‹ L'Idee du beau dans la philosophie de Saint Thomas d'Aquin [microform]Chapitre 8 sur 39 · DE L INTEGRITE COMME ELEMENT DU BEAU · texte numérisé non relu

DE L INTEGRITE COMME ELEMENT DU BEAU

§ I. Motion et différentes\ sortes d'intégrité.

Nous savons que tout être créé se compose de plusieurs parties, s'il est matériel, de plusieurs attributs ou principes, s'il est spirituel. Lorsque rien ne lui manque de ce qu'il doit avoir, on dit qu'il est entier, complet, parfait en son genre.

Parmi ces divers éléments, il y en a sans lesquels l'être ne serait pas, ou du moins ne serait pas ce qu'il est : par exemple, l'homme ne saurait être autrement que sensitif et raisonnable. Il y en a d'autres au contraire dont le propre est de n'ajouter qu'une qualité complémentaire plus ou moins accessoire. Un être possède-t-il à la fois les uns et les autres, il jouit de l'intégrité parfaite, non seulement substantielle, mais encore accidentelle. Une cause quelconque

voisin et serions en tout la mômo personne que lui. Mais la variété n'est pas la vérité tout entière, puisque l'empire exclusif des différences serait la division absolue, l'anarchie pure. C'est, au contraire, la variété qui a besoin d'ôtre contrôlée, c'est-àdire garantie contre la prédominance des attractions particulières, par des vérités générales, impersonnelles, qui la rattachent au centre et l'empochent de s'égarer hors des conditions mômes de la vie. » {Gounoà, Séance annuelle de rentrée de l'Académie des beaux-arts, 1883.)

vient-elle à le diminuer, à le priver de ses attributs secondaires : son intégrité n'est plus que substantielle. Dans un cas, rien ne lui manque, ni dans son espèce, ni dans son individualité ; dans l'autre, l'individualité manque de son complément.

On distingue aussi l'intégrité ou perfection originelle ou virtuelle, et l'intégrité actuelle ou acquise. La {première donne à l'individu sa complète organisation native en vue de sa fin, tous ses organes, chacune (le ses facultés; il n'agit pas encore, mais il est prêt a agir. La seconde est celle à laquelle il parvient au moment où son organisation est entièrement achevée, où sa croissance est terminée, lorsqu'il a tout ce que sa nature lui permet d'avoir : ample développement des formes visibles, pour les corps, ample développement des formes invisibles, pour les esprits.

Ces notions, que nous aurions voulu rendre moins arides, nous ont paru nécessaires à l'intelligence du rôle esthétique de l'intégrité.

§ II. Influence de Vintégrité sur le beau,

« Trois choses, dit S. Thomas, sont nécessaires pour la beauté; en premiei\lieu l'intégrité ou la perfection, rar un être diminué et mutilé nous semble laid et difforme (i). »

Manifestement, l'intégrité est la condition sine quâ

(1) «< Ad pulchritudinem tria requiruntur : primo quidem integrita^, sive perfectio ; quaî enim diminuta sunt, hoc ipso turpia sunt. » (I* , q- 39^ a. 8, c.)

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nofi du beau. Sans elle, en effet, la variété se trouve diminuée, et la proportion court de grands risques, si toutefois elle ne périt entièrement, car l'équilibre d'un être se maintient grùce à l'appui mutuel que se prêtent ses différentes parties.

Point de difficulté tant (ju'il s'agit de l'intégrité ou perfection virtuelle, puisque, si on la supprime, l'organisation même native de l'individu reste inaclievée. Réduit à cet état d'imparfaite esquisse, à peine sorti de la vie embryonnaire, non seulement il se trouve au-dessous de l'idéal de son espèce, mais il se voit encore dépourvu des moyens de l'atteindre jamais. Or, il en va de même de l'intégrité actuelle, puisque c'est elle qui achève l'organisation et la croissance, (jui conduit l'individu jiiscpi'au plein développement de ses formes et de ses forces. Avant de la recevoir, l'être n'est pas complètement en acte; il reste à l'état latent et imparfait de la puissance. Attendez encore, donnez-lui le temps d'arriver à sa [)lénitude, h la maturité de sa perfection; sans perfection pas de l)eauté. lUufl est perfectayn, cui nihiJ (lerst secundiim modiim sUiV perfection i^i (1).

Le langage cache souvent une philosophie pro-

(1) s. Th. I*, q. 5, a. 5, c. « Tanta est vis et potentia integritatis, ut etiam qunp multa sunt bona tune placeant, cùm in universum aliquid conveniunt alque concurrunt, quia etiam in sermone aliquo ornato atque composito, si consideremus singulas syllabas, vel etiam singulas litteras, qU(T cum sonuerint, statim transeunt, non in eisinvenimus quid delectet atque laudandum sit, totus enim ille sermo non de singulis syllabis, aut litteris, sed de omnibus pulcher est. » S. August . De Gen., contra Manich., 1. I, ch. 21, n. 32.

fonde. « 11 avait bien commencé, dit-on souvent, mais il n'a pu ou su achever son œuvre, il n'y a pas mis la dernière main; cette partie est admirable, sans doute, mais pourquoi n'en peut-on dire autant de telle autre? » Au contraire, on a épuisé l'éloge lors- ((n'on a dit : c'est parfait, c'est achevé, poli, fini. Le beau est comme le bon : il ne souffre pas qu'on le diminue ni qu'on lui ôte rien de sa plénitude : être entier ou ne pas être, telle est la loi, la nécessité que lui impose sa nature : Bomim ex intégra causa, malum p.T yniniyno defectu.

L'intégrité peut avoir un sens plus élevé et plus profond encore. IJinteger des latins signifie ce qui n'a été ni flétri ni effleuré, ce qui est vierge et pur. Son contraire fait penser à la corruption. « Pourquoi, observe Schiller avec une grande sagacité, la vue d'un enfant nous touche-t-elle si fort? C'est que, chez hii, tout est disposition et destination; chez nous, tout est à l'état de chose accomplie, et l'accomplissement reste toujours infiniment au-dessous de la destination. Il s'ensuit que l'enfant est pour nous comme une représentation de l'idéal, de l'idéal tel (jue le comportait notre destination, l'idée de sa pure et libre force, de l'intégrité, de l'infinité de son être. »

Quelle ne serait point la beauté d'un être haut placé dans le plan de la création (de l'homme par oxemple)^ et qui aurait rempli toute sa tâche, qui n'aurait connu aucune défaillance, qui serait demeuré toujours entier, intègre,, égal à lui-même, et qui, parvenu au sommet de son existence, au point

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culminant de sa perfection, pourrait s\v fixer ferme et immuable! Mais c*est ici qu'éclate « l'inévitable fragilité de toute beauté finie. L'être fini, au moins sur notre terre, développe sa force (otale au détriment de ses énergies secondaires; quand il est parfait, quand il a touché à l'extrême limite de sa perfection, de sa beauté, il est épuisé, usé, et sa ruine commence d'abord, puis se précipite. La fleur a resplendi tout un jour, elle s'est consumée en cet effort suprême. Sa graine, il est vrai, mûrira demain et germera dans un an ; mais elle-même, elle est morte. Ainsi de notre corps, quand il a fini toute sa croissance (1). »

L'auteur des belles paroles que nous venons de citer se fait ici une objection étrange. « Supposez, dit-il, que portées à ce degré, à cette dernière limite, toutes les énergies de la force parvenues à sa perfection achevée s'arrêtent d'agir, et que, fortes et grandes comme elles le sont, elles se reposent dans l'immobilité.... Par cela seul que son action est suspendue, que sa fécondité est interrompue, elle ne rayonne plus, elle n'est plus belle ; elle est retournée à l'état virtuel. Et de même que, dans sa virtualité originelle, elle n'était belle que d'une future beauté; de même, dans cette seconde virtualité, elle n'est plus belle que de sa beauté pansée. Ainsi la perfection acquise est une condition essentielle de beauté suprême, comme la perfection originelle: mais ni

(1) Ch. Lévôque, la science du beau, t. I, ch. 6.

l'une ni l'autre ne suffisent ; il faut que le mouvement s'y ajoute, que la puissance brille en se déployant et que la vie éclate.

Cette objection n'est que l'écho d'une opinion fort a la mode et, selon nous, fort erronée. Plusieurs ne savent voir l'être que dans l'action, et l'action dans le mouvement, dans le changement, qu'il leur plaît de décorer du beau nom de progrès. Le progrès, non plus en voie de se faire, mais le progrès réalisé, l'activité tranquille, calme, exempte d'agitations, le repos dans la perfection conquise, la jouissance qu'on goûte au terme de la course, ils n'y croient pas. Mais, comme l'a dit Joubert, dans ses admirables Pensées, les ouvrages où il y a le plus de repos, mais un repos <|ni nous émeut, sont plus beaux que ceux où il y a plus de mouvement. Quoi de plus imposant que la Lirandeur achevée et tranquille, que la force parvenue au faîte de sa puissance, apaisée et sûre d'elle-même, , (piun lion couché avec fierté et noblesse, qu'une hante montagne immuable comme l'éternité? Le mouvement donné par l'immobile est le plus parfait et le plus délicieux ; il est semblable à celui que Dieu imprime au monde.

Nous pouvons nier hardiment l'hypothèse imaginée par M. Lévêque. Bien loin que a les énergies de la force parvenue à sa perfection achevée s'arrêtent d'agir » et tombent dans je ne sais quelle désastreuse iiif nie, elles agissent au contraire plus et mieux que jamais ; non seulement la perfection ne s'oppose point a l'action, c'est elle au contraire qui la rend possible

et lui donne sa mesure : Uniimquodqiie agit secundum quod est actii, dit l'Ecole avec S. Thomas. D'où vient l'action, sinon de la puissance? Et celle-ci, à son tour, d'où vient-elle^ sinon de l'être? L'être lui-même estil jamais plus puissant ou plus riche, que lorsque, après des efforts plus ou moins prolongés, il est parvenu à cette dernière limite de sa perfection? Jusque-là, il a agi péniblement, laborieusement, partiellement ; le voilà enfin en pleine possession de lui-même, dans toute la vigueur de sa force : il agira désormais avec étendue, avec intensité ; ses mouvements seront abondants, libres, souples, faciles.

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