CHAPITRE II
de la variété comme élément du beau.
§ I. Notion et différentes sortes de variété.
Après avoir établi la réalité objective du beau, il nous reste à faire l'analyse des cinq éléments que nous lui avons provisoirement attribués.
Le premier qui s'offre à notre étude, parce qu'il est le premier à tomber sous notre regard, c'est la variété. Reconnaître et apprécier comme il convient l'intégrité, la proportion, l'unité et surtout la splendeur de la forme, est, à coup sur, malaisé en plus d'un cas. Au contraire, rien d'aussi extérieur, d'aussi sensible (jue la variété.
La multiplicité se borne à répéter des parties ou lies êtres semblables; elle ne regarde que le nombre ; la variété va plus loin : substantielle ou accidentelle, superficielle ou profonde, elle implique toujours une réelle difl'érence. Dans la multiplicité elle introduit un élément nouveau, d'un ordre supérieur, et qui se rapporte non plus à la simple quayititéy mais bien à la quafité de l'être. Si elle n'exige point nécessairement plusieurs êtres, elle exige dans un même être plusieurs propriétés ou attributs dissemblables, ou (lu moins plusieurs points de vue singuliers et dis-
tincts. Par exemple, il y a une différence réelle entre rintelligence et la volonté, et seulement une différence de point de vue entre l'intelligence et la conscience, entre la raison spéculative et la raison pratique. Dans ce dernier cas, la variété se trouve réduite pour ainsi parler à son tniftimNm.
Veut-on l'élever à son marimum? il faut changer la simple «lilférence on opposition, et associer des idées ou des individus d'attributions contraires, comme la vertu et le vice, le chêne et le roseau, Achille et Hector. Ce genre de diversité a reçu le nom de contraste. On pourrait dire, généralement, que le contraste n'est que la variété devenue plus saillante et concentrée sur un petit nombre de choses, tandis que la variété est une série de contrastes affaiblis.
§ II. // // a de la variété dans tout être complet.
Que serait aux yeux du corps et même à ceux de l'esprit un être absolument, rigoureusement uniforme? Plus nu (lue l'arbre dépouillé de son feuillage par le froid de l'hiver, n'apparaîtrait-il pas plus voisin de la région des ombres (jue du royaume où se meuvent les réalités?
Un tel être, la raison le conçoit à peine et l'expérience ne le montre nulle part. Partoutla nature étale aux regards ou cache dans ses profondeurs des trésors inépuisables de contraste ou de variété. Pour nous en convaincre, parcourons rapidement les différents êtres qui peuplent l'univers. Rien de plus uni-
forme qu'une pierre dans toutes ses parties : la variété y semble en raison inverse de la multiplicité. C'est que la pierre n'a qu'une obscure existence, une I)etite et facile tâche à remplir ; elle n'a pas besoin d'organes pour cela ; un minimum d'opérations et d'attributs lui suffisent.
Regardez de plus près. Vous trouverez en elle un fond permanent et stable, capable d'exister en soi et de recevoir toutes sortes de modifications, vous trouverez un principe d'étendue et un principe d'action, des molécules, sinon différentes, du moins différemment combinées, l'unité dans la multiplicité, l'énergie jointe à l'inertie, la force de cohésion qui relie les parties entre elles, la force de résistance qui les défend contre les agressions extérieures.
Le pur esprit se meut à une distance presque infinie de la matière brute. Comme elle cependant, quoique pour des raisons contraires, il a peu d'opérations, peu de facultés. Chez lui l'unité, cet attribut des êtres supérieurs, prime la variété. Ce n'est pas (ju'il n'ait une très noble fin jï atteindre, c'est qu'en vertu même de sa perfection, il l'atteint sans peine et sans effort, presque sans mouvement. Mais sa simplicité n'est point complète ni son unité absolue; il est puissance et acte, intelligence et volonté.
Au-dessous de l'Ange, l'unité décroit; au-dessus du minéral, la variété augmente dans d'étonnantes proportions. La plante, l'animal et l'homme, voilà des êtres complexes et multiples ; d'une part, la haute
perfection à laquelle ils tendent, et, de l'autre, leur imperfection native demandent bien des efforts et partant bien des vertus (1).
La plante, comme le minéral, possède les diverses propriétés pbysiques et cbimiques, mais elle y ajoute toutes celles de la vie végétative : déjà elle se compose d'un corps et d'une âme, âme inférieure tant qu'on voudra, mais l)ien ricbe pourtant, puisqu'elle donne à son corps trois grands attributs : la génération, la nutrition et Yaccroisspmrnt. Que de forces en jeu, (lue de mouvements, ([ue de merveilles dans la
(1) La doctrine que nous venons d'exposer est tout entière dans un magnifique passage de saint Thomas. ■ Considerandum est quôd, sicut Philosophus dicit {De rœlo, 1. H, texte 66), quae sunt in rébus inflma non possunt consequi perfectam bonitatem, sed aliquam imperfectam consequuntur paucis motibus. Supèriora verô bis adipiscuntur perfectam bonitatem motibus multis. His autem perfectiora suntqu.T adipiscuntur perfectam bonitatem motibus paucis. Summa verô perfectio invenitur in his qufP absque motu possident perfectam bonitatem; sicut infime est ad sanitatem dispositus qui non potest perfectam consequi sanitatem, sed aliquam modicam consequitur paucis remediis; meliùs autem dispositus est qui potest perfectam consequi sanitatem, sed remediis multis; et adhuc melius qui remediis paucis; optimè autem qui absque remediis perfectam
sanitatem habet.
.. Dicendum est ergo quùd res qurP sunt infrà hominem,quœdam particularia bona consequuntur, et ideo quasdam paucas et determinatas operationes habent et virtutes. Homo autem potest consequi universalem et perfectam bonitatem, quia potest adipisci beatitudinem. Est autem in ultimo gradu , secundùm naturam, eorum quibus competit beatitudo. Et ideo, multis et diversis operationibus et virtutibus indiget anima humana. Angelis verô minor diversitas potentiarum competit. In Deo vero non est aliqua potentia vel actio prœter ejus essenUam. » S. Th., 1«, q. "77, a. 2, c.
simple nutrition: Dans l'intérieur de son organisme, la plante cache de nombreux tissus, et au delà de ces tissus d'innombrables cellules. La plus simple fleur a son calice qui contient la corolle, comme la corolle contient les pétales, les étamines et le I)istil. J'omets et l'étonnante richesse qui brille dans les moindres détails, et les nuances diverses de la routeur.
Le dernier des animaux surpasse de beaucoup la plus belle des fleurs ; non seulement il est et il vit, mais il sp?it, et la sensation le met en rapport avec la nature entière, et lui permet de recevoir en lui l'espèce ou l'image de tout ce qu'il y a de corporel dans limmense univers. - Au reste, l'organisme du plus pelit animal, d'un ciron par exemple, contient en raccourci tout le monde sensible : « Qu'un ciron lui offre (h l'homme) dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des Kouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces ^^oultes ; que divisant encore ces dernières choses, il «'puise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours, il pensera peut-être que c'est là l'extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là dedans un abîme nouveau. Je veux lui peindre non seulement l'univers visible, mais l'immensité que l'on peut concevoir de la nature, dans l'enceinte de ce raccourci d'atome. Qu'il y voie une infinité d'uni-
i8 LA VARIÉTÉ,
vers et qu'il se perde dans ces merveilles, aussi étonnantes par leur petitesse que les autres par leur étendue (1). »
Si maintenant vous voulez trouver un sujet d'élonnement plus puissant encore, laissez tout le reste, rentrez en vous-même, et voyez ce que c'est que l'homme. C'est bien plus qu'un petit monde, comme certains philosophes l'ont appelé, c'est un grand monde, c'est un double monde, le monde des corps et le monde des esprits assemblés dans une seule et même personne, et vivant dans une harmonie merveilleuse : Est altéra ratio, dit saint Thomas, quare anima Inimana ahundei diversitate potentiarum, xidelicet quia est in confinio spiritualium et corporalium créât itr arum (2).
Vouloir décrire tout ce qu'il y a de variété et de ressources dans les attributs de notre Amo, et je ne parle ici que de 1 àme raisonnable, ce serait un travail infini ; il faudrait parcourir les sciences, les arts et les vertus, car toutes ces choses sont les fruits de notre intelligence et de notre volonté. D'ailleurs, nous étudierons spécialement, dans la seconde partie, la
(1) Pascal, PenséeSy ch. iv, a. 1, n. 1, 6d. Frantin.
(3) Il semble, au premier abord, qu'il y ait dans la nature des êtres si simples, qu'ils échappent à la grande loi de la diversité. Par exemple, quoi de plus simple qu'un son? Eh bien! pour plaire à l'oreille, un son doit réunir plusieurs qualités : il faut qu'il soit pur, doux, plein, ni trop grave, ni trop aigu, et qu'il 5'enfle et s'éteigne insensiblement. Bien plus, observe M. Choron,
§ III. La variété, besoin de Vhomme,
I. Il faut que l'homme soit une créature bien parfaite, puisqu'il a tant de besoins; car plus un être a de besoins, plus il est universel ; plus il est universel, plus il est noble. Mais tous les besoins ne sont pas également impérieux, et les plus impérieux ne sont pas toujours les plus nobles.
Si le besoin de variété est d'ordre supérieur ou inférieur, nous le verrons bientôt; mais qu'il compte parmi les plus universels, les plus pressants de l'espèce humaine, on n'en saurait douter. Ce besoin se manifeste sous mille formes. L'unité toute seule nous ennuie bientôt, et ce nous est comme une nécessité de nous répandre dans le multiple et le divers. La plaine est trop uniforme ; on y respire toujours le même air, c'est monotone.
Changez, changez encore, dussiez-vous trouver plus mal. Soyez original, imprévu, pittoresque; ménagez-nous quelque bonne surprise. C'était tout le souci des Athéniens , d'entendre ou de dire quelque chose de nouveau. Mais à ce compte, tout
> tout son rendu par un corps sonore, quoique simple en apparence, n'est jamais unique de sa nature; mais il est toujours accompagné d'autres sons qui deviennent d'autant plus sensibles que le son principal est plus grave. Une oreille attentive et exercée entend et distingue dans le môme temps, outre le son principal, l'octave au-dessus et, de plus, la douzième et la dix-septième majeure de ce môme son. Ces sons, que Ton regarde comme accessoires, s'appellent sons harmoniques du son principal. >. Manuel de musique, t. I, p. 20.
20 LA vari^:té,
le monde est un peu Athénien. Oui, je veux du nouveau :
Il me faut du nouveau, n'en fût- il point au monde.
Pour cette raison, l'histoire, l)ien ou mal faite, ohtient les préférences de la majorité : c*est qu'elle change toujours, ou, si elle reproduit les mêmes faits, à chaque instant elle présente de nouveaux personnages. Hfstoria, r/Nor/iio modo scripta, delectat.
II. D'où nous peut venir ce hesoin insatiable de variété? A quelles facultés de l'Ame répond-il? N'est-ce qu'un instinct de la nature, une faiblesse de la partie inférieure, ou bien faut-il lui reconnaître quelque cause plus haute? L'école moderne le regarde comme assez superficiel, et le tire généralement de la seule sensibilité, a Si la raison exige l'unité, dit Schiller, la nature réclame la diversité, et l'homme est revendiqué par ces deux législations (I). » Et JoufTroy : « Quand il y a unité sans variété, l'esprit est content, il ne souffre pas. Ce qui souffre, c'est la sensibilité ; car la variété n'est pas là pour frapper nos sens. La variété remplit donc les besoins de la sensibilité (2). »
Que cette assertion contienne une bonne part de vérité, nous ne le contesterons pas ; mais prise dans sa généralité et sans restriction, elle est inexacte.
On a remarqué, il est vrai, que les personnes les plus avides de nouveauté sont celles chez qui la raison
(1) Op. cit., lettre 4« sur léduc. eslhét. de l'homme.
(2) Cours d'esthétique. 12« leçon.
est moins développée et la sensibiHté prédominante. « Nous voyons le goiit, encore grossier, saisir d'abord le nouveau et le surprenant, le désordonné, l'aventureux et le bizarre, le violent et le sauvage, ne fuir rien tant que le calme et la simplicité. Il compose des figures grotesques, il aime les transitions rapides, les formes luxuriantes, les contrastes tranchés, les tons criards, un ton pathétique. Ce que l'homme appelle le beau, à cette époque, c'est ce qui V excite, ce qui lui donne matière, mais ce qui l'excite à opposer sa personnalité à l'objet (i). »
A mesure qu'une intelligence grandit, elle s'élève de plus en plus au-dessus de la variété ; ce qu'elle aime avant tout, c'est l'ordre, la proportion, l'unité, toutes qualités moins recherchées des petits esprits.
Néanmoins, la variété n'a rien en soi qui la rende indigne de s'adresser à la raison, et en réahté, non seulement la raison l'approuve, mais encore elle trouve en elle repos et plaisir.
Cherchons donc au fait qui nous occupe des raisons plus justes et plus vraies. La plus profonde est peutêtre celle donnée par Aristote : « S'il n'y a rien au monde qui puisse toujours également nous plaire, c'est que notre nature n'est pas simple, et qu'il y a de plus en elle quelque autre élément qui nous rend sans cesse périssables. Aussi, quand l'une des deux parties de notre être fait un acte quelconque, on dirait que pour l'autre nature qui est en nous,
i\) Schiller, op. cit., lettre 27« sur l'éduc. esthét. de l'homme.
cet acte est contre nature ; et quand il y a égalité entre les deux, l'acte accompli ne nous paraît ni pénil)le ni agréal)le. S'il y avait un être dont la nature fut parfaitement simple, lemrmeacte serait toujours pour lui la source du plaisir le plus parfait. Voilà comment Dieu jouit d'un [)laisir uni(iue et absolu (i). »
Telle est la première cause de notre penchant pour la variété : il y a plusieurs parties dans la nature humaine; on ne peut les satisfaire toutes à la fois, car ce qui plait à l'une ne plaît point à l'autre. Plus simples, nous aurions moins de désirs ; plus imparfaits, nous sentirions moins les limites de l'objet possédé, nous n'aspirerions pas à l'iiifini.
A cette raison fondamentale et générale viennent s'ajouter bien des raisons particulières. i° La variété étant la loi de tout être et se montrant partout à nos regards, mais nulle part aussi évidemment que chez l'homme, quoi d'étonnant qu'elle réponde aux instincts de notre nature .^ — 2*" L'homme aime à agir, à produire quelque chose. Ce qui l'excite et l'anime lui plaît. Or la variété, surtout quand elle va jusqu'au contraste, éveille son activité languissante et lui rend, pour ainsi dire, la vie. Aussi, « contre l'épuisement et les langueurs qui résultent de l'habitude, le remède le i)lus efficace est de proposer des objets nouveaux : cette variété le retrempe, et la grandeur des impressions provoque la faculté active à déployer une résistance proportionnelle (2\ »
(1) Morale à Mcomaque, liv. VIII, c. 13, § 8-9.
(2) Schiller, op. cit. y c. 2.
3» De même, rien n'excite, ne facilite autant la connaissance que la varié té. Tout le monde sait combien de place tiennent dans nos idées les arguments dits a pari, a simili, a fortiori, a contrario. Difficilement nous parvenons à saisir les choses dans leur nature intime, et telles qu'elles sont en elles-mêmes ; il nous est à la fois plus aisé et plus délectable d'aller à elles par la voie de la comparaison (1), de l'analogie ou de la dilférence. Le contraste fait voir bien des choses (lu'oii ne voit pas ou qu'on ne voit que très imparfaitement sans lui : le désordre fait apprécier l'ordre, la maladie la santé, les ténèbres, la lumière (2).
4'' D'un coté, l(t^ raison humaine se sent faite pour l'universel, capable et avide de tout connaître ; d'un nutre côté, tout objet créé étant fini, elle l'a bien vite parcouru, épuisé, et ainsi sa passion de savoir réclame sans cesse un aliment nouveau. D'autant mieux que le nouveau, c'est l'inconnu, et par làjuême, dans une certaine mesure, le mystérieux, le merveilleux : Omne irjnotum pro magiiifico est, L'inlervention de l'inconnu dans 1 imagination produit ce je ne sais quoi d'aérien, d'insaisissable, de flottant et (rindéfini qui augmente les charmes de l'objet et lui [»rète une forme idéale.
(1) " J'aime à voir deux vérités à la fois : toute bonne comparaison donne à l'esprit cet avantage. >. (Joubert.)
(2) « Quand j'ai vu que l'athéisme commençait à sentir le suif, reau-de-vie et le tabac, alors mes yeux se sont dessillés. J ai compris, par les nausées du dégoût, ce que je n'avais pu comprendre par la raison, et j'ai fait mes adieux à l'athéisme. » (Henri Heine.)
La variété, pourvu toutefois qu'on ne l'isole pas de l'unité, sa compagne indispensable, procure à l'àme un double plaisir : le plaisir du mouvement et celui du repos ; on comprend et on s'intéresse, on voit et on cherche encore ; l'intelligence, sure de ne point s'égarer, est tranquille, et la curiosité est toujours en haleine. Le rapport saisi est toujours le même, et cependant les termes sont toujours nouveaux.
Ce violent amour de l'homme pour la nouveauté a frappé à ce point certains auteurs, qu'ils ont vu en elle le caractère principal, sinon unique, du beau. Opinion insoutenable et dangereuse, puisqu'elle n'irait à rien moins qu'à ôter au beau toute valeur objective. Comme tel, le nouveau n'est ni beau, ni laid : il peut être l'un ou l'autre indifféremment. — Au surplus, l'amour de la nouveauté trouve en nous son correctif et son contraire, savoir l'amour du repos, lequel nous donne de l'antipathie pour tout ce qui tend à nous déranger dans nos habitudes (1). Souvent même l'habitude produit cet effet de nous rendre moins sensibles les défauts ou les lacunes des objets que nous avons ordinairement sous les yeux.
De ce qui précède découle naturellement cette
(1) » Les auditeurs sont soumis à l'influence de l'habitude. Nous aimons qu'on se serve d'un langage conforme â celui qui nous est familier. Sans cela, les choses ne nous paraissent plus ce quelles nous paraissaient : il nous semble, par ce qu'elles ont d'inaccoutumé, que nous les connaissons moins et qu'elles nous sont plus étrangères. Ce qui nous est habituel nous est, en effet, mieux connu. •• {Arislote, Métaph. II, 3.)
conclusion : la nouveauté seule n*a qu'une valeur pour ainsi dire accessoire, extrinsèque en esthétique; en nous rendant plus attentifs à un objet, elle nous le fait mieux apercevoir et sentir.
§ IV. Influence de la variété sur le beau.
Une école philosophique célèbre par l'audace de ses négations, l'école d'Elée, a regardé la variété comme une illusion de nos sens, comme une chimère n'ayant aucun fondement dans la nature. Bien plus, à ses yeux, le multiple, le mouvement est une impossibilité absolue : il n'y a que l'un de réel.
Sans aller aussi loin, Platon et Plotin ont également été sévères pour la variété ; ils n'ont trouvé en elle qu'une ombre de la réalité, une propriété sans valeur, incertaine, mobile, commençant où finit l'être et où commence le néant.
On sait que les positivistes professent une doctrine toute contraire, et qu'à les entendre, un être, tout être, n'est pas autre chose qu'une collection de phénomènes ou de propriétés fluentes.
Ce que nous avons dit jusqu'à présent nous place il égale distance de ces deux opinions. Pour nous, la variété n'est pas la beauté, elle n'en est qu'un élément et non pas le plus considérable. Mais de là à la considérer comme une qualité vaine et sans consistance, il y a un abîme. Si elle répond à un besoin légitime, pressant de notre nature, et si, comme on l'a vu, elle a sa source dans une perfection véritable, quoique
â6 LA VARIÉTÉ,
limitée, comment pourrions-nous trouver beau un être qui en serait dépourvu ?
Au reste, c'est le propre de la variété de donner a l'être un complément indispensable, de tempérer ses propriétés les unes par les autres, de créer les différents degrés de la perfection. Comme la rose ajoute au lis, le roseau au chêne, la passion ajoute à la sensation, la réflexion à l'instinct, la volonté à l'intelligence.
N'éprouve-t-on pas un charme secret, à quelque point de vue qu'on se place, soit à voir les (hirérents degrés de la perfection descendre de Dieu, leur source unique, jusqu'aux plus extrêmes limites de l'entre, soit à les voir partir du néant, pour monter lentement jusqu'à leur plus haut sommet? — D'ailleurs, dans un seul individu aussi bien que dans l'ensemble des êtres, des qualités diverses ont été mises à dessein, afin de se tempérer les unes par les autres. Les différentes parties d'un édifice, les différents organes du corps se soutiennent mutuellement et se font contrepoids. De même, dans Tordre intellectuel ou moral. On tombe, dit le proverbe, du côté où l'on penche. La bonté toute seule tourne à la faiblesse, la force à la rudesse, la justice à la rigueur.
La variété exerce sur le beau une influence plus prochaine, plus immédiate encore. En tout être elle représente la vie, le mouvement, quelque chose du moins qui ressemble au mouvement ou à la vie, et sans cela auriez-vous la beauté ? Otez aux différents êti'es connus de nous les propriétés qui les individua-
lisent et les distinguent les uns des autres : que restel-il?Une pure abstraction, une ombre insaisissable. Enfin, les dissonances forment la partie la plus saillante de la variété, et, habilement ménagées, permettent à l'artiste d'atteindre les plus grands ('Ifets. « Partout le contraste doit être employé, non pour contrarier l'impression naturelle, mais pour la ivndre plus puissante dans son unité. La variété à petite dose est une épice qui, loin de troubler la s.Misation, l'aiguise, la ravive. C'est ainsi que lorsqu'il arrive à un grand maître, comme Shakespeare, d'introduire le comique dans la tragédie, elle en devient ncore plus tragique (i>. » Par ce côté, la musique rrupe la pn^mière place dans les beaux-arts. Mais pour que la variété produise tout son effet, il faut qu'elle aille comme par degrés, que d'abord «'lie soit discrète et voilée, qu'elle se montre ensuite »l qu'enfin elle éclate au regard. Certaines œuvres •1<^ Raphaël et des grands maîtres frappent peu au premier coup d'inil. Tout d'al)ord la pureté des lignes et la simplicité du trait n'attirent pas fortement l'atleiition. Mais quand le regard accoutumé à la largeur un peu uniforme de l'ensemble vient k découvrir quelque chose de moins rigoureux dans les procédés, tùl-ce même une imperfection qui fasse contraste avec l'austère régularité de l'œuvre primitive sans en
•iltérer l'unité, l'Ame du spectateur est comme excitée, •veillée, intéressée. Un détail la retient captive, peut-
1) Ch. Blanc, Grammaire des arts du dessin; jardins, p. 325.
être à son insu, et contribue ainsi à lui faire goûter l'ensemble.
§ V. Règles et limites de la variété.
\° Rien rie mieux, disions-nous plus haut, que les dissonances ménagées par la main d'un artiste. Un artiste pourtant évite d'instinct ce défaut où tombe le goût encore grossier, d'unir, sous prétexte de produire un plus grand effet, les choses qui ne vont pas, qui ne peuvent pas aller ensemble.
Qui variare cupit rem prodigialiter unam Delphinum sylvis appingit, fluctibus aprum (1).
Et, bien qu'à un peintre et à un poète il soit permis
de tout oser, la licence ne va pourlanl pas jusqu'à
accoupler l'oiseau avec le serpent, l'agneau avec le
tigre.
Pictoribus atquo poetis
Quidlibet audendi semper fuit épqua potestas : Scimus, et hanc veniam petimusquo damusque vicissim, Sed non ut placidis coeant imraitia. non ut Serpentes avibus geminentur, tighbus agni (2).
2** Sénèque a donné sur la division un précepte devenu classique : il recommande de ne point la pousser jusqu'à sa limite extrême : car vouloir embrasser les plus petites choses aussi bien que les plus grandes est malaisé ; l'œil ne distingue pas des parcelles réduites en poudre (3).
(1) Horace, Art poétique, v. 29-30.
(2) Ibid., V. 9-13.
(3) Epist. 89, ad Lucilium.
ÉLl^MENT DU BEAU. 29
Il en est de la variété comme de la division. iMême dans les choses qui s'accordent entre elles, la variété poussée trop loin va contre le but et nuit à l'effet total. Parmi cette masse de détails où se complaît un auteur novice, mon esprit cherche en vain l'unité : promené sans fin d'objet en objet, je m'égare et perds toute orientation; le tout m'échappe; bien plus, chaque partie ne me laisse qu'une idée confuse, imperceplihle. Le tact sait la mesure de variété qui convient à IVspril; trop peu ne suffit pas à son avidité, trop fatigue sa faiidesse. — f)e plus, telle idée, tel sujet, s«' prèle moins à la variété ; tel autre, au contraire, sy prête davantage. De ce nombre sont les récits empruntés à l'histoire.
-'î" Il ne faut point sacrifier les détails, car ce sont ♦Mix « qui sauvent du lieu commun, et c'est la fuite 'lu lieu commun qui donne la vie et l'intérêt. Mais 'lans la nature les détails sont infinis. Comment
< lioisir? Qui fera cette séparation du nécessaire et <!♦» l'inutile? Une chose toute-puissante, le /jut. Tout ivcit, tout discours, toute description, tout ensemble •'«' récits, de descriptions et de discours, concourt à lin effet, et n'a son prix et son entrée que parce qu'il
< oncourt à cet effet. Ce qui ne démontre rien est Miperfiu et doit être rejeté... Le génie reste vivant, •Ml demeurant ordonnateur (i). »
'Ij Taine, Lea Fables de La Fontaine.Z^ partie, c. 1, § 5. « L'iniividu ne saurait ôtre sa propre sanction, son propre contrôle. I. individu, c'est la forme môme de la variété, forme qui nous
mite et sans laquelle nous nous confondrions avec notre
LINTÉGRITK,