LE JOLI, LE BEAU ET LE SUBLIME
Trois mois qu'on trouve sur toutes les lèvres et dans toutes les langues, que tout le monde entend quand on les prononce et dont chacun se fait en soimême une idée grossière, mais dont bien peu saisissent avec précision la nature intime. Personne qui, entre ces trois mots, n'aperçoive à la fois une liaison étroite et une réelle différence; personne qui au joU ne préfère le beau, et au !»eau le sublime, qui n'estime le beau plus grand que le joli, et le sublime plus grand (jue le beau.
Mais jusqu'où s'étend la parenté et juscju'où va la
il) De l'art et du beau, ch. n.
différence ? Celle-ci est-elle essentielle ou seulement accidentelle? S'agit-il d'une seule et même chose apparaissant sous trois formes graduées, ou bien sommes-nous en présence de trois choses, de trois espèces comprises dans le genre commun de la beauté? Sur ce point, comme sur tant d'autres, les sages n'ont pas su se mettre d'accord.
U seconde opinion est celle de Kant, Schiller Joullroy et Ch. Hlanc. Elle nous paraît aussi de beaucoup la plus conforme à la vérité : il nous répugne de ne voir dans le joli, le beau et le sublime qu'une seule et même perfection, traversant successivement les trois degrés du positif, du comparatif et du superlatif. Consultons la conscience et demandons lui quels sentiments divers excite en notre âme la vue de ces trois objets : le joli, le beau et le sublime.
I^e joli, le gracieux, s'adresse plutôt à notre sensit>ilile qu'à notre raison : il nous récrée, sans faire sur nous une impression profonde; il n'envahit pas Il n'inonde pas le cœur, mais il le flatte agréablement et exerce sur lui l'empire de ses charmes. On juge bien qu'une telle impression, si légère et si fugitive, ne saurait nous grandir et nous élever au-dessus de nous-mêmes.
Au contraire, le beau élève, gi-andit l'âme; il parle a la raison bien plus qu'à la sensibihté, il ne reste pas a la surface de notre être, mais il pénètre dans l'intérieur ; il n'ébranle pas encore, mais déjà il remue : en gagnant notre amour, il gagne aussi notre estime et notre sympathie.
Mais voici un sentiment d'un autre ordre. Je viens d'entendre le qii il mourût de Corneille. Cette parole semble dure, accablante à l'homme sensible qui est en moi ; mes membres frissonnent à cet ordre de mourir; la force vitale est suspendue ; mais bientôt une faculté supérieure s'éveille en moi : l'esprit pur a compris, la conscience tressaille d'aise à Tidée de son triomphe sur la nature physique ; à l'abattement succède une joie vive, quoique austère ; je reviens à la vie avec plus de force qu'auparavant. — Ainsi, le sublime imprime une violente secousse à notre àme, tandis que le beau l'apaise, la ravit. Il porte à la mélancolie, détache de la terre et des petites passions, et généralement du moins, fait naître un sentiment religieux. Ce n'est pas tant l'amour qu'il provoque, c'est plutôt l'admiration, la vénération et je ne sais quel enthousiasme surhumain.
JoufTroy avait donc pleinement raison : « Entre l'impression ressentie à la vue des Alpes et le sentiment que j'éprouve à la vue d'une rose, qu'il n'y ait qu'une diirérence de degré, c'est à quoi je ne consentirai jamais : ces deux plaisirs sont pour moi de nature différente. Ils diffèrent l'un de l'autre comme le doux diffère de l'amer (i). »
Des effets différents ne peuvent manquer d'avoir une cause différente. Interrogeons encore l'expérience : elle nous montrera dans les objets que nous appelons jolis, beaux et sublimes, des qualités spé-
(1) Cour$ d'esthét., appendice, p. 332-336.
ET LE SUBLIME. 3^'j
ciales s«/ rjenem. D'abord l'élément sensible et l'élément .deal ny son. pas dans les mêmes proportions. Ce qu. nous frappe le plus dans le joli, ce n'est pas la grandeur de lidée exprimée, mais la perfection déli! cale et exquise du signe qui l'exprime, ce qu'il y a de cbarman. et de riant ,lans sa douce image ; dans e sui.lnne, le signe disparait pour ainsi dire devant a grandeur de l'idée, et dans le beau, le signe et .dée attirent presque également notre attention, si »>en que limagination et la raison se trouvent également satisfaites. ^
La .seconde différence regarde la nature même de 1 objet ou de l'idée. Les êtres où domine la grâce evedlent l'idée de mobilité, de légèreté, de quelque cho.se de faible qui semble cbercber un appui, ou (1 machevé qui se forme et aspire à un état supérieur. Un ruisseau, une Heur, un enfant, voilà de vivants exemples du gracieux.
Si la grâce se rencontre parfois dans des objets aclievés et plus grands, elle y désigne la partie accidentelle et mobile, la vivacité plutôt que la vie complète, la facilité plutôt que l'ampleur ou la largeur des mouvements, l'adresse au lieu de la vigueur, la légèreté au lieu de la force, l'élégance et la souplesse au lieu de la beauté majestueuse. Dans ce dernier cas, la grâce n'appartient pas essentiellement au sujet, elle s'y montre accidentellement et il peut s'en dépouiller sans cesser d'être beau. Au sentiment des Grecs, Vénus pouvait ôter sa ceinture et la prêter à Junon.
La beauté, au contraire, est inhérente au sujet qui la possède; un lien plus intime et plus fort l'unit ,i lui; et, comme elle ne convient qu'aux êtres achevés et complets en leur genre, elle participe aussi de leur maturité et de leur stabilité.
Un dernier trait sépare le joli du beau : le premier est l'attribut des petits, le second le propre des grands ; un enfant n'est pas beau, mais il est joli ; un peuplier, un homme n'est pas joli, mais il est beau.
Considérez le visage gracieux d'un enfant; donnezlui par la pensée plus de charmes encore, il sera plus gracieux, mais lui donnerez-vous pour cela la beauté? De même, que de belles physionomies qui n'ont rien de gracieux!
Mais autant le beau l'emporte sur le joli, autant il le cède au sublime. Celui-là est toujours humain, toujours à notre portée ; il se compose principalement d'ordre, de proportion et d'harmonie ; il se laisse saisir et mesurer, nous en avons une idée adéquate. — Le sublime ne se trouve que chez les êtres supérieurs ; sans être infini, il nous dépasse, il touche à Tinfini, mais il ne le montre qu'imparfaitement : apparition majestueuse faite de lumière et à'ombre, il enveloppe à nos yeux quelque chose de grandiose et .de voilé. Comparé à notre compréhension, à notre imagination surtout, il la surpasse et la plonge dans l'étonnement; mis en regard de notre force, il l'efface et se montre à nous comme une puissance souveraine, devant laquelle notre petitesse s'incline spontanément et d'elle-même.
Cependant, nous ne cherchons point à le fuir • il nous attire au contraire par un attrait super eur De
des é lli ' ^'"'^'' se rassemblant au ciel au miheu
des eclaus, 1 immense Océan soulevé par la tempête
a cataracte d'un grand fleuve, sont des obje s d 1
an plus attrayants qu'ils sont plus terribles, poun^
toutefois que nous soyons en sûreté et ass^z libres
pour penser et contempler ce dramatique :rectade
Suave mari magno turbantibus îpquora ventis
Non n-n-.""'"""™ ""-^""^ spectare laborlm
Sert mnh '■""' •'"«"l'iu^m est jucunda voluptas
Sed qu.bus .pse malis caroas quia cernere suave ;st (1).
Autre différence remarquable : pendant que le beau et une mvenlion cherchée, quoique naturelle, le subhme est une rencontre imprévue et soudaine Voilà pourquoi il nous émeut si profondément, q^and to„t a coup il éclate. Pour frapper un grand'col su no re .magination et sur notre esprit, il faut le frapper V. 0 plus le coup est inattendu et rapide nlns'l est fort. Ici point d'ornements, point d'e LTeI aisant passer l'esprit par des détours agréables en ". ...enageant des chemins variés, en le condui an" lentement et doucement au but, vous lui procurez
(1) Lucrèce, De rer. nat. ii, I-4.
Nous avons devant les vaut un iî«r. n 1 cage solide et nous pouvons con idé e 1*°''™* «^"^ ""^ de sa pose, la vigueur de ses muscles eirn""'",^''" "*'" Mais si nous étions seuk a„ mini ^.' ' """' 'admirons,
s-avançat sur nous prt àno, h. ""' ""'"' ^^ «ï"'"" "o» plus songer qu°à notre pLfi. '"' '''°'"' """^ °« Pû^^nons
Timpression du beau ; mais pour exciter en lui l'impression (lu sublime, il faut brusquement le mener au but, et lui faire francbir toute la distance qui l'en sépare.
Ainsi, le sublime a ce glorieux caractère, ce privilège unique, d'allier la grandeur*de l'idée à la simplicité de rexi)ression (1). Le sijrne. en exprimant l'idée, s'e£Face devant elle et la laisse paraître toute seule avec l'austère majesté ([ui lui est propre et qui va droit à l'Ame.
Pour cette raison même, le sublime a sur le beau une dernière supériorité : selon la remarque de Gh. Blanc, il peut être traduit toujours et co/npris partout. « Simple, il saisit le barbare aussi bien que l'bomme civilisé. Issu des profondeurs de la nature, émané du divin, le sublime est absolu, iuipérissable. » On peut faire passer dans toutes les langues le fiât luj de l'Écriture, le qu'il mourût de Corneille, parce que ces traits n'ont aucun ornement, aucun art, tandis que les beaux vers, bien faits et bien barmonieux, résistent à la traduction. Les écrivains sacrés, et surtout Moïse, Job, David, Isaïe , perdent beaucoup moins à être traduits ([ue Virgile, Horace ou Homère.
Tels sont, dans notre sentiment, les attributs du beau et du sublime; ils mettent entre l'un et l'autre
(1) « Voyez comme tous les arts se ressemblent et obéissent au même principe. Si vous lisez une harangue de Dômosthènes, une oraison funèbre de Bossuet, vous y rencontrez par intervalles quelques expressions familières, presque triviales, qui sont là pour apprivoiser le sublime, pour empêcher qu'il ne soit tendu et surhumain. » Ch. Blanc, op, cit.. I. ii. cli. xii.
ET LE SUBLLME. 361
une différence aussi marquée et aussi grande, sinon plus marquée et plus grande encore, que celle qui sépare le beau du joli.
Mais nous ne saurions admettre entre le sublime et le beau d'autres différences imaginées par certains modernes, avec qui, plus d'une fois, nous nous sommes trouvé d'accord.
L'Auteur de la Grammaire des arts du dessin assigne comme attribut spécifique du sublime, d'être non seulement disproportionné, mais encore désordonné, bien plus, d'être compatible avec Xhorrible, avec le chaos (1).
Quelle étrange imagination ! Faire du sublime le contraire de la perfection, quand il en est le point culminant: le contraire de la beauté, quand il présente à l'esprit l'idée d'une beauté divine ; le contraire de l'ordre, quand il révèle à la conscience l'austère majesté d'un ordre supérieur!
Comme si l'ordre ne faisait pas une partie essentielle de la véritable grandeur! Comme si le chaos, où règne uniquement la matière aveugle, et l'horrible, dont la seule image est repoussante et cause à
(1) « Le sublime peut se trouver partout, môme dans le chaos môme dans l'horrible. » Tandis que le beau est essentiellement humain, le sublime se trouve dans la nature qui semble se complaire dans le désordre. <« Les étoiles sont dispersées dans le firmament avec une incohérence qui épouvante l'imagination. Les montagnes se hérissent comme au hasard sur le globe... Dans les spectacles matériels de l'univers, aucune svinétne n'est visible, et s'il en existe une. elle échappe comvlè' tement à nos sens, elle se perd dans les hauteurs inaccessibles de la pensée divine. « Op. cit , p. 6, 8, 9 et 08.
:M'}^2 LE JOLI. T.F. REAr
l'àme une pénible impression, avait de quoi nous allirer, nous subjuj^-uer, faire naître en nous le sentiment de l'admiration, de Tentliousiasme!
Il faut le reconnaître, ce qui éclate avant tout dans le sublime, c'est la (jntndeur : grandeur qui nous dépasse, et qui, par là même, ne nous permet pas de saisir parfaitement les proportions de Toi \'t. D'autant nbis que l'àme, frappée d'une subite et violente 3cuuu:,;.e, est tout entière à l'admiration de l'idéal divin : trop émue, trop él)ranlée pour s'arrêter à la belle disposition des parties.
Au reste, alors même qu'il se dérobe aux regards des sens et qu'il s'enveloppe dans sa vaste étendue, l'ordre de la nature se laisse voir ou du moins deviner M l'ipïl interne de l'esprit, et dans ce qu'on appelle pom[)eusement « le spectacle d'un désordre sublime »> se cache en réalité un ordre elfectif supérieur, qui plus d'une fois se révèle à l'intuition du génie, ou à lapatiencedel'observateur. La loi, c'est-à-dire l'ordre,
fait sentir sa vertu dans les plus grandes aussi bien que dans les plus petites choses; et si l'ordre de l'Océan disparaît pour moi devant son immensité, ma raison, pleinement instruite de la stabilité, de l'universalité des lois de la nature, affirme que l'Océan, calme ou révolté, est en ordre (1).
(t) Le spectacle du sublime peut offrir parfois un désordre relatif, par exemple une tempôte. Mais nous comprenons que ce désordre n'est qu'apparent et qu'il entre dans les grandes lois de la nature. Nous comprenons que l'océan est ainsi bouleversé dans ses profondeurs par une puissance qui tient en main tous les éléments, et c'est précisément parce que cette
Et puis, que de choses sublimes ailleurs que dans la nature, dans les pensées, dans les œuvres de l'homme, où l'ordre se révèle avec la même clarté que la grandeur!
Jouffroy a soutenu une opinion tout à fait contraire à celle de Ch. Blanc. Le sublime lui est apparu dans le spectacle de l'ordre terrestre, et le beau dans la conception de l'ordre absolu; le premier lui a semblé humain, le second divin. « L'idée fondamentale du sublime, c'est la luttf^ : c'est l'idée de la force libre et intelligente, luttant contre les obstacles qui gênent son développement; l'idée fondamentale du beau, c'est l'idée de la force libre et intelligente qui arrive à son but facilement et sans effort (1). »— Par exemple, un peuplier est beau, quand, au bord d'un ruisseau, il développe sans obstacle son riche branchage, ou (fu'il balance à son gré sa tête dans les airs; et le chêne est sublime quand, violemment agité par une soudaine et furieuse tempête, il rassemble ses forces, redouble d'énergie et oppose à l'orage une résistance vaillante et désespérée. — Le Télémaqne est beau, parce que la pensée coule de source, noble et pure, mais facile, fleurie et gracieuse; les Pensées de Pascal sont sublimes, parce qu'elles laissent voir une àme intérieurement agitée, se débattant avec effort
puissance souveraine fait sentir sa présence dans la tempête, que nous sommes saisis d'admiration. Si nous étions frappés de l'idée de désordre, la tempête n'aurait rien de sublime à nos yeux.
(1) Cours d'Esthétique, 4« leçon.
contre les étreintes du doute, cherchant le vrai avec une passion ardente, mais aî^xiouse.
Combien un tel svstëmc s accorde mal avec la doctrine commune, il n'est personne cpii ne le sente tout d'abord. A ce premier d«''faut, il en joint un autre non moins grave, nou?> \oulons parler des fâcheuses consiMfuences qu'il entraîne après lui. De deux choses l'une : si le suldime est humain et le beau divin, uu Dieu est moins que l'homme, ou le beau est plus que le sublime. — De plus, ce système fait consister le sublime à montrer l'àme pensante à travers la pensée, au lieu que, selon l'opinion commune et véritable, le chef-d'œuvre de l'art, c'est de faire disparaître la personne et l'expression, pour laisser le spectateur en face de la ^.''randeur solitaire de ridée.
Jouffroya mis l'accessoire à la place du principal : parce que la nature vivante tout entière combat pour la vie, et que l'homme doit combattre à la fois et contre la plupart des êtres cpii l'entourent et contre lui-même; et que, d'un autre côté, le combat met le combattant en demeure de se révéler et de déployer toute sa force, Joulfroy en a conclu que l'effort est de l'essence du sublime. Rien de moins exact qu'une telle assertion. L'effort, surtout s'il se laisse trop visiblement apercevoir, ne peut qu accuser la faiblesse du sujet, et la véritable grandeur sera toujours la grandeur calme, sereine, majestueuse, maîtresse d'ellemême, qui se joue au milieu des difficultés et qui écarte les obstacles par sa seule vertu.
Une opinion moins acceptable encore, est celle de M. Ch. Lévêque. A son gré, le subhme n'a rien à absolu; il est tout subjectif et relatif {\] ; c'est une grandeur indéterminée, dont nous n'embrassons pas les limites; <lu moment où nous parviendrions à les embrasser, soudain le sublime cesserait d'exister, le sublime ne serait plus que le beau. « Ce n'est que relativement à nous, ce n'est que par rapport à nos facultés de comprendre, qu'il est sublime... Si Dieu égalait tout à coup la portée de nos facultés aux proportions du sublime, soudain le sublime cesserait d'exister et il n'y aurait plus dans l'univers que le beau. A proportion que nous dissipons les nuages dont s'enveloppent les lois du monde, à proportion que nous perçons les mystères de la création, nous voyons le sublime décroître et peu à peu céder la place au beau (2 . d
Comme dans les systèmes précédents, on trouve ici une part de vérité, mais il faut bien l'avouer, une part d'erreur plus grande encore. « Si Dieu égalait tout à coup la portée de nos facultés aux proportions du sublime, » le sublime cesserait de nous étonner
(1) On peut distinguer le sublime abfiolu et le sublime relatif. Le premier, dans la rigueur des termes ne convient qu'à Dieu seul; le second s'applique aux créatures supérieures, ou du moins aux créatures qui, dans une circonstance donnée, révèlent quelque chose de supérieur.
On a coutume de distinguer encore le sublime ontologique, le sublime dijnamique et le sublime mathématique, suivant qu'il se rapporte à la nature de l'ôtre, à la puissance ou à l'étendue.
(2) Op. cit., 1" part., ch. viii.