits déjà exposés, des relations bien aiilrement intimes et étroites que celles tout extérieures de l'instrument et de l'artiste ! L'artiste et linstrumenl, le musicien et la lyre concourent à la même action, A peu près, comme plusieurs hommes qui tirent une l)ar(iue, ou comme plusieurs chevaux (|ui tirent un ciiar; en d'autres termes, l'action est commune dans le résultat, nullement dans le pnn- (fpf; ce qui va contre l'hypothèse.

Du reste, le maître et le serviteur ont chacun une substance propre, complète, des opérations propres et complètes, aussi n'iniluent-ils l'un sur l'autre que

faiblement, extérieurement, tandis que, chezl'homme, l'action sort de deux causes partielles si bien unies, qu'elles n'en font qu'une A leur source, et qu'on a de la peine A distinguer ce qui revient A chacune. VoilA pourquoi tout ce qui affecte l'un affecte l'autre (1) ; tout ce qui touche le corps touche l'Ame dans son Tond, et réciproquement. Les actions de la vie végétative influent notablement sur la sensibihté, celle-ci Mir la raison et la volonté, et ces deux dernières, A l«'ur tour, iufluent de même, sinon davantage encore sur les phénomènes de la sensibihté et de la vie. Ainsi, entre l'Ame et le corps, la vie est véritablement

ti) Voilà pourquoi aussi l'âme aime son union avec le corps, cnnme si elle ne pouvait être pleinement heureuse sans lui! ti jn loin de la considérer comme une mésalliance qui la déshonore, elle s'attache à son corps de toutes ses forces. Tous les jours on se plaint des misères de la vie, ce qui n'empêche pas qu'on la trouve encore trop courte.

iO

170 BEAUTÉ DE l'uOMME.

en commun, comme saint Thomas l'a très bien ex primé (1).

Au contraire, brisez le pinceau du peintre, ou h lyre du musicien, il ne sentira point les coups qui frap pent ces instruments ; et de même le pinceau et lu lyre ne sentent rien de ce qui arrive au peintre et ai musicien.

Mais il y a une autre raison plus saisissante, plu expérimentale encore, s'il se peut; c'est le ténioi gnage de notre conscience. Je dis, avec la même con viclion et dans le même sens : je vois et je comprends, je vais bien et je souffre, je sens et je juj^^e. je marche et je veux. A toutes ces actions j'attribue une seule et même cause, un seul et même inoi; et cependant les unes viennent de 1 iUne et du corps, les

(l) « Secundum naturœ ordinem, proptercolligationem virium animiB in una essentia, et animiB et corporis in uno esse cornpositi, vires superiores et inferiores et etiam corpus et anima inviceni in se effluunt, quod in aliquo eorum superabundat. tt Inde est quod ex apprehensione animii» transmutatur corpus secundum calorem et frigus,et quandoque usque ad sanitatera et aegritudinera, et usque ad mortem : conlingit enim aliquem ex gaudio vel tristitia vel amore mortem incurrere. - Et similiter est, e converso, quod transmutatio corporis redundat in animam. Anima enim conjuncta corpori, ejus complexiones imitatur secundum amentiam vel docilitalem et alia hujusmodi. — Similiter ex viribus superioribus fit redundantia in inferiores, ut cum ad motum voluntatis intensum. sequitur passio in sensuali appetitu, et ex intensa contemplatione, relrahuntur vel impediuntur vires animalis a suis actibus ; et e coDverso, ex viribus inferioribus fit redundantia in superiores, ut cum ex vehementia passionum in sensuali appetitu exislentium obtenebratur ratio, ut judicet quasi simpliciter bonum id circa quod homo per passionem afficitur. » Qq. disp., De Verii, q. 2t), a. 10, c.

BEAUTÉ DE l'hoMME. l"!

mires de Tàme seulement. Je le sais, mais je crois, je fipnfi que les unes et les autres sont également miennes, bien que les unes soient plus parfaites, plus lobles que les autres. En résumé, il n'y a pas deux Iros dans l'homme, il n'y a qu'un seul être ; et cet tro n'est ni l'àme ni le corps, mais comme parle aint Augustin, un certain mélange d'âme et de corps, mixtura qnœdnm anunœ et corporis, »

Voilà qui semble fort malaisé k entendre : deux Ires si dissemblables que l'âme et le corps, s'unir à ro point de ne faire plus qu'un seul tout. Or il n'v a qniine manière de l'entendre : c'est de supposer que làine est la forme du corps, c'est-à-dire qu'elle lui romniunique une partie de son propre être, qu'elle lui donne de sentir, de vivre, de subsister. Déjà, nous lavons vu, elle lui donne de se mouvoir, de sentir, de vivre et de faire tout ce qu'il fait; elle est en un mot le principe premier de toutes ses opérations ; mais, roinme l'action suit l'être, ce qui est le principe de l'action est aussi le principe de l'être : Quo aliqnid f^t actu, eo arfît[\). En effet, si le corps avait son ('[v(^ par lui-même, il aurait aussi par lui-même les opérations qui lui conviennent, et si au contraire il n'agit que par l'Ame, il s'ensuit naturellement qu'il nVst que par l'Ame.

^'0 qui confirme notre manière de voir, c'est que, pour les êtres doués de la vie, vivre et être est une seule chose ; ils tiennent l'un et l'autre du même prin-

rr2

BEAITE DE 1/ HOMME

cipe : Maiiifestinn est id quo corpus vieil, animnm esse. Vivere autetn est esse vivent iuin. Anima irjitm est id quo corpus Jtimianum habvt esse actu{\),

§ II. Beauté de lliomiiu% tirée de l'empire que l'âme r.rem

sur son corps.

Nous venons d'admirer la plus ^^rande niervoillt' de la nature : la chair si étroitenient unie à l'espril qu'elle ne fait qu'un tout avec lui et qu'elle concourt effectivement au plus j^Tand nombre de ses actions, et cela dans le plus parfait accord.

Mais n'avons-nous pas fait à lélénient sensible la part trop belle, et n'y a-t-il pas lieu de craindre qu'un esprit si intimement attaché à la chair ne se nièle trop à la chair, et ne devienne son égal, au lieu d'rlre son pilote et son maître? Car alors la beauté ne souffrirait pas moins de dommaj^^e que la vérité. Rassurons-nous, Dieu a fait noire nature droite et l'ùme maîtresse de son corps ; on peut dire avec Bossuet, « c'est ici le bel endroit de l'homme. » Non seulement nous pouvons ne pas nous laisser en traîner aux appétits et aux mouvements du corps, mais nous pouvons leur commander et nous faire obéir.

Que de fois la passion ne s'efforce-t-elle pas d'obscurcir la raison et de vaincre la volonté ! que de fois n'excite-t-elle pas ces violents orages du cœur, autro-

iiient terribles que les tempêtes de l'océan î Vains efforts 1 Le pilote veille, il sait commander à la mer. .. Chez les autres animaux, dit saint Thomas, le mouvement suit aussitôt l'inchnation de l'appétit, soit connipiscibie, soit irascible, comme la brebis fuit aussitôt (prelle aperçoit le loup, parce que chez eux, il n'y a j) is (l'appétit supérieur pour résister. Pour l'homme, il ne se meut pas immédiatement au gré de l'appétit roncupiscible ou irascible, mais celui-ci doit attendre enrore le commandement de la volonté, qui est un appétit supérieur. Car dans toutes les puissances motrices (»rdonnées, le second moteur ne meut que {.ar la vertu du premier. L'appétit inférieur ne suffit donc pas à déterminer le mouvement, à moins que la volonté n'y consente. Voilà ce que dit le Philosophe rh'n}me,U\):u Que l'appétit supérieur meut l'appétit inférieur comme la sphère supérieure meut la sphère inférieure (1). »

<h' d'où vient à la volonté cette force de résistance? hela raison surtout; c'est en faisant appel à des pensées plus générales, à des considérations supélienres, que l'Ame apaise la colère, la crainte, ou au coniraire les excite.

Mais c'est trop peu à Tâme de se déqar/er de son '•^rps, il faut qu'elle lui comma?ide, qu'elle le qou- '^rne à son gré. Voyez si elle sait se faire obéir : je veux mouvoir ma main, mon bras, mes pieds, tout 'non corps ; aussitôt commandé, aussitôt fait. Je

(i) Saint Thomas, Qq. dnp,, q. \,De anima, a. 1, c.

donne à mon estomac la nourriture que je veux, j. règle mon sommeil, je soumets mon corps à de^ exercices pénibles, pour le rendre plus souple, plu propre aux opérations intellectuelles et morales mon imagination, si capricieuse et si volage de s nature, je l'oblige à recevoir et à suivre mes ordres si la passion devance quelqut'fois ma volonté, ji» lu donne ou lui refuse mon consentement, selon qu i me plaît : et même il est en mon pouvoir de l'empr cher de naître en m'éloignant des objets (pii lallii ment, en évitant les occasions dangereuses, en dii géant mon attention, en tournant à mon gré le coin de mes pensées, toutes choses qui me donnent enfi beaucoup d'empire sur moi-même.

Aux matérialistes de tous les siècles nous pouvoii donc répondre avec saint Thomas : « Non, l'unie nVpas la complexion du corps, puis(]u'au contraire ell résiste à cette complexion et aux passions qui 1 suivent. Car il y en a que leur complexion porte (i;i vantage aux passions sensuelles ou à la colère, « que Ton voit néanmoins plus chastes et plus dou.\ grâce au frein qu'ils savent imposer à la partie inf» rieure. Mais ce n'est pas la conqdexion qui oppo.-* cette généreuse résistance. L'àme est donc tout aiiti chose que la complexion (1). »

La chasteté est belle ; elle emporte avec soi un triomphe glorieux de l'esprit sur la chair. Mais il y a encore un plus signalé, un plus noble triomphe de

BEAUTi: DE l'homme. 175

IVsprit: c'est le martyre. Eh bien! soutenu de la ^TAce de Dieu, je puis aller jusque-là, je puis exposer mon corps à tous les périls, je puis l'exposer à sa ruine certaine, malgré la douleur et la violence que je souffre en l'y exposant.

D'un autre côté, on peut soutenir r/ue Vâme fait >v/// corps, a L'esprit est l'ouvrier de sa demeure; voyez comme il travaille la figure humaine dans la- |U('lle il est enfermé, comme il imprime la physionomie, comme il en forme et déforme les traits. Il creuse ùv'û de méditations, d'expérience et de douleurs; il id.nnre le front de rides et de pensées; les os même, i puissante charpente du corps, il la phe et la courbe lu mouvement de la vie intérieure (1). »

§ ni. Beauté de l'âme considérée en elle-même et indépendamment du corps.

On pourrait croire l'àme humaine absorbée et

•Mime épuisée par l'activité prodigieuse qu'elle

♦'ploie dans le champ immense de la sensibilité et

es corps. Et certes, ce n'est pas à elle un petit mérite

i' suffire à des soins si multiples et si étendus; d'éle-

•'»• la matière à une si haute dignité; de la rendre,

inerte et vile qu'elle est, capable de vie, de sensa-

li'ui, de passion, de mouvement et de parole ; de lui

• oniinuniquer une partie de son être et de sa subs-

'^'ice ; et en même temps de se dégager de ses

(l) Cont. Gctit., II, c. 63, n. 1.

) .Michelet, Histoire de France.

176 UtALTÉ Dh L IIUMME.

liens, bien plus, de lui faire sentir son autorité soi veraine.

Eh bien 1 vous n'apercevez que la moindre pari de Tactivilé, de la beauté de l'àine humaine: elle des opérations incomparablement plus nobles, pli indépendantes, ([ui brillent de b'ur propre splendei et auxquelles la matière n'est point appelée à prêt son concours (1).

r/est par ce côté que nous sommes faits à TiniaL et à la ressemblance de Dieu : Faciannis homin^ ad imafjinpn vt similitiidinem nostram (2). Or dei facultés augustes distinguent et ornent les substanc spirituelles, Vintrl/if/fficp et la rolantr, l'une fai pour le vrai, l'autre pour le bien, rune(iuiconq)reii l'autre qui aime. M Tune ni Tautre ne tombe sousl sens; impossible à la vue d'en contempler la slni ture, iVcn admirer la délicatesse ou la finesse, conin on peut faire pour les organes du corps. Mais si beauté se mesure à l'éclat de la grandeur, et à perfection plutôt qu'au lustre et à la couleur «l choses sensibles, et si l'on juge d'un être par ses ar»«

(1) H Perfectissima formarura (naturaliuml. id est anima humana. quae est finis omniuni formarum naluralium, habet operationem omnino excedentem materiam , quiT non fit per organum corporale, scilicet intelligere. Et quia esse rei proportionatur ejus operationi, cum unumquodque operetursecundum quod est ens, oportet quod esse anim.T hunianc-B superexcedat materiam corporalem, et non sit totaliter comprehensum ab ea... In quantum igitur supergreditur esse materiae corporali' potens per se subsistere et operari, anima humana est sub: tantia spiritualis. » Qq. disp., q. De spirit. créât. ^ a. H.

(2) La Genèse, ch. i, v, 26.

BEAUTÉ DE l'hOMME. J77

rassnrons-nous: l'intelligence et la volonté vont se montrer par des chefs-d'œuvre auprès desquels ceux que nous admirions tout à Theure méritent à peine d'arrêter nos regards.

Saint Thomas a fait de la raison humaine cet éloge singulier: Lume?i ratiojiis natural/s nihil est aliud ]uam impressh lumhus divhn in nobis (i) ; éloge ronn^rmé en principe dans J^Ecriture elle-même: si.inatum est super nos lumen vuUus lui, Domine (2) Von qu'il faille égaler la raison humaine à TinteliLTnce divine : entre l'une et l'autre il y a un abîme ►■•MI, sans sortir de lui-même, dans une seule idée oit tout, embrasse tout ; il est la vérité subsistante,' uègle et la mesure de toute vérité. Notre raison cconvre la vérité, elle ne la fait pas ; et bien loin de i •lommer, elle se soumet à elle comme à sa loi à i souveraine absolue. Néanmoins, il ne faut pas irnnsidérer longtemps pour découvrir en elle les lanjues authentiques de sa divine origine : étendue 'ufmdeur, hauteur, ordre, unité, réflexion. I •'S facultés organiques, en raison même de la na- 'H' particulière de leur organe, ont un objet détermine et restreint, au delà duquel elles ne sauraient s étendre ; la vue ne connaît que les couleurs, l'ouïe '•'S sons, lodorat les odeurs, et ainsi des autres Si •ionc l'esprit humain était lié à un organe quelconque • l s II ne pouvait s'exercer qu'avec le concours de cet '>rane, il se verrait à jamais emprisonné dans le

'-?) Ps. IV, 7,

BEAUTÉ DE L HOMME

il*

monde des corps, et le soleil de rintelliprible et dr Fidéal ne rencontrerait jamais son regard (1). Or il n va tout autrement. Quoique enfermée dans un corps et perdue dans un point de l'espace, TAme raison nable sort de son corps et franchit en un instant ton les espaces. Elle pense à tout, examine tout, veii tout connaître et savoir; rien n'arrête son vol. On <li que la lumière fait plus de soixante-quinze niill. lieues à la seconde ; pour la pensée, en une second elle parcourt Tunivers entier : l'éclair est bien lent côté d'elle, l.a mémoire fixe le passé et l'empêche d s'enfuir, les sens observent le présent, la raison, ap puyée sur l'expérience et la puissance inductive, s'o^ force de prévoir l'avenir.

Dans l'esprit, l'universalité ne fait pas tort à la pro fondeur ; le sens ne connaît que la surface des chose.*l'esprit voit et lit dans l'intérieur, pénètre jusqu'à f qu'il y a de plus intime et de plus caché; sous les ai cidents, il découvre l'essence, la substance; derrièi le fait il saisit la cause, à travers ce qui change il apci çoit l'immuable, le général au-dessus du parliculio

Non content de l'universalité et de la profondeii il lui faut la hauteur. S'élever au-dessus de lui-même

(1) « Qui potest plura cognoscere, dit S. Thomas, oportet i nihil eorum habeat in sua natura; quia illud quod ei iness naturuliter impediret cognitionem aliorum. Sicut videmus qulingua inflrmi.qucT infecta est cholerico et amaro humore.noQ potest percipere aliquid dulce, sed omnia vidcntur ei amara. . similiter impossibile est quod intellectus intelligat per organum corporeura, quia natura deterrainata illius organi corporel pro hiberet cognitionem omnium corporum. " 1 •, q- "75, a. 2, c.

BEAUTÉ DE l'hOMME. ^79

au-dessus de Tunivers, au-dessus de l'espace, au-dessus du temps, se nourrir des vérités éternelles, monter jusqu'au royaume des purs esprits et jusqu'au >oull de Dieu : voilà où il porte son ambition, sans [»ourcela devenir téméraire, sans outrepasser ses droits et son pouvoir. Et comme il ne lui est pas donné de contempler face à face la cause suprême, il raisonne sur elle, compte, analyse, médite ses infinies perfections et se perd avec bonheur dans cet océan de lumière.

Une chose aussi admirable que cette hardiesse de a raison à la recherche du vrai, c'est qu'elle est capable de s'imposer une discipline, de régler sa marche Ide n'avancer que pas à pas, avec méthode : « Non entente de diriger l'acte des facultés inférieures, 'lie sait aussi diriger ses propres actes : Actus siddiectlva est (1). » Quand elle ne peut voler elle court, t quand elle ne peut courir elle marche ; quand lie ne voit pas elle raisonne ; où il ne suffit pas i'ohserver, elle expérimente; où elle n'est pas assez ùre, elle doute, elle s'arrête de peur de se Ironiser. Elle met de l'ordre dans ses connaissances, les ispose, les classe, d'après leurs analogies et leurs ill'érences ; à l'analyse elle joint la synthèse, s'é- 3ve d'unités en unités jusqu'à l'unité suprême, isqu'à Dieu, en qui elle trouve le dernier mot, la

ueniière explication et tout ensemble le principe, le

milieu et la fin de toutes choses.

;U s. Thomas, in I Poster, lect. l ».

i80 BEAUTÉ DE l'iIOMME.

Tant de recherches et de spéculations savantes celte course rapide et hardie dans l'espace et dans 1. temps, ou mieux, ce vol sublime au-dessus de Tespac. et du temps, n e[)uisent point lactivilé de l'àme liu maine ; elle éprouve un besoin plus intiinr, le besoii de se replier sur elle-même, de descendre dans soi fond, d'étudier sa propre nature, son origine et s fin, de se contrôler elle-même, de se rendre raisoi d'elle-même et «le ses actes ; en un mot de penser de réfléchir.

« Il n'est donné qu'à l'intelligence de s'étudier elh même; la pierre tombe et n'a point conscience de s chute ; la foudre calcine et pulvérise, elle ignore soi redoutable pouvoir; la fleur ne sait rien de sa gràc et de sa beauté; l'animal suit ses instincts et ne le interroge pas; seul, l'homme, organisation fragil» bientôt rendue à la poussière, porte en lui un espr qui, non content d'embrasser le monde, s'inquiète tl se comprendre, se replie au dedans de lui-mêm comme dans un sanctuaire dont il est à la fois et 1 prêtre et l'oracle. Que suis-je? Que fais-je? Qu'est-c que ma pensée? Pourquoi? Comment? Que sont It phénomènes ([ue je sens en moi? Quelle en est la cause? Dans quel ordre sont-ils produits? Quelles sont leurs relations? Questions graves, questions sublimes..., témoignage glorieux qu'il est au fond de nous quelque chose de supérieur à la nature inerte (1). »

\\\ Balmès, /*/i/7. fond., t. 1, l. I, ch. i.

BEAUTÉ DE l'hOMME. 181

La volonté suit l'intelligence. Elle la suit en excelence et en beauté. L'intelligence entend le vrai, la olonlé embrasse le bien. Elle ne l'embrasse point ar une sorte de nécessité aveugle, par une simple iipulsion de la nature, mais après une mûre déhbéation, librement et par choix. La Hberté, telle est la rouiière grandeur de la volonté humaine ; la liberté le se démontre pas, chacun en a le sentiment intéleiir, l'expérimente en soi tous les jours et dans lille occasions.

Kh bien! cette liberté volage, que sollicite le vice, je i retiens, je la tourne à la vertu, je la plie au devoir, )inme je soumets ma raison à la vérité. «Devoir, mot rand et sublime, toi qui n'as rien d'agréable ni de illeur et commandes la soumission, en proposant iH' loi qui d'elle-même s'introduit dans l'âme et la rce au respect et devant laquelle se taisent tous les 'iichants, quoiqu'ils travaillent sourdement contre le; quelle origine est digne de toi? Où trouver ^ racine de ta noble tige, qui repousse fièrement ule alliance avec les penchants, cette racine où faut placer la condition indispensable de la valeur que les hommes peuvent se donner à eux- |mî'mes (1)? »

Oui, l'homme a ce pouvoir de combattre l'égoïsme, |(le faire taire ses penchants, de fuir le mal et de se dévouer au bien, à la vertu : Erit illi gloria œtema, mi potuit tramgredi et no7i est transgressus, facere

(1' Katït, la Haison prat., \, 3.

182 BEAUTÉ DE l'uOMME.

7)iala et non fecit (i). La vertu, c'est plus que le bit ordinaire et médiocre, c'est une conformité constant, amoureuse, à la loi morale, c'est le bien élevé àcelt puissance où il resplendit, c'est donc à la fois le biei; et le beau, et, conséquemment, le beau din sa manifestation Il plus sublime et la plus i)ure.

A plusieurs le don d'une splendide intelligence a été refusé, mais à tous a été accordé celui d'une bonne volonté, parce que la bonne volonté dépend de l'usage que chacun fait de son libre arbitre. Or, la beauté morale passe avant la beauté physique, avanl la beauté intellectuelle, et elle suffit toute seule a ennoblir l'Ame la plus déshéritée du génie, à illumi ner le visage le plus vulgaire.

La beauté morale, combien de formes diverses et touchantes ne revet-elle pas? Elle est grande, la jeune fille qui, lorsque tout lui sourit dans le monde el qu'on jette les fleurs sous ses pas, dit adieu à tout. va cacher sa beauté dans un cloître, ou, simple sœur de charité, donner son cœur à des étrangers, à des inconnus qui gémissent dans un hôpital. — Il est beau. il est magnifique, l'intrépide missionnaire qui se sépare de sa mère, impose silence aux plus tendres affections pour aller sur une terre éloignée, sauvage, porter la bonne nouvelle à des frères malheureux, assis à l'ombre de la mort. — Il est grand aussi ce soldat obscur qui entreprend la difficile guerre de se combattre lui-même, de réprimer ses passions vio-

(1) Ecclésiastique, xxxi, 10.

BEAUTÉ DE l'hOMMJE. {g^

lentes, et de faire régner en lui la paix, l'ordre et l'harluonie de la vertu? « Les plus grandes, les plus difficiles vertus, ne se rapportent point directement aux au très ; rllos s'exercent en nous et sur nous. Etre maître de soi, régler son âme et sa vie, surmonter l'orgueil, la volupté, le désespoir, sont des actes de vertu bien autrement héroïques qu'un mouvement de pitié, de gén('Tosité,de bonté même : un trésor donné à un pauvre coûte mille fois moins au cœur et pèse moins dans la justice éternelle qu'un désir étouffé ou combattu (i). »

i;iiomme peut s'élever plus haut encore : il peut se tourner vers Dieu, le reconnaître véritablement pour son Dieu, pour son principe et sa fin, pour son père et son seigneur ; se prosterner aux pieds de Celui qui est et qui seul mérite d'être, l'adorer, l'aimer, le prier, croire à sa parole, croire à son amour, en un mot se donner à lui. xNon, l'homme n'est jamais plus i-^rand que lorsqu'il abaisse sa grandeur devant l'aui:uste majesté de Dieu, et qu'il s'unit à lui par des liens intimes, car jamais il n'est davantage dans l'onlre, ni plus près de Celui qui est à la fois le vrai t'I le bien, la lumière et la chaleur, la perfection alisolue toujours prête à se répandre sur ceux qui le •lésirent et le cherchent.

In nouveau trait, hien digne qu'on le remarque, vient ajouter du prix à la pratique du bien, autant et plus encore qu'à la connaissance du vrai : c'est que l'Iiomme doit conquérir la vertu à la sueur de son

(1) Cousin, Premier essai du vrai principe de La moraU, n. 282.

\Hi BEAUTÉ DE L*BOMME.

front, et veiller sur sa conquête, comme l'avare su son trésor, de peur de la voir à toute heure s» chapper de ses faibles mains. — Dieu est juste pai nature, l'ange par une détermination qui ne se réitère pas, riionime par une oblation de lui-mèiiu' qui a toujours besoin d'être renouvelée, et qui toujours lui demande de nouveaux efforts, lui impose une peine nouvelle. J'admire le travailleur fatigué qui mange le soir à son foyer le pain arrosé de ses sueurs. C'est bien son pain à lui, il l'a gagué, il peut dire en toute vérité, paneni nostrum quotidianiim. Eh bien! moi aussi j'ai gagné, au prix de mes efforts, le pain dont se nourrit mon Ame; et cela est beau, et cela me grandit à mes yeux(l).

Là est la grandeur du pauvre si je regarde en haut, et là aussi la grandeur du plus riche des êtres si je regarde en bas les créatures mendiantes qui se nourrissent d'une substance grossière, sans soupçonner même l'existence du pain supersubstantiel dont je fais mes délices.

On dira peut-être : vous ne regardez les choses que par un côté; cette intelligence, cette volonté que vous exaltez à plaisir n'est point une volonté, une intelligence réelle et vivante; c'est une volonté, une inteUigence idéale. Voyez l'homme réel : son espril

(l) « Labores manuum luarum quia manducabis, beatus es et honc tibi erit. »> Ps. cxxvn, 2.

«. Celui qui n'a jamais arrosé de ses larmes le pain qu'il mange, celui qui, le cœur plein d'angoisse, n'est pas resté, pendant de longues nuits d'insomnie, tristement assis sur son lit, celui-là ne vous connaît pas, puissances célestes ! »» (Goethe. 1

BEAUTÉ DE L'hOMME. |85

est esclave de l'erreur, sa volonté esclave du vice. L'objection, en l'admettant dans toute sa force, prouverait seulement que l'homme peut faire de sa liberté un mauvais usage et déchoir volontairement de sa haute dignité. Nous ne le contestons pas. Nous avons seulement montré la grandeur, la beauté de rinlelligence et de la volonté de l'homme considérées en elles-mêmes, telles qu'elles sortent des mains de Dieu et tant qu'elles restent fidèles à leur nature et à leur idéal. Il demeure vrai que l'homme, se conduisant en homme, occupe dans la création une place exceptionnelle et qu'il voit à ses pieds tout le reste (le l'univers : Omnia f^uhjechti mh pedibus ejm, oves pthiwps unhprsas. insuppr ot pecora campi, volucres nrliptpiscps maris, qui perambulajitspmitas maris {{), N'oublions pas d'ailleurs que si l'homme peut tomhpr, il pcMit aussi se rplpvpr-, s'il peut se tromper, il l'eut corriger ses erreurs ; s'il peut s'égarer, il peut revenir de ses égarements. Or autant il s'abaisse dans le premier cas, autant, dans le second, il montre de ^nandeur et de véritable beauté. Louis de Gonzague me ravit, pour avoir gardé intacte la pureté de son cœur, et Thomas d'Aquin, pour être demeuré consi-ïnl et fidèle à la vérité. Mais j'admire Madeleine se jetant aux pieds de Jésus et se relevant avec une ,™ndeur d'Ame incomparable, et Augustin écrivant le livre de ses Confpssions et de ses Rétractations. Si maintenant, il fallait établir une comparaiso7i

M) Ps. VIII, 8, 9.

■Il

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entre rintelligence et la volonté et donner la préfé rence à l'une des deux, nous aurions recours à un» distinction nécessaire. Au point de vue moral, nu doute que la volonté n'ait le dessus, puisque seul elle nous attache à la vertu et nous rend efTectivemen bons. La raison, il est vrai, nous montre le devoir nous excite même à prendre parti pour lui, et poiis sée jusqu'au bout, la science donne à l'àme une réoll élévation. Cependant, la science toute seule ne fai pas le bien, et l'on a vu de grandes intelligences assc ciées à des caractères vulgaires et bas.

Mais si l'on examine la chose en soi, au point d vue général et absolu, c'est la raison qui a le pas su la volonté. Son objet d'abord est plus étendu : ces l'être, tout l'être, concret et abstrait, particulier « universel, réel et possible, tandis que la volonté u se rapporte ([u'au bien. Ensuite, la raison est avaii la volonté; la volonté la suppose, trouve en elle s raison suffisante et découle d'elle comme de son prii cipe immédiat. De plus, seule, la raison est un prii cipe et une règle, la règle et la mesure de la volonl» aussi bien que des appétits inférieurs. D'où il su que la volonté tire sa droiture de la droiture mémed la raison, et que, selon l'expression de saint Thoma^ la vertu morale n'est qu'une sorte de participatio de la droite raison dans la partie appétitive : Nih alind est quam participatio quxdam rationis recta in parte appetitiva (1).

(l) Qq. disp. de virt., q. 1, a. 2, C. et q. xxii, De Volunlai a. Il, c.

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Il découle aussi de ce que nous avons dit qu'un homme attentif à ses devoirs et cà la santé de son Ame doit veiller avec autant, sinon avec plus de soin, sur la rectitude de son esprit et sur l'attachement aux vrais principes, que sur la pureté et sur la chasteté de son cœur.

Au point de vue esthétique, l'Ange de l'Ecole donne encore la première place à l'intelligence. En effet, la hcanté neconsisle-t-ellepas dans l'éclat etlaproporlion ou l'harmonie? Mais ces deux attributs ont leur source dans la raison ; car à elle seule appartient la lumière qui éclaire et qui établit en toutes choses de justes proportions. Voilà pourquoi la vie conteiniihtire, qui consiste tout entière dans l'exercice de IVsprif, est belle d'une beauté propre et essentielle. Vussi le Sage a-t-il pu dire de la sagesse : Je suis devonu amoureux de sa beauté. — Les vertus morales m contraire ne sont belles que d'une beauté d'empi mit et dans la mesure où elles se conforment à Tor- Ire établi par la raison. Par exemple, le mérite de la cinpérance, c'est de réprimer les convoitises des laissions qui obscurcissent le regard de l'esprit et le nérile de la chasteté, c'est de rendre l'homme tout i fait propre à la contemplation, en le détournant los plaisirs de la chair qui abaissent l'Ame vers les lioses sensibles, suivant la remarque de S. Augusin (1).

1) « Pulchritudo consistitin quadam claritate et débita proortione. Utrumque autem horura radicaUter in ratione inveitur; ad quam pertinet et lumen manifestans, et proportionem

BEAUTÉ DE L HOMME

§ IV. La variété ramenée à Vunité,

il ne nous reste plus à vérifier dans Thomme qu'un loi esthétique: l'admirable loi de l'unité dans la va riété. Or, telle école mutile la variété, telle autr. l'unité de notre être. Etablissons donc cette unité ( cette variété contre cette double erreur, égalemen contraire à la vérité et à la beauté.

Vous trouvez des auteurs qui croiraient faire tort Tunité de notre àme, s'ils admettaient en elle plusieur facultés réellement distinctes les unes des autres. ; les entendre, les facultés se confondent avec l'esscnc. et ne se distinguent d'elle ([ue logiquement ou ton au plus virtuellement; la sensibilité, c'est l'àme ei tant qu'elle sent; l'intelligence, l'àme en tant qu'eil. comprend: la volonté, l'ùme en tant qu'elle veut. - D'autres, par un défaut contraire, sacrifient l'unité o admettent dans riiomme non seulement plusieurs facultés, mais encore plusieurs Ames différentes.

Pour saint Thomas, défenseur énergique de la dis tinction des facultés et de l'unité de l'àme, ici comm»

debitam in aliis ordinare. Et ideo, in vita contemplativa. qua consistit in actu rationis, per se et essentialiter invenitur pul chritudo. Unde (Snp., viii, 2) de contemplalione sapientiiT dici tur : Amator factus sum fonnœ illius. — In virtutibus auten moralibus invenitur pulchritudo participative, in quantum soi licet participant ordinem rationis, et pnccipuè in temperanliâ. quve reprimit concupiscentias maxime lumen rationis obs<u rantes. Et inde est quod virtus castitatis maxime reddit hominem aptum ad contemplationem, in quantum delectatione? venereœ maxime deprimunt mentem ad sensibilia, ut Augus tinusdicit <> {Soliloq., I, 10, 2' 2», q. 180, a. 2, ad 3.)

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ailleurs, il a le secret d'accorder ce qui semble contraire et de faire servir les dissonances à la cause de iharmonie. 11 établit d'abord que, dans tout être créé, dans l'ange aussi bien que dans l'atome, il y a trois choses intimement unies, mais réellement distinctes : Yrsscnce, lapfn'ssance, et ïopcralio?i; l'opération est IVIfet de la puissance, et celle-ci trouve dans l'essence son fondement et sa raison d'être. Dieu seul, en vertu de son infinie simplicité et perfection, peut agir par son essence sans l'intermédiaire d'aucune faculté.

Appliquons à l'homme cette théorie générale. Nous avons en notre faveur des raisons victorieuses et des faits bien établis.

L'essence, par elle-même, ne dit aucun rapport à l'opération: absolue et complète en soi, elle se borne î idacer l'être dans une catégorie ou espèce déterminée. Au contraire, toute faculté est essentiellement ^ordonnée avec un certain acte qui la complète; ;»ar exemple, l'ouïe implique une relation nécessaire i laudition, l'intelligence à l'acte intellectuel, et la volonté à la volition. - I/essence ne passe point de 1 puissance à l'acte, elle est toujours en acte, tou- ">irs identique à elle-même, tandis que la faculté se louve tantôt en puissance, tantôt en acte, et passe ilternativement de l'un à l'autre. - De plus, l'âme iinnaine subsiste en soi, elle est une véritable subfJiMce ; mais lafaculté existe dans un sujet qui la reçoit t la supporte. Ainsi, ni l'intelligence ni la volonté ne

iibsistent en elles-mêmes, mais seulement dans l'âme ui les reçoit, comme toutes les autres facultés.

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A la force des raisons vient s'ajouter la lumière defaits. L'expérience l'atteste, les facultés de nolit âme sont multiples et diverses comme leurs opéra tions ; les unes, on ne l'a pas oublié, sont organicpies les autres inorganiques, et les premières aussi bifii que les secondes se subdivisent à leur tour en phisieurs espèces. — Voyez encore la belle biérarciiie qui les gouverne, la subordination qui les relie entre elles, la dépendance qui règle l'exercice de leur infatigable activité. Le mouvement ne se produit qu'à la suite de la connaissance, la volonté ne s'exerce que d'après les lumières de la raison, celle-ci a besoin du concours des sens, et la sensation à son tour présuppose la vie.

D'autre part, l'Ame liumaine, ainsi que toute substance, est une dans son essence, dans son fond; et bien loin d'être la collection des facultés et des pbénomènes, comme le prétend l'école sensualisle, elle est au contraire le lien, le support y le point central (k^ pbénomènes et des facultés. Ceci posé, comment in' pas voir qu'elle est tout autre cliose que ses facultés? Et comment une seule et même cliose pourrait-elle dépendre d'elle-même, ou être subordonnée à ellemême ?

Pesez encore les conséquences du système que nous combattons. Si les facultés ne se distinguent point de l'essence, qui est unC^t identique, il faut renoncer ii les distinguer entre elles; il n'y a plus qu'une faculté primitive dont toutes les autres découleront par voie de transformation progressive. Supposez maintenant

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que celte faculté primitive soit organique, toutes celles qui s'en suivront seront du même ordre, et l'on aura le système de la sensation transformée; si au contraire on la suppose inorganique, on tombera dans l'idéalisme transcendental.

Pour toutes ces raisons, saint Thomas, toujours si juste, si mesuré dans son langage, n'a pas craint de prononcer cette sentence formelle: Impossibile est direre rjuod essentia animœ sit ejiis potentia, Iket hoc quidam posueriïtt (i).

Mais autant nous croyons à la distinction et à la variété des puissances, autant nous défendons l'unité de l'àme. Déjà nous avons reconnu dans l'homme une seule nature et une seule personne également composée de l'àme et du corps. Or, le principe de cette unité substantielle n'est autre que l'unité de làine, forme du composé humain. Que l'homme pense en tant qu'esprit, qu'il sente comme l'animal, 'f"'il végète comme la plante ou qu'il subsiste à la façon des êtres inférieurs, c'est le même être qui fait tout cela, et il fait tout cela par une seule et même '•me, l'àme intellectuelle.

Il a semblé à certains auteurs qu'une seule âme ne pouvait rendre compte d'opérations si multiples, si diverses; en conséquence, ils ont donné à l'homme liois c\mes, l'àme végétative, l'âme sensitiveet l'âme laisonnable; d'autres ont admis deux âmes seulement, l'une sensitive et l'autre raisonnable; d'autres

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enfin, comme Duns Scol, ont estimé que l'âme rai sonnable pouvait à elle seule expliquer les trois fonc tions de la pensée, de la sensation et de la vie végé lative, mais non pas les propriétés physiques; et pour ce motif, à l'àme raisonnable ils ont joint la forme de corporeité, source des attributions du corps humain, envisagé comme simple matit»re.

Mais ces différentes opinions ne s'accordent pas avec l'unité substantielle que nous avons montrée et admirée dans l'iiomme; au lit'u de cet être merveil leux, multiple dans ses facultés, un dans sa substance, elles introduisent un être bizarre, double, triple ou même quadruple : un corps, une plante, un animal. un homme.

Autre raison, également esthétique et philoso phique : l'unité d'un être s'accroît dans la mesure où s'accroît sa perfection; si bien que dans la grada tion des formes, toujours la forme supérieure fait disparaître les formes inférieures, qu'elle contient elle-même éminemment ; dans l'animal, l'Ame sensible abolit l'àme végétative, et celle-ci, dans la plante, abolit la forme de corporéité.

« La forme plus parfaite, dit excellemment le Docteur angélique, fait par un seul principe ce que les formes inférieures ne font qu'à l'aide de plusieurs principes ; et en même temps elle fait quehjue chose de plus. Par exemple, si la forme du corps inanimé donne à la matière d'être et d'être un corps, la forme de la plante lui donnera cette perfection et la vie en plus; Tàme sensible lui donnera l'être, la vie, et la

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sensation en plus ; l'âme intellectuelle lui donnera l'être, la vie, la sensation, et, en outre, elle aura la faculté de raisonner (i). » Voilà pourquoi le Stagirite compare les âmes aux diverses figures; or, on sait que la figure supérieure, tout en restant une, contient en soi la figure inférieure, comme le pentagone, qui n'est qu'une seule figure, et qui cependant contient a la fois cinq angles, quatre angles et trois angles

Par là se trouve résolue Pobjection proposée par nos adversaires, à savoir qu'une seule et même âme uv peut produire des actions aussi diff'érentes que la pensée, la sensation et la vie. Car elle ne fait point ces choses par son essence, ni en tant qu'une, mais ^n tant qu'elle est virtuellement plusieurs âmes, ^1 qu'elle se sert de plusieurs facultés réellement •iistinctes et correspondant à ces diverses opérations.

Après toutes ces considérations, nous devons nous lemander en finissant quel sera l'idéal de l'homme. ' Si je concevais une nature purement intelhgente lit Bossuet, il me semble que je n'y mettrais qu'en- •ndre et aimer la vérité, et que cela seul la rendrait heureuse (2). » C'est bien là, en effet, tout l'idéal d'un ^^prit. Mais Phomme, continue Bossuet, n'est point "ne nature purement intelligente, il est une nature •ntelligente unie à un corps, et partant, le bon état de son corps doit faire une partie de sa perfection et de son bonheur. En quoi donc placerons-nous Pidéal de

I) Qq, disp.., De anima, a. 9.

'^} Conn. de Dieu et de soi-même, ch. iv, | !.

iOi

BEAUTÉ DE l'hOMME.

l'homme? Dans la réalisation du vœu formé parle poète :

Orandum est ut sit mens sana in corpore sano.

Un corps sain, c'est-à-dire en bon état, bien conslitué, entièrement soumis à l'empire de l'Ame, le plus propre à l'aider dans l'acte de la connaissance, le plus apte à rendre ses divers sentiments; en un mot, un corps parfaitement conforme h l'idéal d'un corps el d'un corps humain.

A vrai dire, il n'y a [jas de beauté physique absolue, et la beauté du corps est purement relatiip. En effet le corps n'est pas pour lui-même, il est pour l'Ame; on ne peut donc l'apprécier à sa juste valeur, qu'eu le rapportant à l'ame qu'il doit servir et montrer au dehors. Un corps qui ne serait beau (jue d'une beauté plastiiiue rappellerait l'apologue si connu : belle tvle, mais de cervelle point. D'ailleurs, si le corps tire de l'Ame son être et sa perfection, comment n'en tireraitil pas aussi sa l)eaulé? Seulement, il y a un lypo absolu de beauté corporelle, en ce sens qu'il y a telle forme corporelle qui exprime parfaitement et mieux que toute autre la beauté invisible de l'Ame.

Une Ame saine, c'est-à-dire conforme à l'idéal d'une substance immatérielle, douée d'une intelligence droite et forte, d'une noble et courageuse volonté, cherchant le vrai avec passion, embrassant le bien avec ardeur, maîtresse de son corps et d'elle-même, détachée de ce monde périssable, tournée vers le ciel par sa pensée et ses aspirations, faisant consis-

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ter sa perfection et son bonheur à ressembler à Dieu, dans là mesure du possible.

a C'est donc là mon exercice, c'est là ma vie, c'est là ma perfection, et tout ensemble ma béatitude, de connaître et d'aimer celui qui m'a fait. Par là, je reconnais que tout néant que je suis de moi-même, je suis fait toutefois à son image, puisque je trouve ma perfection et mon bonheur dans le même objet que lui, c'est à-dire dans lui-même et dans de semblables opérations, en connaissant et en aimant (1). »

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