‹ L'Idee du beau dans la philosophie de Saint Thomas d'Aquin [microform]Chapitre 19 sur 39 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LE BEAU DAXS l' U N I V E R S .

Les Grecs donnèrent à l'univers le nom de KccrfAoç, (lui veut dire ornement, les Latins lui donnèrent C(|lui de muudtis, qui marque sa perfection achevée (2). Ainsi, dans son nom même, le monde nous révèle son exquise beauté.

Cette beauté, il ne faut point un grand esprit ni de longues recherches pour la découvrir; l'ignorant et le savant la reconnaissent et l'admirent; il suffît d'ouvrir les yeux pour l'apercevoir.

(1) Bossuet, op cit., ch iv, § 10.

(2) o Quem GriTci fpost Pythagoram) xoojjlov, nomine ornamenti appellavere, eum nos a perfecta absolutaque elesantiâ mundum dicimus. » (Pline, ilUt. nalur.. 11. 3.)

Or, on peut la contempler sous deux aspects : re garder de près, interroger avec soin chacun des être> dont se compose le monde, pour admirer en chaciin le nombre, l'intégrité, l'harmonie, l'unité et l'éclat; ou bien négliger les détails, pour s'élever plus haut, s'appliquer aux vues d'ensemble, s'attacher aux considérations supérieures.

La première étude conduirait à des résultais prodigieux, surtout si l'on demandait h toutes les sciences qui s'occupent de la nature la description des merveilles qu'elles ont jusqu'ici enregistrées. Mais, comme dit l'Ecriture, on ne peut compter les étoiles du ciel ni mesurer le sable de la mer.

Reste la seconde, qui s'arrête de préférence aux vues d'ensemble, qui étudie les créatures dans leurs rapports, dans ce qui les unit ou les sépare, dans les lois générales qui président à tous les mouvements.

Vu de ce côté, l'univers fournit davantage encore à l'admiration, parce que, selon le mot de saint Augustin, « la beauté est bien plus éclatante dans le tout que dans les parties (i). »

Même restreint à ces proportions, le problème est encore trop vaste pour nous. Il nous faudra le réduire et nous borner à chercher dans le monde les différents caractères que nous avons assignés à la beauté,

(l) De Gènes, cont. Manich., cxxxi.

S. Thomas fait une remarque spmblable sur un verset de la Genèse : <» De singulls creaturis dicitur : Vidit Deus lucem, quod esset bona, et similiter de singulis. Sed de omnibus simul dicitur : Vidit Deus cuncta quœ fecerat, et erant valde bona. • 1*, q. I"?, a. î, ad {.

DANS l'univers. ^97

ccsl-àdire la variété, lintégrilé ou la perfection, la proportion, l'unité et l'éclat de la forme.

Cependant, la forme de l'univers n'est point celle qn avaient rôvée certains philosophes de lantiquité l'Ialon se représentait le monde comme ,. un seul animal, comprenant en soi tous les animaux mortels PI immortels, doué d'un corps visible et d'une âme invisible. » Les stoïciens donnaient aussi au monde une àme divine pour forme substantielle, et ils (lisaient avec le poète :

Mens agitât molem et magno se corpore miscet.

Ces conceptions, on le devine sans peine, sont tout a fait erronées. Le monde n'est point un tout na- ('"••■I. doué dune unité substantielle, loin de là- il se roinpose dun nombre presque infini de substances 'livcrses, ayant toute leur individualité propre Dans 1" monde comme dans un édifice, la forme n'est aiilrc que l'ordre des parties. - En résumé, quatre poiiils seulement restent à étudier touchant la beauté 'I" 1 "nivers : variété, ordre ou harmonie, unité et fH'r fret ion.

§ I. Variété de lunivers.

Kst-il bien nécessaire de raisonner sur la variété 'l'" lunivers/ N'éclate-t-elle pas de tous côtés dans la nalure? Qui ne voit ,1e ses yeux les plantes qui ornent la terre, les animau.x qui marchent ou s'agitent •"■près de nous, et les astres radieu.x et innombrables f" brillent au firmament? Cette incroyable variété,

if

même à ne consulter que lobservalion la plus grossière, n'a-t-elle pas quoique chose d'effrayant et de sublime qui jette l'àme dans une méditation voisine de l'extase ?

Mais voici la différence entre les œuvres de Dieu et les œuvres de l'homme : celles-ci languissent toujours en comparaison de l'idéal, tandis que celles-là confondent tous les calculs de notre raison, tous h^s rêves de notre imagination. Laissons donc nos sens avec leur courte vue, notre raison avec ses froids calculs et notre imagination avec ses rêves impuissants, et demandons aux scirtices de la nature, à l'astronomie, à la piiysique et à la physiologie de nous dire la plus petite partie seulement de la réalité et dos variétés infinies, jusque-là inconnues, qu'elles viennent de découvrir dans cet immense univers.

GrAce à l'astronomie, le ciel acquiert une étendue que l'n'il ne soupçonne pas et que l'imaginalion, av(»r ses hardiesses, n'aurait jamais créée. Des mondes naissent, le voile qui les couvrait s'écarte peu à pou, et chaque jour nous apporte de nouvelles révélations.

« Que signifie, s'écriait Fénelon, cette multitude presque innombrable d'étoiles? La profusion avec laquelle la main de Dieu les a répandues dans son ouvrage fait voir qu'elles no ooùtent rien à sa puissance. Il en a semé les cieux, comme un prince magnififjue répand l'argent à pleines mains, ou comme il met des pierreries sur un babil. Que (pielqu'un dise, tant qu'il lui plaira, que ce sont autant de

DANS l'uNIVEHS. ^99

mondes semblables à la terre que nous habitons; je le suppose pour un moment : combien doit être puissant et sage celui qui fait des mondes aussi innombrables que les grains de sable qui couvrent le rivage des mers, et qui conduit sans peine, pendant tant de siècles, tous ces mondes errants comme un berger conduit un troupeau (i). »

Ce qui, aux yeux de Fénelon, était une hypothèse téméraire, une invraisemblable supposition, est devenu pour nous une réalité. Ces milliers de flambeaux allumés sur nos têtes, soleil, planètes, étoiles de toutes sortes, sont bien des mondes en effet, souvent plus vastes que la terre, et perdus pour ainsi dire dans l'immensité des cieux. L'étoile la moins éloignée de notre système, mille milhards de heues la s.'parent de nous. Au delà de l'étoile polaire, voici iMi astre qui marque cent-soixante-dix-mille milliards de lieues. IMus loin, les chifi-res s'épuisent et ne suflisent plus à compter. Disons seulement qu'il y a des «'toiles si éloignées de nous, que leur lumière, malgré

(t) ne re.risl. de Dieu et de ses attributs, 1" part., ch. ii.

" Us siècles accusant leur alphabet stérile, De ce» astres sans fin n'ont nommé qu'un sur mille. Que di-je? Au bord des cieux ils n'ont su qu'ondoyer Les mouvantes lueurs de ce lointain foyer.

Les Cieux pour les mortels sont un livre entr'ôuvert, Ligne à ligne à leurs yeux par la nature offert; Chaque siècle avec peine en déchiffre une page, Et dit ; « Ici finit ce magnifique ouvrage ! Mais sans cesse le doigt du céleste écrivain Tourne un feuillet de plus de ce livre divin, Et l'œil voit, ébloui par ces brillants mystères, Etinceler sans fin de plus beaux caractères. »

(Lamartine, L'infini dans les cieux.)

liT

sa course vertigineuse, ne peut parcourir la distance qui les sépare de notre terre, qu'en employant cent ans, mille ans, mille siècles, dix mille siècles.

Le télescope nous a fait d'autres révélations à peine croyables : au delà des six mille lumières que distingue notre œil au firmament, il a découvert des millions et des millions de soleils. A ces soleils, ajoutez les planètes et les astéroïdes, en nombre incalculable (1).

Du ciel descendons sur la terre, et après les infiniment grands interrogeons les infiniment petits : il y a là, chez les microphytes et les microzoaires, une infinité de mondes microscopiques. Or, sait-on bien qu'un milliard de microzoaires ne pèse pas un gramme, et qu'il faut mille millions de micropbytes pour égaler la grosseur d'une goutte d'eau?

Citons quelques chiffres seulement : C'est par millions que se comptent les cellules renfermées dans un millimètre cube de bière. — La goutte de sang suspendue à la pointe d'une aiguille contient plus d'un million de globules. — Les globules rouges <lii sang de l'homme mis en ligne font presque cinq fois le tour de la terre (P. Bert). — A la plante des pieds

(1) « X mesure qu'on avance, la progression numérique saccroît rapidement. D'après Arago, il faudrait compter 9,.')()<1.0<)0 étoiles de la troisième grandeur, 2^,097 .(XK) de la quatorzième, et évaluer à 47 millions le nombre total des étoiles de toute grandeur visibles, jusqu'à la quatorzième. En admettant seize grandeurs, Lalande, Delambre et Francœur reconnaissaient un total d'à peu près 75 millions d'étoiles visibles, et d'autres astronomes ont élevé ce nombre jusqu'à 100 millions. »> Ch- Uvôque, Les Harmonies providentielles, ch. I, § 1.

Dans l'univers. ^q^

ou à la paume de la main, on compte près de huit cents glandes sudoripares par centimètre carré (Béclard). - n-Orbigny a découvert trente-huit mille fmam.mferes dans trois grammes de sable aux An-

Que dire maintenant de la fécondité de certains annnaux et de certains végétaux? Un esturgeon peut pondre plus de sept millions d'œufs; dans une carpe ou en a compté plus de deux cent millions; la poslén t. d un seul puceron, à la huitième génération, peut a.ten.dre le chiffre de quarante-quatre quatrillons Un pavot porte quelquefois trente-deux mille graines ; un p.ed de tabac, quarante mille; un platane, cent milleun orme, trois cent mille.

■Mais tout cela est moins qu'un atome à côté du ">"nde invisible des purs esprits. 0 prodige ! voici que les nombres de la matière s'effacent devant ceux que "ous montre la foi dans les anges. Daniel en a vu un mdie de millions qui exécutent les ordres de Dieu et 'hK mille fois cent mille qui demeurent en la pré- -nce du lYès-Haut (1). « H ne faut pas croire que on puisse les compter, dit Bossuet..., ils sont innoml"a .les, et l'esprit humain se perd dans cette immense '""ll'tude. Comptez, si vous pouvez, ou le sable de la "•••T, ou les étoiles du ciel, tant celles que l'on voit '|i>e celles que l'on ne voit pas, et crovez que vous n avez pas atteint le nombre des ange^. Il ne coûte nen à Dieu de multiplier les choses exceUentes; et ce

»n.ia'^i^rebrt'rM;:::.'Tot"' *'' *' '"■'" """■'^ <=«"'«-

qu'il y a (le plus beau, c'est, pour ainsi dire, ce qu'il prodigue le plus (1). »

Saint Thomas avait dit dans le même sens : Angeli in quadam ynultitmUne maxima stmt omnem materialem multitmUnem excedentes. Pourquoi? Parce que « la perfection de l'univers étant ce que Dieu a par-dessus lout en vue dans la création des choses, les êtres les plus parfaits sont ceux que Dieu se plaît à multiplier davantage : Tanto in inajori excessii sunt creata a Deo. Or, de même que dans les corps, l'immensité (excessiis) se prend du coté de la grandeur, de même, dans les ciioses spirituelles, elle se prend du côté du nombre ou de In multitude. C'est pourquoi nous voyons que les tuips célestes, qui sont aussi les plus parfaits, surpassent infiniment en grandeur les corps terrestres. Il est donc raisonnable de croire que les substances spirituelles ou angéliques sont incomparablement plus nombreuses que les substances matérielles {'2). »

Après de tels chillVes, soit dans le monde des esprits, soit dans le monde des corps, ([ui ne se croirait en

(1) Eleuat. sur les inyst., 1» semaine, !'• éI6v.

L'opinion de S. Thomas et de Bossuet, si étonnante au premier abord, envisagée de plus près, n'oflYe rien que de très raisonnable. La distance est moins grande de l'atome ^ l'homme que de l'homme à Dieu. Si donc d a fallu un nombre si prodigieux d'êtres inférieurs pour combler les intervalles et reproduire les différents degrés de létre matériel, il a dû falloir un nombre plus grand encore d'ôtres supérieurs pour combler les Intervalles et reproduire les dillérents degrés de l'être spirituel.

DANS l'lNIVERS. 2()3

présence de Pinfîni, s'il ne savait par la raison qu'un nombre ififini est impossible?

Or, que nous disent et que signifient ces nombres? Se peut-il qu'ils ne soient qu'un jeu de la nature, ou j.ltdùt ne proclament-ils pas avec une émouvante éloquence non seulement l'existence, mais encore la l^)ute-puissance et l'inépuisable fécondité de l'auteur des choses? Que l'action de l'homme est bornée et (jue sa fécondité est stérile, en face de l'action et de il fécondité du Créateur I

Elevons nos pensées plus haut encore, et avec le Docteur Angélique, sachons voir dans la prodigieuse multitude et variété des êtres autant de reproduclions et de copies de la perfection divine. « La distinction et la nmllitude des choses viennent non pas du hasard, mais d'un secret dessein du premier agent <I«ii est Dieu. En effet, il a créé les êtres pour leur < onnnuniquer sa bonté, sa perfection, et en même U'nq.s pour l'exprimer, la représenter en eux. Mais luuime une seule créature ne saurait convenablement n'I»résenter l'infinie perfection, il a produit des créatures nombreuses et diverses, afin que ce qui manque .1 une d'elles pour cette représentation pût être suppléé par une autre ; car la perfection, qui en Dieu est simple et uniforme, se trouve multiphée et divisée •lans les créatures. Aussi l'univers exprime-t-il bien mieux la perfection divine que n'importe quelle créature parlicuhère (1). »

'Il

§ II. Ordre et harmonie de L'univers.

Le nombre et la variété que nous venons d'admirer dans le vaste univers est peu de chose à côté des merveilles de l'ordre et de l'harnionie. Nul doute que le nombre si merveilleusement varié n'atteste une puissance de conception et d'exécution infinie. Et cependant, on s'en souvient, la variété n'est que l'élément matériel du beau. Où l'artiste révèle davantage son génie, c'est dans la proportion, la convenance et l'harmonie de son ouvrage.

L'auteur de la nature aura-t-il été aussi parfait dans l'harmonie que dans le nombre? C'est-à-dire aura-t-il su adapter à leur fin propre les êtres sans nombre qu'il a pu créer? A-t-il su combiner ensemble toutes les fins particulières, trouver k chaque chose la place qui lui convenait le mieux, faire régner l'harmonie au sein des contraires, et astreindre à des lois immuables des êtres mobiles et changeants? Quelques regards jetés çà et là dans le monde vont nous l'apprendre.

Commençons par la convenance. Nous l'avons définie une parfaite adaptation des moyens à la fin, des puissances à leur acte et à leur objet. Or, cette quahté, tous les êtres de la création, grands ou petits, la possèdent en effet dans un degré éminent. La science a pleinement confirmé l'affirmation si nette de l'archevêque de Cambrai : « Qu'on étudie le monde tant qu'on voudra; qu'on descende au dernier détail; qu'on

DANS l'univers. oq^

fasse lanaloinie ,1„ plus vil animal; qu'on regar.le'de l.c.s le nioHKlre grain .le l.lé semé dans la terre et la .na...ere dont ce germe se multiplie; qu'on observe alf.'t.vemenl les précautions avec lesquelles un l"'uton de rose s'épanouit au soleil, et se referme vers la nu.t, on y trouvera plus de dessein, de con- 'Inde^^et <l.ndustrie que dans tous les ouvrages

iTenons seulement quelques exemples dans les 'l'II"i'cM.ls ordres des choses créées. La plante a '-"u.eon sait, une douhle respiration: la respira- ;-i dmrne et la respiration uoclurne. La respiration 'li'-mc a pour organes les feuilles et les parties v.Mles. A la faveur de la lumière solaire, les parties vertes et les feuilles surtout al.sorl.ent l'acide carbo- "l'I'-e de l'air et le décomposent en ses deux élé- ""■-'Is : l'oxygène et le carbone. Elles dégagent la l'Ins grande partie de l'oxygène et retiennent le carême qu. solidifie le végétal et développe la couleur

la respiration nocturne procède à l'inverse. Elle i'I'sorbe 1 oxygène et .légage l'acide carbonique et ■ P'odu.t dune „,anière continue, à la luniFère et 'lans 1 obscurité. Or, celte alternance des deux resnim .'.ns s'efTectuant par des opérations symétriques ^l deja un phénomène remarquable. Mais elle donne 'fu a des phénomènes plus remarquables encore u- animaux, en consommant .sans interruption

f nelYrht rieî)ini. ("part, ch. it.

l'oxygène de Tair, en le remplaçant par un excès d'acide carl)oni(|ue, décomposent l'atmosphère et se la rendent mortelle à eux-m^mes. Eh hien, voici que les végétaux, pendant le jour, refont ce que les animaux ont défait; par la resi)iralion diurne, \\\ restituent à l'air une grande quantité d'oxygène, et renouvellent ainsi les sources altérées de la respiration animale.

De même, les oiseaux et les poissons ont des or ganes merveilleusement adaptés à tous leurs besoins : « Les ailes des oiseaux et les nageoires des poissons sont comme des rames qui fendent la vague de lair ou de l'eau, et qui conduisent le corps flottant de l'oiseau ou du poisson, dont la structure est senihlable à celle d'un navire : mais les ailes des oiseaux ont des plumes avec un duvet qui s'enfle à l'air, et qui s'appesantirait dans les eaux; au contraire, les nageoires des poissons ont des pointes dures et sèches qui fendent l'eau sans eu être imbi bées, et qui ne s'appesantissent point quand on les mouille (1). »

Autre adaptation digne de remarque : dans le milieu dense et souvent troublé où ils vivent, les poissons ont besoin de bien voir de près. Voilà pourquoi leur cristallin est sphérique et leur vue comparable à celle des myopes. Les oiseaux, par des motifs contraires, ont des yeux qui ressemblent à ceux des presbytes.

(I) De l'exisl. de Dieu, l'f partie, c. ii.

DAiNs l'univers. 2Q7

De même, chez l'homme, chaque sens se trouve parfaitement organisé en vue des qualités qu'il perçoit, et les difTérents mouvomonts qui constituent ou qu. accompagnent ces qualités n'impressionnent .lune manière efficace que le sens auquel ils s'ail ressent.

I.'antiqiiilc avait admis quatre éiénients, avec lesf.cls elle croyait expliquer tout ce qui regarde les rorps : la trrre, \>^n,, Van- et le fr,,. Quoi qu'il faille penser de celte divisiou, au point de vue scientiliqiio, toujours est-il que ces quatre éléments exercent sur les choses physiques une innuence décisive et se trouvent très bien adaptes chacun avec sa fonction l't sa mission.

La terre donne dans sa constitulion des marques 'lune haute sagesse; moins dure, elle ne pourrait nnns porter, nous enfoncerions partout comme dans "" l>ourbier ou du sal.lc; plus dure, elle serait ■noms féconde et se prêterait dimciicmont à la culli'i". - l/inégalilé des terrains, outre qu'elle nous nneo par les charmes de la variété, répond à des

l'csoms différents. Dans la vallée croît l'herbe destinée ' nourrir les troupeaux ; les coteaux bien exposé., au »"leil se couvrent d'arbres fruitiers et de vignoblesfps hautes montagnes, dont le front perce les nues' voient tomber h leurs pieds les torrents impétueux 'l'ii deviennent les sources des rivières.

Voyez l'eau, le plus abondant et le plus mobile des 'Wi"rte.s. Vous croiriez que ses molécules fugitives ^nnt se séparer: mais une force cachée les retient, et

sait même en faire un tout auquel elle donne un inn delé charmant. Une goulle de rosée, suspendue au léger feuillage de la rose, y adhère par un invisiMo lien, assez fort cependant pour que la perle Iranspa rente s'y l)alance sans tonihi r et garde une form«> ovale, régulière, manifestée par mille pelits éclairs.

Si vous la supposez plus raréfiée, l'eau devienrlra une espèce d'air, et toute la face de la terre reslcMa sèche et stérile. Si fluide et si propre à échapper, t'il.a néanmoins assez de consistance pour porter les plus pesantes masses, assez de fluidité pour se laisser distrihuer comme il plail à l'homme et devenir enhv ses mains une des plus grandes forces mouvantes

Les mers, par leur immhre et leur disposilinn. tendent à maintenir dans l'atmosphère la (piantilé de vapeur d'eau qu'elle doit contenir, et les payschaiuls. qui en ont un [dus grand hesoin, les possèdent aussi en plus grande ahondance. Dans certaines contrées partirulii'rement chaudes et où il ne pleut presipip jamais, les rosées de la nuit sont si ahondantes qu'elles suppléent au défaut de la pluie; ailleurs enfin, comme sur les hords du Ml, l'inondation ré^nilière des fleuves, en certaines saisons, vient à point nommé désaltérer les terres et leur apporter la fécondité.

Nous vivons plongés dans des ahîmes d'air comme les poissons dans des abîmes d'eau. Or, le bienfaisant auteur de la nature l'a parfaitement adapté et pour ainsi dire mesuré aux besoins de notre respiration. en tempérant dans la plus exacte mesure l'énergie

DANS l'cnIVERS. 2(jq

(io l'oxygène par la présence de l'azote. Plus épais et pins humide, il empêcherait la respiration- il en serait de même, s'il était plus subtil et plus raréfié \oyez aussi comme sa constitution pure et transi>arente est faite à dessein pour recevoir et transmettre la lumière; celle-ci peut en un instant parcourir les plus énormes distances, et du lointain pays (les astres arriver sans peine jusqu'à nous. Ainsi que 1 observe Fénelon, un peu moins de sublihté dans au- nous eut dérobé le jour, ou ne nous aurait laissé lout au plus qu'une lumière sombre et confuse romme quand l'air est plein de brouillards épais -^ 'ni arrive-t-il de perdre quelque chose de sa pureté OM même de se corrompre, les vents propices v-nnent tout à coup l'agiter et l'assainir, et tantôt alf.edir les saisons brûlantes, tantôt tempérer la rigueur de l'hiver.

f:t cet agent subtil et multiforme qu'on nomme la n.aleur, comment dire ses usages et son universelle adaptation? Si l'on n'a pas encore pu en expliquer la nature, sa vertu se révèle à nous sous mille formes •l'verses. Sans la chaleur rien ne se fait, et que ne fa.t-on pas avec elle? Tour à tour caressante et douce pmssante et redoutable, elle se mêle à tout et met en "•ouvement tout ce qui se meut. Otez-la, et la plante cesse de vivre, l'animal de sentir et de se mouvoir la nature d'être féconde, la lumière de briller : c'est du n^Mue coup la nuit froide et l'universelle mort. C'est elle qui conserve à la mer son état liquide et à l'atmosphère son état gazeux ; c'est elle qui dissout les

plus durs métaux, ébranle les plus lourdes masses, change les glaciers en torrents, les neiges en ruisseaux, l'hiver en printemps, la sève en feuille, la feuille en fleur et la fleur en fruit.

A la convenance qui proportionne avec art les moyens à la fin, s'ajoute cette autre convenance qui met chaque chose à la place qu elle doit occuper. Eh bien ! dans cet immense univers, peuplé d'êtres sans nombre et des plus différents, il se trouve que chaque chose est parfaitement à sa place, depuis la fleur jusqu'au soleil. Chaque plante, chaque animal a reçu en partage un milieu en rapport avec sa constitution, ses facultés et ses besoins. La science distingue les plantes calcicoles et les plantes silicoles, suivant qu'elles sont cantonnées de préférence dans les terrains calcaires ou siliceux. Il est des plantes (pii vivent couchées sur le sable des déserts à 50° ou 80^ tandis que d'autres se flétrissent à des températures ordinaires et réclament les grands froids.

La direction des montagnes influe sur la fécondité du sol, selon qu'elles arrêtent ou non les courants d air chaud et humide. Les différentes couches de la mer ont leurs habitants (pie l'on ne trouve pas ailleurs et qui y puisent des principes de vie, délétères pour d'autres. Quant aux animaux terrestres, leur étude conduit à des résultats analogues (1).

Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est la posi

(I) Sur l'adaptation des organes sensiUfs et locomoteurs des animaux avec leur milieu, soit absolu, soit accidentel, lire Ch. Lévôque, Harmonies provid., ch. iv, § 1 et 5.

DANS l'univers. ^11

lion de la terre dans le système solaire : elle est exigée parle rapport des masses du soleil et de notre plobe. Plus voisin de nous, le soleil nous enflammerait; plus éloigné, nous péririons faute de chaleur.

De plus, sa révolution oblique au plan de l'équaleur (obliquité de l'ecliptique) produit avec les différenées des climats les inégalités du jour et de la nuit, la variété des saisons et toutes les merveilles qui s'en suivent. - Il faut dire la même chose de la position el du mouvement de la lune, sans lesquels il se pro- ^Inirail un bouleversement dans ses phases et dans son action sur le flux et le reflux de la mer.

Fénelon avait tant dadmiration pour la sagesse qni a présidé au placement et à la disposition des choses de ce monde, qu'il s'est écrié dans son entiiousiasme : « Ce tout est si bien arrangé, qu'on n'y pourrait déplacer un seul atome sans déconcerter loute cette immense machine. »

Rien ne montre autant la force de l'artiste que son liahdeté à ménager les contrastes. Or, « le monde est pltMu de contrastes : contrastes de l'ordre physique, contrastes de l'ordre moral, contrastes de la terre et 'lu ciel, contrastes des climats et des saisons, conl'astes de lumière et d'ombre, de grandeur et de petitesse, de force et de faiblesse, de rigidité et de |>ouplesse, de bizarrerie et de grâce, contrastes des Iiauteurs et des abîmes, des tempêtes et des grands calmes, contrastes de la vie et de la mort, contrastes •les pensées sublimes et des pensées vulgaires, des passions violentes et des passions douces, des mœurs

policées et des mœurs harliares, et, an fond de tous ces contrastes, contraste de Tiiniversel mouvement de toutes choses dans l'éternel repos des lois (i). »

Il ne suffit point que les contraires soient mis en présence ; il faut veiller à ce (jue leurs inévitables combats ne fassent courir à l'ordre universel aucun danger; il faut même, s'il se peut, tirer l'harmonie du sein de la dêsharmonip. C'est la merveille qui se fait admirer dans toute la nature, et particulièrement dans le champ de la vie. Par exemple, le jour cl la nuit n'ont-ils point leur beauté, et qui voudrait étro privé de leur succession si bien ménagée et si régulière (2)? Le jour n'a pas besoin qu'on le célèbre. Mais la nuit elle-même, sous le voile modeste dont elle enveloppe sa beauté, ne cache-t-elle pas des

II) Monsabré, op. cit., 17» conf.

L'auteur de V Ecclésiastique a pris soin do signaler cette loi à notre attention : " Contra malum bonum est, et contra mortem vita : sic et contra virum justum peccator. Et sic intuere in omnia opéra Altissimi. Duo et duo, et unum contra unum. (c. 33, V. 15.).

(2) « Comprend-on ce qu'il y a de divinement calculé dan« l'éclat de l'étincelant midi, heure de l'extrême développement; dans le repos du silencieux minuit, heure de l'extrême recueil lement. et dans ces deux mouvements contraires du soir et du matin, excitateurs et conducteurs des deux mouvements délai vie?... Qui rend grâce à Dieu de la douce espérance que le matin réveille en nous et de la pieuse mélancolie que nous inspire le couchant du jour?... Par l'influence solennelle de Ii| nuit qui voile à nos yeux la nature et nous isole en face du ciel,| il nous rattache à l'éternel présent d'en haut... Que d'Ames entraînées par l'ardente jeunesse vers les beautés de la nature n'ont-elles pas rôvô, sous le ciel scintillant d'étoiles, l'éternelle beauté du monde d'en haut ! »> Gratry, Méditations inédites 4« médit

DANS l'univers. gi^

Hiannes ad.nirables, ou ne se montre- t-elle pas nro .Kue de bienfaits? N'est-ce point elle gu Tet'un .orme aux fatigues .les n^ortels, ,ui ren.Uu c"l e" : ' ::;• :lr'"'"""^' „„ ,epos «t u„ d.lasseren

•I '"'«. nous montre au finnament ces millions ■i ..sires rad.eux qui sans cela resteraient étern lie -m cach.;.s à nos regards, et qui, enfm, envo r la Ifire la douce cl féconde rosée ' • "'e a la

[-0 chaud et le froid, par leurs alternances, rap- HI-' le jour et la nuit. Successivement ils on leur -• ot leurheure, et ils arrivent à point 1 ne au re pour féconder la terre, détruire les animaux -•.ir.usan.s. reposer le sol. tempérer l'état ordinale ■';• "OS chmats qui finiraient par être incommode -.on mortels ù notre organisme, et pour faire naU^

I" "OS, légères ou graves, mélancoliques ou riantes

es mon al.ons et les sécheresses peuvent être eu^

' •" 'ur les d.rige, éclairée par sa justice, sa sagesse " .;.eme sa bonté; car en frappant les corps sou

-' elles éclairent les .Imes et les obligent àse ■"••-'er vers lauteur de la loi morale qui est auss!

ia"te..rdelavieetdelamort(l).

la lutte de la vie et de la mort ouvre à la pensée -nouvel horizon et de nouvelles harmonies Par

ln..l, sur notre terre, les vivants combattent contre

(J) CL Sagesse, c. xi, xn-

lies

les vivants; des millions d'hécatombes sont le fniit de cette guerre incessante. Les plantes ont pour ennemis tous les herbivores ; bien plus, elles se dô Iruisent entre elles. Dans une petite pelouse de gazon ayant trois pieds sur sept, Darwin a compté jusqu';! vingt espèces qui poussaient et dont neuf ont péri, étouffées par les autres. Parmi les animaux, charpio espèce a son adversaire ; la force et la ruse rivalisent ensemble et se trouvent en perpétuel exercice. Dans l'océan, la baleine engloutit des millions de mollusques, crustacés et zoophytes, chaque fois qu'elle ouvre ses mâchoires.

Vous demandez où est la place de l'harmonie an sein de cette universelle lutte : L'auteur de la vie a vu cette lutte pour la vie et il l'a voulue. D'abord, il y a des êtres dont la fécondité surabondante briserait l'équilibre de la vie, si on ne l'arrêtait à propos. Tons les jours, arrivent par milliards à l'existence do-^ végétaux et des animaux d'espèces obscures et inf»'*rieures; laissez-les croître, et bientôt le globe, envalii par cette nuée, ne suffira plus à les recevoir. « Si la multiplicité des morues et des esturgeons, dont les œufs se comptent par centaines de mille, n'était arrêtée d'une manière quelconque, tous les océans seraient comblés en moins d'une vie d'homme. »> (bf" Quatrefage.^

Donc, sans supprimer la fécondité, qu'il a au contraire bénie, Dieu l'a contenue par des sacrifices nécessaires, et ici encore, d'un désordre apparent il a tiré un ordre réel. « Les germes condamnés par lui «i

DA.\s l'univers. 215

la stérilité, s'ils ne servent de pâture aux oiseaux du nel, vont se coucher sans avenir au milieu des déinlus, et enrichir ,1e leur corruption les couches ferliles .le llnm.us. L'insecte sacriflé nourrit un autre insecte, anunal un autre animal. C/ost la loi que le ou sacre de la vie sentrelienne aux dépens de la ue. Celte lo., universellement accomplie, maintient l.<juilibre du monde animé (1). .,

Au reste la nature est assez riche pour se permettre quelques prodigalités.

Voici une autre harmonie non moins merveilleuse |iae les précédentes : Le monde tout entier est une -,„ense scène où les personnages se succèdent aNcc une étonnante rapidité : Vehu unda supervenit -><la>n, pourrait-on dire avec le poète. Et cependant toujours les mêmes lois, toujours le même ordre au ^ein de cette continuelle vicissitude. C'est aujouri.u. comme hier, comme il y a cent ans, mille ans; ce sera demam comme aujourd'hui ; la mer ne s'é- ^■ar e peut de son lit, les saisons n'abrègent ni ne J.-^ ongenl leur durée, la terre se couvre de fleurs et

^uf les plantes, les animaux suivent toujours ks

'M .Monsabré. Conf. de S.-D., Carême 1876, 2>. conf

iJerdit, Ut inte.-r' vitrât n^ M ''^ '",'"'='P"' "' «^^^'ol'ût.

mêmes lois, le soleil et les astres leur course accoutumée sans que jimais, depuis tant de siècles, il se soit produit, dans cette immense machine, le moindre choc, le plus petit dérangement.

Ce que Newton disait du mouvement des astros peut s'appliquer aux mouvements de tous les autres êtres. (« Dans le mouvement régulier des planètes et de leurs satellites, leur direction, leur plan, leur juste degré de rapidité, en rai)porls précis avec leurs distances par rapport au soleil et aux autres centres du mouvement, il y a la trace iVun conseil, le témoignage de l'action d'une cause qui n'est ni aveugle, ni fortuite, mais qui est assurément très hahile en mécanique et en géométrie (i). »

§ III. Unité de i univers.

Les anciens n'avaient point attendu les découvertes de la science moderne, pour reconnaître et admirer l'unité qui règne dans l'univers. Aristote avait déjà remarqué plusieurs des rapports qui relient la nature inorganique à la nature organi(]ue et les différentes sortes de vivants entre eux. Mais saint Thomas est allé bien plus loin; après avoir rattaché toutes les créatures à Dieu, il les rattacha puissamment entro elles, et de l'unité de l'ordre du monde, il s'éleva a l'ordonnateur (2).

(1) Corresp. de Newton au docteur Bentley. Dans les Œuvres complètes, t. IV.

(2) « Ipse ordo in rébus creatis existons unitatem mundi ma-

DANS l'ujSIVERS. ^|7

Cependant, nous n'avons pas de peine à le reconnaître, la science moderne, en même temps qu'eUe montrait dans le monde une variété et surtout une multitude d'êtres infiniment plus grande que ceUe admise jus(]ue-là, découvrait entre eux des points de •Mutart qu'on n'aurait osé soupçonner, et, au profit .le l'unité, réduisait sensiblement le nombre des lois qui président à leurs mouvements. A ce point de vue <!•• Innité, bien plus encore qu'à celui de la variété et de l'ordre, la science a beaucoup ajouté à la beauté <!«' l'univers. Nous aurons donc à compléter, et sur •liielques points à rectifier, l'ancienne thèse par les découvertes récentes les plus siires et les plus remar- (jiiables.

Oi\ il semble que l'unité du monde se révèle sous trois principaux aspects : !<> la foule innombrable des individus vient se ranger d'elle-même sous un très petit nombre de genres suprêmes; 2° ces genres su- [Hvmes sont eux-mêmes régis par un petit nombre .1..' lois extrêmement simples ; 3« les individus appart'iiant ci ces différents genres se trouvent rapprochés tncore par l'action mutuelle qu'ils exercent lés uns Mir les autres et par le lien de finalité qui attache les inférieurs aux supérieurs.

Page 1