CHAPITRE IV
bE LA PROPORTION COMME ÉLÉMENT DU BEAU.
§ I. Définitions de mots et de choses.
Nous avons des parties nombreuses, variées, entières. Que manque-t-il? Une chose importante et difficile : les mettre en place, les accorder, et faire de Tordre avec un désordre apparent, sinon réel.
On le voit, la proportion introduit dans l'esprit une idée nouvelle, une idée bien supérieure à celle de la variété et de l'intégrité, l'idée à' ordre et d'harmonie. Mais qu'est-ce que l'ordre? Pris dans son acception la plus générale, il désigne une disposition fixe et con-
venable de plusieurs choses. S'agit-il d'un être en particulier? saint Thomas trouve sa disposition excellente, lorsqu'il est convenablement ordonné vers sa <•". car sa fin ou son bien, c'est la même chose • hnic unaquœque res opti?ne dispomtur, cum ad smim finem convenientrr ordinatur. Finis enim iinius^ m jusque est ôofiion (1).
S'agit-il, au contraire, de la bonne disposition de plusieurs parties ou de plusieurs êtres, saint Augustin typond par cette définition devenue historique et Hassique : Ordo est parium dispariumque rerum sua eut que loca tribuens dispositio (2).
Si nous savons les entendre, ces deux définitions •••unies vont nous donner la clef du problème. Nous voulons bien (hsposer des parties multiples et diverses. Or, cette heureuse disposition peut se concevoir à un double point de vue : à un point de vue qui sHuble plus utihtaire et moins esthétique, le point de vue de la fin que l'être doit atteindre; et à un point ne vue tout spéculatif, par exemple dans le but de cliarmer le spectateur, en lui montrant qu'on a su apprécier chaque chose avec goût, qu'on a évité avec soin toute discordance, et que l'harmonie la ( ns parfaite règne au sein de la plus étonnante •iversite. Dans le premier cas, c'est la convenance ^ •iaus le second, c'est la proportion, \ harmonie, la "j me trie.
Voilà justement quatre grands mots, dont l'expli-
(1^ ConL Gen/., proœm., c. I.
'^i) De Civ. Dei, 1. XIX, c. 3.
cation, sinon la définition rigonreuse, s'impose à nous avant toute chose. Au gré de plusieurs, ces quatre mots éveillent une seule et même idée : l'idée qu'on n'a fait pencher la balance d'aucun côté, que tout a été bien compté, pesé, mesuré, et que tout est beau parce que tout va bien.
I/analyse parvient cependant à établir des nuances appréciables entre la convenance d'une part, et la proportion, la symétrie, Iharmonie, d'autre part.
La convenance, au sens que nous lui donnerons avec plusieurs auteurs, signifie l'appropriation parfaite des parties, des organes ou des attributs de l'être en vue de leurs fonc4ions et de leur fin. Par exemple, il y aura convenance entre les différents organes de la imtrition, si chacun a reçu la forme qui se prête le mieux à son jeu et à sa destination.
La proportion veut (ju'on tienne compte de toutes les parties, de fa(;on à ne pas associer des parties disparates, et à ne pas donner à quelques-unes d'entre elles des dimensions qui ne puissent s'accorder avec les dimensions des autres ou qui ne répondent pas à la nature du sujet. Elle établit au contraire un rapport constant entre les diverses parties, entre chaque partie et le tout, si bien que, la mesure d'une seule partie étant donnée, on puisse en induire à la fois la mesure des autres et celle du tout.
L'harmonie vient compléter l'oîuvre de la proportion. Vous lui donnez des parties, non pas disparates, mais différentes, qui peuvent même, à quelque point de vue, sembler en opposition; elle les examine
attentivement, considère comment elles peuvent se compléter ou se faire mutuellement ressortir, et assigne à chacune la place qu'il faut pour cet effet.
« Le mot harmonie, ap|xcvta, signifie, dit Ch. Blanc .lans son acception primitive, liaison, assemblage' euiboilement. Les auteurs grecs l'appliquaient à l'arcli.teclure, Pausanias l'a employé en parlant des murs rvclopéens de Tyrinthe, formés de très grandes l.ierres, entremêlées de petites. Chacune de ces pentes pierres servait d'harmonie aux grandes C'est •loncde l'architecture que les musiciens ont emprunté Itî mot harmonie, que l'on penserait avoir été créé t<Kit exprès pour la musique (1). ,>
L'harmonie pourrait être définie d'un mot : Consonnntia diversomm. Les anciens la faisaient naître de l'analogie des contraires.
Il semble que le rôle de la symétrie soit plus res- Iremt, ou du moins plus aisé. EUe répète dans un ■idre constant les parties semblables et institue entre l'iies une sorte iï^ parallélisme. Par exemple, dans le «•'•■[Ks humain, l'exacte simihtude entre les parties •l'oites et les parties gauches, les yeux, les bras, les jambes, etc., est l'œuvre de la symétrie. (2).
1 (>p. cit., Architecture, p. 103.
vivlnl'^ On Tn^H^''* Certainement un des besoins de la nature M\ante On en distingue quatre espèces : |o le type symétriaue 'l'dmre comme chez les rayonnes où les parties homogènes se roupent autour dun centre commun; 2' le tvpe ^métrique '^'n^eiur comme chez les végétaux et les polypes ; 3^ie type artlrniAri^! succession d'avant en arrière, comme chez les articulés; 40 le type bilatéral, ou répétition des parties sem-
§ II. Influence de la proportion sur le beau.
« En toute chose, a dit Platon, la mesure et la proportion constituent la beauté (1). »> Et Aristote : « Les formes essentielles du beau sont Tordre et la symétrie (-2). » Ainsi parlent saint Au^Mistin, Bossuet (3), le Père André, Marmontel, et ^généralement tous ceux qui ont écrit sur le beau. En tenant ce lanj^^age, ils ne font qu'exprimer une vérité reçue d'un consentement unanime^ un lieu commun en estliétiijue. Mais puisque la philosophie s'impose la tâche de rendre raison même des vérités qui semblent n'avoir pas besoin d'étt-e justifiées, il ne sera pas sans intérêt de soumettre h l'analyse rinduence esthétique de la proportion.
Il V a d'abord cette raison générale, prise de la nature même de l'homme : l'ordre nous plaît invinciblement; ce n'est pas pour nous un objet de luxe, mais de première nécessité; notre esprit en a besoin comme notre corps a besoin de pain; toute leuvro dont la proportion est absente, accuse l'inintelligence de son auteur.
blables des deux côtés du corps, comme chez les animaux supérieurs et chez l'homme. » (P Janet, Les Causes finales, 1. I, c. H.i {[) Philèhe, trad. Cousin, t. U, p. 161.
(2) Met., XllI, 3 : Poétique, c. ", Bekker, 1I5(), Polit., XIII, 3.
(3) Néanmoins nous ne voudrions point dire avec Bossuet que «< la beauté ne consiste que dans l'ordre, c'est-à-dire dans l'arrangement et la proportion. '• {Counaiss. de Dieu et de soimême, c. 1, § 8.) La beauté ne se conçoit pas sans l'ordre, mais Tordre tout seul ne fait pas la beauté.
ÉLÉMENT Dr BEAU. 41
Ensuite, il y a des raisons particuhères, propres a chacun des principes mentionnés plus haut : la proportion, l'harmonie, la symétrie et la convenance.
A première vue, la convenance semble devoir demeurer étrangère à toute idée esthétique. Nous I avons définie : la parfaite appropriation des parties <»u des attributs à leurs fonctions ou à leur fin. Or, «pie les moyens doivent s'adapter et convenir à la fin, c'est chose juste et nécessaire sans doute; mais en (juoi cela est-il beau? Sans doute, si vous ne voyez dans la convenance qu'un moyen [jour ainsi dire iiKilériel d'obtenir un résultat, elle se rapproche trop (le l'utile pour exciter en votre àme une émotion 'Sthélique. Mais si, vous élevant plus haut, vous làcliez de la concevoir dans ce (ju'elle a d'idéal, aussitôt elle se transforme à vos yeux et vous fait penser I l'habileté et à la sagesse de celui qui a su la réaliser dans ses œuvres; en un mot, elle devient, selon l'expression de Schiller, « une source de plaisir libéral, » I à ce point de vue, elle peut être employée dans les Immux arts. »
Lamennais va plus loin : « Les proportions les plus parfaites dans leurs^ rapports avec le beau sont également les plus parfaites dans leurs rapports avec - 1 utile. Dans un organisme vivant, les parties les plus belles sont en même temps les mieux appropriées à leurs fonctions (1). »
(i) Op. cit., c. I.
i2 LA PROPORTION,
A notre point de vno, la convenance, bien que trè.s étroitement liée à la beauté, n'en serait que le cornmencpmnit. « Quand elle est exquise, la convenance enfrendre toujours ce genre de beauté qui s'appelle le carnvti'rp , c'est-à-dire l'expression générale du monument, la première pensée qu'il fera naître dans res[)rit du spectateur. Du jdus loin (pie vous l'apercevez, un édifice doit vous dire : je suis un temple, im tribunal, une douane; et, s'il le dit clairement, c'est que déjà il possède une parfaite appropriation; qualité précieuse, mais qui n'est encore, pour ainsi parler, (pie le second degré de la beauté (I). >
Immédiatement au-dessus de la convenance, nous plaçons la svmétrie (2), singulièrement propre, entre autres avantages, à faciliter la connaissance et à faire ressortir l'unité de l'objet, lue des principales causes des plaisirs de notre àme, lorscpi'elle voit des objets, c'est la facilité qu'elle a à les apercevoir; et ce qui lui plait dans la symétrie, c'est qu'elle lui épargne de la peine, elle la soulage et coupe, pour ainsi dire, l'ouvrage par moitié.
(( Cliose étonnante, dit Cb. Blanc, c'est en répétant les organes, que la nature y a exprimé l'unité.
(1) Ch. Blanc, o\). cit., p. 7071.
(2) Léonard de Vinci regarde cette propriété comme la perfection de lart et il se reproche de n'avoir su Tatteindre :
Miratnr vetcrnm di8cipuh)<«quc mem<ir, I>efuit una mihi symmelria prisca; pcregi Quod potui, veoiam da mihi, pofterilas.
iiomme est un, justement parce qu'il est double. En >oyant dans un corps deux yeux semblables, deux liras égaux, (\eu\ jambes pareilles en bauteur, en largeur, en épaisseur, nous apercevons tout de suite 1 unité de plan (|ui a présidé à la création du corps Iminain. Si l'bomme se présentait à nos regards avec iiii bras droit qui fût plus long ou plus court, plus LM'os ou plus mince que le bras gaucbe, nous croirions avoir devant nous deux êtres, tandis que'la répétition identi(pie des membres accuse l'identité de la personne, sa parfaite unité. La symétrie est donc ( omme un second coup de burin qui grave plus profondément les traits, que le premier coup n'avait fait .jiie dessiner. Ainsi l'entendent les grands maîtres de la musique, lorsque, pour faire pénétrer dans l'Ame
• le la foule le sentiment de leurs mélodies, ils y insistent par une répétition parfois redoublée , et se tout comprendre à l'oreille par des phrases symétri- «piement similaires, qui sont, à vrai dire, la construc- \'\ni\ arcbi tectonique de leur pensée (1). »
Non moins grand, ou même plus grand encore est TefTet esthétique de la proportion. Pour nous en convaincre, étudions-la dans son contraire, c'est-à-dire,
• laiis la disproportion. En ce cas, point de rapport 'litre les parties, point d'équilibre, point de mesure; < «'st un tout composé de pièces et de morceaux rapportés de toute part ; indique (vUatis me?nôris; une f'te d'homme sur un cou de cheval, le milieu en dé-
(1) Ch. Blanc, op. rit., p. 104.
'^4 LA PHOPORTIOX,
sacconl avec le commencement, et le commencement avec le milieu...
Velut .Tgri somnia van.p
Fingentur species, ut nec pes, nec caput uni Ueddatur form;p (1).
Un peintre a-t-il heureusement, merveilleusemenl conçu et exécuté telle partie de son tahlean : déjà l'admiration me gagne, (piand la laideur de telle autre partie et l'incohérence de l'ensemhle frappent tout à coup mes regards; mon rAle iradmiraleur cesse aussitôt.
« OKmilium circa ludum faber unus et ungues Exprimet, et molles imitabiturœre capillos, Infelix operis summa, quia ponere totum Nesciet. Hune ego. si quid componero curem. Non magis esse velim, quam pravo vivere naso, Spectandum nigris oculis, nigroque capillo [2). »
Vous avez discerné et choisi toutes les parties qui doivent entrer dans votre ouvrage ; vous y avez mis nomhre, poids et mesure; c'est hien. Mais il vous reste encore à chercher avec soin la place de chaque chose; car c'est la place (pii fait h\ liaison, l'emhoîtement des parties ; la place, c'est l'onU-e, la hiérarchie, riiarmonie : Pariitm dlspariumqiip rrnmi sua cuiqup loca trihuens dispositio,
Dahord, chaque partie mise en son rang joue mieux son rôle; telle partie n'est point faite pour la pre-
(1) Horace, Art poétique, v, 8-10.
(2) Horace, op. cit., v, 33-38.
iiiiere place, qui se fera remarquer à la seconde, r/est le mot du poète ;
Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier.
A la dernière place, la même partie ne serait pas davantage dans le cas de ressortir. Que d'hommes seraient demeurés médiocres, auraient passé ina- [)erçus, qui se sont fait un grand nom et ont montré <hi génie, parce que des circonstances exceptionnelles rii les poussant les ont excités à déployer toutes Irurs forces! Si chaque côté d'un chœur exécute hien sa partie, l'elfet total ne saurait être qu'excellent.
Il y a plus : les voix, malgré leur diversité, malgré l'Mir opposition apparente, se soutiennent et se font iimluellement ressortir; elles se marient hien enseml'Ie. (( Afin qu'une musique soit helle, dit saint Fran- • ' Ms de Sales, dans son gracieux langage, il ne faut pas M'ulement (pie les voix soient nettes, claires et hien distinguées ; mais qu'elles soient alliées en telle sorte l's unes aux autres, qu'il s'en fasse une juste convenance et harmonie, par le moyen de l'union qui est <'n la distinction et de la distinction qui est en l'union 'les voix, que non sans cause on appelle un accord <liscordant, ou plutôt une discorde accordante (1). » En toute chose, autant l'apropos a de charmes (2), autant le manque d'apropos nous choque et nous l'iesse. Une excellente remarque, faite en dehors de
1) Traité de l'amour de Dieu, c. 1.
■2) « Mala aurea in lectis argenteis, qui loquitur verbum in lumpore suc. » Proverbes, xxv. 11.
SOU temps; une belle parole hors de saison n'obtient aucun effet quand elle ne mécontente pas. Pulchre, sed tune non erat Itis locus. Fîoileau donne à Malherbe cette louange d'avoir
" D'un mot mis à sa place enseigné le pouvoir. »
Tous les bons écrivain.-» r>dvent et pratiquent à merveille le conseil de Malherbe. L'Ecriture, après nous avoir dit (jue la terre se lut sous les pas d'Alexandre, produit sur ikmis un incroyable eflel. remue notre Aine jusjpie dans son fond, parce simple mot : Posf hcTC decidit in Irrtinn. et corjiKivit quia morrretur. Massillon a été ra?'oment sublime. Il l'a été pourtant une fois, de l'aveu de tous, quand, sur le cercueil de Louis XIV, il a laissé tomber cette parole fameuse qui, en tout»* autre circonstance, aurait semblé un lieu commun ; «Oieu seul est grand, mes frères î »
S iIL Dam quelle mesure la proportion eonvient-elle aux difjerents ordres de beauté.
Jusqu'ici, la proportion r^c^t montrée à nous sous un aspect général et abstrait. Il faut descendre dans le détail, voir s'il est vrai (qu'elle anime toute beauté, et si, en même temps (pielle croît ou décroît, la beauté croît ou décroît dans la même mesure.
Burke fait peu de cas de la proportion, au point de vue esthétique. Elle ne lui apparaît ni chez les minéraux, ni chez les végétaux, ni chez les animaux ;
dans l'homme même, où elle éclate à tous les yeux, il la trouve assez inutile à la beauté.
Ch. Blanc, au contraire, lui attribue une vertu esthétique prépondérante ; à son gré, ce qui donne à l'homme une sufi^îriorité si marquée sur tous les êtres (le la nature, c'est que chez eux la proportion ne se montre qu'à l'état de rudiment ou d'ébauche, tandis (|iie chez lui, elle est d'une perfection exquise et consommée. Sauf quelques exagérations, d'ailleurs peu inq)ortantes et faciles à reconnaître, la thèse de l'auhMir mérite une entière approbation. Citons-en une partie : a Ce (jui trace une ligne infranchissable entre la figure humaine et celle des animaux, c'est justement que l'animal, n'ayant pas d'autres besoins à satisfaire que des besoins physiques, n'a d'autre l'caulé que la convenance, tandis que, dans l'être humain, il y a une beauté correspondante à cette haute la<ulté que lui seul possède, à cette destination souveraine : la pensée. Comparons la tête de l'homme avec celle des animaux : suivant les observations de
l'illustre physiologisteCamper,renouveléesparMengs, l»ar Hegel, la principale différence est celle du profil. Si l'on tire une ligne horizontale de la racine du nez a la base du cnlne, cette ligne, chez l'homme, forme avec la ligne du front un angle droit ou presque droit, chez les animaux, les mêmes hgnes forment un angle ligu. Le muffle, qui doit saisir et broyer les aliments, est, dans leur physionomie, la partie saillante et dominante. Le nez qui s'avance pour llairer la proie, 1 Veil qui épie, restent subordonnés à la mâchoire, et
n'en sont que les auxiliaires... I.a tète humaine, au contraire, présente une couformalion dans laquelle les appétits purement matériels se montrent subordonnés à leur tour aux organes révélateurs de la pensée, qui sont le front et les yeux...
La beauté de l'animal tient à l'évidente destination de ses membres pour la fonction particulière qui lui est départie. Un lévrier, un cerf, une gazelle, offrent si bien le caractère de l'agilité, (jue, même quand ils sont immol»iles, on les voit courir. Un tigre nous paraît beau, parce qu'il est une définition vivante de la cruauté. La souplesse de ses membres, le velouté de ses regards, sa tète aplatie qui se développe en mâchoires, composent une image expressive et saisissante de la volupté dans le carnage. Mais, on le voit, ce sont là des beautés de caractère, et les animaux, à vrai dire, n'en sauraient avoir d'autre. Le lion est majestueux, mais sa tète est d'une grosseur démesurée ; le taureau est fier, mais il a les jambes trop grêles; l'éléplianl est imposant , mais il n'est qu'une masse dégrossie et conune un souvenir du cliaos (jui [uvcéda l'arrivée de l'homme sur la terre ; le cerf est élégant , mais entre son bois et ses jambes il y a une disproportion choquante..., l'aigle, (piand il plane au haut des airs, prêt à fondre sur sa i)roie, est un symbole étoiuianf de rapacité, de violence et d'audace, mais c'est encore| par le caractère qu'il est beau, et parce regard auquel nous avons prêté quelcpie chose d'humain... Entre tous, le cheval est beau, malgré la longueur de sonl cou, mais il est beau surtout lorsqu'il porte son maître. I
t paraît, comme dit Racine, se conformer à sa pensée; lorsque, repliant son encolure, l'œil étincelant, K's naseaux pleins de feu , il semble frémir au senlinient d'une beauté supérieure, celle du cavalier (1). »
Ainsi, au-dessous de l'homme on trouve de la convenance, de l'ordre, de la symétrie, mais beaucoup moins de proportion et d'harmonie, et, pour cette laison même, beaucoup moins de beauté. La projiortion semble née avec l'homme ; il la porte à un de- LTé éminent dans sa nature, il la met dans tout ce «ju'il fait, et ses œuvres sont d'autant plus belles (ju'elles ont plus de nombre et de mesure. Pulchi^a int mer o placent ; ratio sentit nihil aliud sibi placere tjuaîn nnîupros (2). Quelques exemples rendront plus flaire notre pensée.
Dans l'ordre intellectuel, l'acte par excellence de Kl raison, c'est le jugement, et le jugement n'est (ju'nn rapport, une équation idéale entre l'objet connu et le sujet connaissant : Adxqiiatio intel- /rcttts et rri, spcwidum fjuod intellectus dicit esse '/N(fd est, et non esse f/uod non est (3). Or, dans le Jugement, on peut manquer à la mesure de deux manières : aller au delà ou demeurer en deçà, pécher par excès ou par défaut : a L'excès consiste dans une affirmation fausse, par laquelle on avance ce qui n'est pas. Le défaut consiste dans une né-
(1) Op. cit., p. 374, 30.
[2) S. Aug., De Ord., i, S; de Musica, vi, 13. ;3) S. Thomas, Cont. Génies, i, 5y.
galion fausse, par laquelle on nie ce qui est en réalité (1). »
On a beaucoup discuté sur la rime dans les vers et les mauvais juges n'y ont vu qu'une répétition ennuyeuse, une fatigante monotonie. Mais elle sert, et c'est là sa fonction eslliéli(|ne, à mieux faire sentir le nombre et le parallélisme, la cadence, l'harmonie et le rythme ; « ri/e bat la mesurp, d selon l'heureuse expression de Lamennais. « Qu'(;st-ce donc que le rythme, dit fort bien Diderot? C'est une certaine distribu lion de syllalies longues ou brèves, dures ou douces, .sourdes ou aigurs, légères ou pesantes, lentes ou rapides, plaintives ou gaies, ou un enciiaînement de petites onomatopées, analogues aux idées qu'on a et dont on est fortemcMit occupé... C'est l'image même de l'Ame, rendue par les inflexions de la voix, les nuances successives, les passages, les tons d'un discours accéléré, ralenti, éclatant, étouffé, tempéré en cent manières diverses... Le sentiment se plie de lui-même à rinfiiiie variété du rythme. Sans la faculté de trouver ce i liant, on n'écrit ni en vers ni en prose; c'est elle qui prête aux écrits une grâce toujours nouvelle. On retient une pensée, on ne relient point renchaînement des inflexions fugitives et délicates de l'harmonie. Ce n'est pas à l'oreille seulement, c'est à l'Ame, d'où elle est émanée, (pie la véritable harmonie s'adresse. Ne dites pas d'un poète sec, dur et barbare, qu'il n'a
point d'oreilles; dites qu'il n'a pas assez d'Ame (i). » Il y a du rythme aussi dans la prose, parce qu'il y a du nombre. Le prosateur converse, discute, il ne chante pas, comme le poète, il ne bat donc pas comme lui la mesure, mais, s'il s'appelle Cicéron ou Bossuet, il sait donner à sa phrase une harmonie toute musirale. Ne sentez-vous pas le nombre et le rythme dans le début de l'exorde immortel du panégyrique de la reine d'Angleterre : « Celui qui règne dans les cieux el de (jui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté, l'indépendance, est aussi le ^enl (pli se glorifie de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et terribles le(^ons. Soit qu'il élève les trônes, soit qu'il les abaisse, soit qu'il communique sa puissance aux [•rinces, soit qu'il la retire à lui-même et ne leur laisse que leur propre faiblesse, il leur apprend leurs devoirs d'une manière souveraine et digne de lui ; car, en leur donnant sa puissance, il leur commande «l'en user comme il fait lui-même pour le bien du monde, et il leur fait voir, en la retirant, que toute leur majesté est empruntée, et que, pour être assis -iir le tr(jne, ils n'en sont pas moins sous sa main et M)us son autorité suprême. »
Si de l'ordre physique et intellectuel nous passons à l'ordre moral, la mesure y règne en souveraine absolue. La vertu a horreur des extrêmes; sa place est un juste milieu entre les vices contraires : Tenp
(l) OEuv. compi. t. XIV, p. 420.
^^ LA PflOPOUTION,
mpdium, si ?ion vis perd no modum. Locus médius tiitiis est, médium, sedes modi et modus virtus (i). Horace avait dit do menu» :
Virtus est médium vitiorum, et utrinque reductum (2).
Ajoutez (jne toute vertu Inmiaine veut être réglée par la prudence, si bien nommée par S. Thomas « auriga rirtutum, » et que le propre de la prudence est de tout compter et peser, le sujet, Y objet, les circonstances,
La règle ne connaît [jas d'exception; elle régit tout, depuis l'acte le plus simpli» jusqu'au dévouement le plus sublime, u Tout le monde sait le mol sublime de la tragédie des Horaces : gu il mourut. Je demande à quelqu'un qui ih' connaît point la pièce de Corneille et qui n'a aucune idée de la réponse du vieil Horace, ce qu'il pense «b» ce trait qu'il mourut. 11 est éviilent que celui que j'interroge, ne sachant c que c'est que ce r/u'il mourut, ne pouvant deviner si c'est une plirase conqdide ou un fragment, et apercevant à peine entre ces trois termes quelque rapport grammatical, me répondra cpie cela ne lui paraît ni beau ni laid. Mais si je lui dis que c'est la réponse d'un homme consulté sur ce ([u'un autre doit lai n dans un combat, il commence à apercevoir dans le répondant une sorte de courage cpii ne lui permet pas de croire qu'il soit toujours meilleur de vivre que de mourir, et le qu il mourut commence à Tinté
(1) Saint Bernard, De Comider., u, 10.
[2) Epist. XVIII, ad Lollium, v, 9.
KLEMENT DU BEAU. 53
iresser. Si j'ajoute qu'il sagit dans ce combat de l'honliienr de la patrie; que le combattant est le fils de h elui qu'on interroge ; que c'est le seul qui lui reste ; .|iie le jeune homme avait à faire à trois ennemis qui avaient déjà ôlé la vie à deux de ses frères; que le vieillard parle à sa fille ; que c'est un Romain ; alors la réi)onse t/uil mourut, qui n'était ni belle ni laide, s'embellit à mesure que je développe ses rapports avec les circonstances, et finit par être sublime (1). »
§ iV. Limites de la proportion.
La proportion représente la loi, l'ordre, et c'est là ' e qui fait sa grandeur et sa beauté. Mais les lois de la proportion sont-elles absolues, métaphysiques, ou peut-on leur appliquer l'axiome vulgaire : Pas de rr(/lf's suns exceptio?i ?
Si vous en croyez certaine L-cule moderne, l'absolu Il est nulle part, et l'ordre ne jouit pas du privilège de la beauté. Hien plus, cette école a pour principe qu'il Il y a pas de principes, que l'artiste est libre, complèlenient libre, (jue toute règle est une entrave, que le' -«'lire classique a fait son temps.
Qu'il y ait eu dans le style classique, tel qu'il a été pratiqué par quelques auteurs du xvn« et du xvni* siècle, un peu de solennité, de convention, et même •le conlrainle, c'est possible, et nous n'avons pas ici ;» nous en occuper. Seulement, il est arrivé ceci à
(1) Diderot, Œuv. philos,, t. vi, p. 47.
54 LA PFmPORTION,
l'école romanli(|iie : elle a complètement <lépassé la mesure, el pour rvifor une faute, si faute il y avait, elle est tombée dans un défaut bien [dus ^q-ave encore. « Le vers naturel nous maïupu', dit un écrivain peu suspect de j>artialité [)0ur le genre classique ; celui d'Alfred de Musset est un tapapreur; celui de Victor Hugo un épile[)li(iue. Ils ont déchiré ou bariolé h* vieil habit classique avec une verve d'écoliers, ou une rancune de réformateurs ; mais leur mode débrailléo est aussi arbitraire i\\w la mode correcte (1). »
L'objection qui reproche à la loi d'entraver le génio et de ^--éner l'inspiration n'est pas sérieuse. Non, la loi n a entravé ni Homère, ni Horace, ni Dante, ni Corneille, ni Uapliaël, ni Michel-AuKe ; non, le génie n'est pas au-dessus de la loi, il ne s'en plaint pas d'ailleurs, il la comprend et lui obéit mieux (\]w personne. Aussi bien que la logique et la morale, l'esthétique a ses limites qu'on ne franchit jias impunément, el toujours il faudra dire avec Horace :
Est modus in rebus; sunt certi denique fines, Ouos ultra citraque nequit consistere rectum (2) .
Mais au-dessous des lois al»solues de la proportion, fondées sur la nature même des choses, et dont les chefs-douivre ne sont que l'application plus juste la réalisation puissante et vivante, se tiennent les règles proprement dites, les règles de mrtîpr, destinées à soutenir, à guider l'esprit, à l'aider à suivro
(1) Taine, Fables de La Fontaine, U» part., c. 3, g 1.
(2) Satires, i, sat. 1", v. 106-107.
KLÉMENT DU BEAU.
les lois. Celles-là, il est vrai, sont moins faites pour le génie que pour le vulgaire, et en ce sens, le P. André a pleinement raison : « On accorde au génie des irrégularités, mais non pas des désordres ; des écarts, il non pas des égarements ; des hardiesses, et non pas des insolences ; des obscurcissements, et non pas (les (djsciM-ités; des fautes contre l'art, et non pas contre la nature,... comme les taches du soleil qui ne se découvrent point à la simple vue, mais seulement au télescope, et (pii alors même nous paraissent
cnnune absorbées par la lumière qui les environne(i). » il faut donc reconnaître qu'il y a de légers écarts, au [M mit de vue de l'art, rjui peuvent être permis par l'art lui-même. Horace ne permet-il pas de sommeiller de i«'in|)s en temps dans un ouvrage de longue haleine?
Vcrum operi longo fas est obrepere somnum (2).
tu homme sans défaut me semble d'une nature •'Irangère h la mienne: je me regarde comme séparé <lr lui par un abime : à mes vcmix, il n'est pas rm/, nu du moins il n'est ni vraisemblable ni humain. H in' me touche pas. Au contraire :
A ces petits défauts marqués dans sa peinture, L'esprit avec plaisir reconnaît sa nature.
< <da donne plus de vie, plus de mouvement et de -niiplesse, cela l)annit jusqu'à l'apparence de la convention, de la contrainte et de la raideur.
{\)0p. cit., 3« Discours, f'^) Art poétique, \. Sm.
»>" LA fR^pAUTioN^
Au reste, est-il possihh.' à une leuvre considérable detre également parfaite dans les moindres détails? Evidemment non. Dans nn tout vaste et complexe et où rèf^ne la plus grande diviMsité, il l'aul (jue lellr pièce, plus importante, ressorte davantajj^e, et que telle autre lui soit sacrifiée ; il faut qu'il y ait quelrpif accident, (juehjue désordre, à la condition toutefois qu'il soit voulu pour une raison plus haute et qu'il rentre dans un ordre supérieur. Mnla, in ordinetn reducta, facunit ad dccornn fffiicrrsi [{).
Quelque part (ju'il se rencontre, le désordre, en soi, est un élément de laideur. La proportion, l'harmonie répandue dans le tout et dans l'ensemhle, nous font passer sur les défauts; isolés, nous n'hésiterions pas à les condamner el à les proscrire. S'ils nous a^n-éent et nous plaisent, ce n'est point en euxmêmes, mais c'est cpie, par la sin^^ilarité ou le contraste, ils éveillent notre attention et attirent le rc gard de l'esprit sur des ([ualités réelles qui, sans cela, auraient passé inaperçues.
Pour conclure, les incorrections doivent toujouiN être autorisées par quelque raison supérieure ; encore ne faut-il pas qu'elles nuisent au naturel ou à la clarté, ni qu'elles soient assez sensibles ou ass»? nombreuses pour importuner le lecteur sérieux ci l'empêcher de goûter la beauté. Les médiocril/s orgueilleuses, à qui pèse la règle, feront bien de méditer cette remarque d'un écrivain d'un goût très
sur : (( Il y a d'heureuses incorrections, mais ces sortes (le bonnes fortunes arrivent seulement à ceux-là qui les méritent, à ceux qui ont le plus étudié leur langue, l'aiment et la respectent le plus. S'ils violent /////' ri'fjle, c'est pow oljserrrr nne loi{\). » En un mot, avant de se contenter d'a\oir le compas dans l'œil, c.mnne disait Michel-Ange, il faut, comme lui, lavoir t'ii longtemps dans la main.