‹ L'idée du phénomène, étude analytique et critique [microform]Chapitre 17 sur 77 · I. — Préliminaires · texte numérisé non relu

I. — Préliminaires

Notre critique du phénoménisme nous a mis en présence de deux conceptions différentes du phénomène : Tune qui le lie indissolublement à la conscience, Tautre qui l'en détache et le pose à pari de tout sujet. La première nous a paru jusqu'ici exempte de toute contradiction intrinsèque, et, si elle n'est pas sans quelque difficulté, elle semble pourtant pouvoir se concilier avec l'ensemble de notre expérience. Que devons-nous penser de la seconde ?

D'abord elle pourrait revendiquer en sa faveur une double autorité, celle du sens commun, celle de la science.

Le sens commun croit qu'il se produit des changements, des événements en dehors de notre conscience : que nous soyons présents ou absents, il n'en continuent pas moins à se dérouler dans le temps. Nos sens et notre intelligence les constatent et ne les créent pas. Quoi de plus absurde que de prétendre qu'ils s'évanouissent aussitôt que nous ne sommes plus là pour les contempler? Peut-être, cependant, est-il plus absurde encore de s'imaginer que chacun d'eux se contemple lui-môme à défaut de tout spectateur doué de sens et

im

LE PHENOMENE ET LE TEMPS

d'intolligence. Pour être perçu, il faut tout (rabord ^tre. C'est donc la réalité des phénomènes ([uï rend possible la perception que nous en avons.

Pareillement la science distingue nos sensations des mouvements extérieurs qu'elles nous représentent. Mais ces mouvements ne sont pas moins réels que nos sensations, bien que, pris en soi, ils échappent nécessairement à notre conscience. Ils sont même en un sens plus réels que nos sensations, puisqu'ils en sont les causes objectives et que c'est par eux seuls qu'elles s'expliquent.

D'ailleurs, cette conception vraiment positive a pour elle Tavantage de la plus grande simplicité : c'est Fhypothèse la plus économique. On a beau dire: supposer que tout phénomène apparaît à une conscience, c'est mettre à la base môme des sciences la plus obscure des énigmes métaphysiques ; car, comment concevoir la conscience sans un Esprit? Et comment concevoir un Esprit sans un système de phénomènes physiques et physiologiques qui lui serve, pour ainsi dire, de support? Au contraire, tout s'éclaircit dès qu'on admet qu'un phénomène est un changement qui succède à un changement antérieur, occupe une portion plus ou moins grande de la durée et cède à son tour la place à un nouveau changement. Le phénomène se trouve alors défini parla combinaison de deux idées élémentaires au delà desquelles, ce semble, l'analyse ne peut pas remonter: ridée d'existence et l'idée de temps. Il est une existence 4ans le temps. Tout son être consiste à jeter, en quelque

PRELIMINAIRES

sorte, une différence sur la ligne uniforme de la durée dans rintervalle de deux autres différences, l'une précédente, l'autre suivante.

On objecte la soi-disant contradiction d'« un phénomène qui n'apparaît à personne et qui, par conséquent, est comme s'il n'était pas. » Mais la contradiction est purement verbale, et on est la dupe de Tétymologie. Parce que le mot phénomène vient d'une racine qui signifie apparaître, il est puéril de supposer que le phénomène ne puisse exister à moins d'apparaître effectivement. Si vous commencez par admettre implicitement qu'un phénomène, c'est ce que nous observons, ce qui tombe sous nos sens ou dans notre conscience, vous ne pourrez plus, sans vous contredire, affirmer l'existence d'un phénomène, que nous n'observons pas et qui ne tombe en aucune manière dans notre conscience ou sous nos sens. Mais vous ne prouvez ainsi qu'une chose : c'est que notre conception du phénomène contredit la vôtre ; vous ne prouvez pas qu'elle se contredise ellemême. Il suffira, pour éviter la contradiction, de définir le phénomène : « ce que nous pouvons observer, ce qui est susceptible de tomber sous nos sens ou dans notre conscience ; » plus simplement encore de substituer au mot phénomène un mot moins équivoque, le mot fait ou événement. Libre à vous de limiter le sens du mot phénomène à celui de sensation ou de représentation donnée dans un esprit. Nous dirons alors que les vraies réalités, ce sont les faits, tels qu'ils existent objectivement dans le temps et dans l'espace, soit qu'ils appa-

LE PUÉNOMÈNE ET LE TEMPS

raissent à notre conscience et à nos sens, soit qu'ils leur demeurent élranjçers et que nous parvenions seulement à les connaître par les voies détournées, mais infaillibles, de la science. Ces faits, non seulement nous savons quMls sont, mais nous savons encore ce qu'ils sont: des mouvements.

Ainsi, celte nouvelle hypothèse aboutit à distinguer le fait et le phénomène. Le phénomène est un état particulier du fait; c'est le fait devenu sensible, apparent. Pour mieux dire, le phénomène est une sorte particulière de fait: c'est le fait représentatif, la sensation, qui correspond dans la conscience au fait représenté, lequel est en soi un mouvement. D'où il suit que le monde se partage entre ces deux sortes de faits, les uns objectifs, les autres subjectifs, mouvements et sensations.

Page 1