II. — Critique de i'idée du mouvement
A regard de la sensation, tout le monde s'accorde à reconnaître qu'elle est un phénomène dans le sens étymologique du mot. Mais le mouvement peut-il être conçu à titre de fait réel, en dehors de tout rapport avec la conscience?
Le mouvement est une série continue de changements de situation. Rien de plus clair en apparence que cette déOnition, rien de plus obscur en réahté. Il est, en effet, impossible de séparer la notion du mouvement d'un certain nombre d'autres notions qui sont au plus haut degré « énigma tiques ».
CRITIQUE DE L IDEE DU MOUVEMENT
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On peut, sans doute, avec certains philosophes contemporains, parler du mouvement comme s'il se suffisait à lui-même. Ainsi substantifié, sans mobile, sans espace, on peut le déclarer capable à lui seul non seulement de subsister toujours égal à lui-môme, mais encore de créer deux mondes, le monde des sens et le monde de la pensée. Dans son livre de X Intelligence y Taine, après avoir décomposé le sujet et l'objet en phénomènes, affirme que tous les phénomènes sont au fond des mouvements. Mais il est bien difficile de. se contenter jusqu'au bout avec de pures abstractions. Aussi, après avoir dit que les êtres, les corps, ne sont rien que des phénomènes et, par conséquent des mouvements, il en vient à attribuer le mouvement à « ces inconnus que nous nommons des corps (1). » C'est ainsi qu'il définit l'existence objective d'une pierre : « les inconnus que nous nommons wîo/m/to et qui composent la pierre subsisteraient encore, quand bien même tous les êtres vivants seraient sup})iimés » ; en d'autres termes, « les mobiles moteurs dont la pierre est l'ensemble continueraient à peser sur le sol, proportionnellement à leur masse, et exécuteraient les oscillations internes qu'ils décrivent aujourd'hui. » Cet exemple prouve bien, ce semble, qu'il est impossible de concevoir le mouvement sans concevoir du même coup quelque chose qui se meut. Pour avoir, en effet, le droit d'attribuer le mouvement à ces inconnus « que nous nommons corps ou molécules, » encore faut-il savoir qu'ils existent objec-
(1) L'intellifjence^ t. II, p. 59.
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tivement et s'en faire une idée quelconque. Un mouve. ment sans un mobile moteur, pour pnrler comme Taine, c'est un (^tre de raison, un accident absohi comme ceux dont usaient les scolastiques. Pour qu'il y ait série continue de changements de position, il faut de toute nécessité qu'une chose, et toujours la même, occupe successivement ces positions différentes. Evidemment donc, il est impossible que le mouvement ait lieu sans qu'il existe quelque chose, quelque être qui en soit le sujet.
Qu'est-ce que cet être? C'est l'atome, selon les uns ; c'est le point, selon les autres. Ici commencent les difficultés.
L'atome, c'est une étendue que l'on suppose indivisililc, et cela seul, semble-t-il, est une contradiction; mais l'étendue peut-elle réellement s'objectiver? N'estelle pas un mode de nos sensations visuelles et tactiles? L'atome n'est plus alors, selon l'expression de Leibniz, qu'un fant(^me sensitif ou, comme dirait Stuart Mill, une possibilité de sensations ultimes. Nul moyen, par conséquent, de le considérer commeuneréalité externe. Comment, en effet, objectiver une sensation de résistance ou de contact, tïit-elle réduite au minimum et dépouillée par fiction de toute conscience, pour lui faire occuper successivement des positions différentes? Or, si on ne l'objective pas. elle demeui*e une simjde image qui ne représente elle-même que des sensations possibles sous des couditions inconnues et absolument hypothétiques.
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Même difficulté pour le point. On sait que le point géométrique est une pure abstraction, et encore l'étoffe de cette abstraction est-elle prise dans les sensations, partant dans des phénomènes de conscience. En effet, le point géométrique est une simple marque de position que l'on réduit par la pensée à l'infiniment petit, à l'indivisible. Mais, prenons-y garde, cette marque de position, pour être réellement une marque, doit se distinguer par quelque caractère, par quelque qualité, du milieu où elle se trouve et qui comprend un nombre indéfini de positions quelconques. On peut, dans les raisonnements géométriques, ne pas tenir compte de cet élément différentiel qui donne, pour ainsi dire, au point un contenu; il n'en est pas moins vrai que sans lui le point se confondrait entièrement avec le milieu indéterminé au sein duquel l'esprit le distingue, milieu qui n'est autre que l'espace. Or, si l'on se reporte à la façon effective dont nous nous représentons le point, on reconnaît que nous nous servons pour cela de l'image d'une sensation visuelle ou tactile réduite, en quelque sorte, au minimum ; c'est, pour ainsi dire, un minimum visibile ou tangibile. Ainsi, une tache noire, aussi petite que possible, sur un fond blanc, tellement petite qu'elle nous est à j)eine perceptible et que sa forme et ses dimensions restent pour nous indéterminées et, en ([uelque sorte, nulles, voilà ce qu'est pour nous positivement le point. La couleur du point, dira-t-on, est indifférente ainsi que son étendue; il n'a pas, à vrai dire, d'étendue ni de couleur. Mais, encore une fois, s'il n'a
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absolument aucune qualité, comment peut-il se distinguer de l'espace? Par le choix que l'esprit fait de telle position, plutôt que de telle autre, se posant lui-même ici plutôt que là par un effort de son attention? Toujours est-il cependant que, pour fixer cette position, l'esprit a besoin d'une marque sensible, laquelle n'est autre chose qu'une image, pour ainsi dire, rapetissée.
D'ailleurs, quand l'esprit s'enquiert des propriétés des points et des figures géométriques — quebjue différence que Tabstraction ait pu introduire entre les idées qu'il contemple en lui-même et les réalités sensibles qui lui apparaissent, comme on dit, au dehors, — ce sont cependant ces réalités qui lui sont présentes, bien qu'il eu néglige volontairement, systématiquement, la plupart des qualités concrètes : elles sont le principe et la fin de la science. C'est à l'image des figures réelles que nous concevons les figures idéales ou tout au moins leurs éléments générateurs : c'est afin de pouvoir tracer et mesurer des figures réelles que nous construisons des figures idéales et en déterminons tous les rapports. Au fond, et quelque usage qu'elle fasse des procédés à priori dans le cours de son développement, la géométrie est une science des choses sensibles : c'est de la sensation qu'elle part, c'est à la sensation qu'elle retourne, la sensation, c'est-à-dire un fait de conscience et, qui est plus, est un fait de notre conscience.
Le point physique est-il plus facile à concevoir comme fait ou réalité objective que le point géométrique ? Peutil lui aussi être autre chose qu'une sensation imagi-
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naire, la sensation d'un minimum d'étendue soit de couleur, soit de résistance ? Mais alors ce n'est qu'une simple possibilité, la possibilité pour nous d'éprouver cette sensation dans des conditions d'ailleurs inconnues : ce n'est pas une réalité externe. On ne tient pas compte, dira-t-on, de la qualité de la sensation ni môme de son étendue : en ce cas, il ne reste plus rien pour constituer le point physique; on ne peut plus le distinguer soit de n'importe quel autre point, soit de l'espace : c'est un pur zéro. On n'a pas même ici la ressource de dire qu'il est une position, une situation définie et fixe et que cela seul suffit à le déterminer; car, si le point géométrique est immobile, du moins relativement aux autres points qui avec lui forment la limite d'une figure donnée, il n'en est pas ainsi du point physique, lequel est nécessairement mobile, puisqu'il est expressément supposé pour servir de sujet au mouvement, pour représenter à notre esprit ce qui se meut. Il n'est donc pas une position définie : il est ce qui occupe une série dépositions, ce qui passe par une série de situations.
Croit-on j)Ouvoii* se sauver en disant que le point, c'est justement l'unité de ces positions ou situations successives, et que ce qui détermine son existence ou sa nature, son individualité, c'est son mouvement même ou, si l'on aime mieux^ la totalité des mouvements incessants et continus qui lui font parcourir l'espace en différents sens ? Mais cette réponse n'est qu'une suite de présuppositions sans fin : car, pour qu'il y ait des
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positions ou situations successives, il faut quelque chose d'un qui les occupe successivement ; et ce quelque chose d'un doit, pour exister, être déterminé on soi : pour qu'il y ait des mouvements et des mouvements incessants et continus, il faut quelque chose qui fasse l'unité de cette totalité, et quelque chose de réel, sans quoi on retombe dans l'immohililé et Tindistinction des points de l'espace pur.
De plus, en admettant même que le point soit simplement l'unité d'une série distincte de situations successives, comme il est une unité purement idéale, comment, dans cette hypothèse, peut-on marquer, distinguer, ces situations ? La situation est chose; toute relative : elle ne se détermine, elle n'existe que par rapport à d'autres situations prises plus ou moins arbitrairement comme points de repère. Mais au moins faut-il que ces situations, auxquelles on se réfère pour déterminer toutes les autres, soient réelles et saisissables en quelque manière. Sinon, c'est l'indétermination complète, c'est le néant. Or, dans l'hypothèse où le point n'est qu'une série distincte de situations successives, comme ces situations elles-mêmes n'existent que par rapport à d autres situations, lesquelles ne sont pas elles-mêmes moins relatives et moins indéterminées, il en résulte que les prétendus mouvements extérieurs demeurent nécessairement indiscernables les uns des autres. Le seul moyen de les déterminer serait de les supposer en relation immédiate avec quelque phénomène ou quelque sujet réel ; mais cette supposition leur enlèverait aussitôt
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tout caractère d'objectivité et en ferait de simples possibilités de sensations ou de phénomènes de conscience.
Il semble donc que l'élément matériel ou soit un pur inconnu dont on ne peut absolument rien dire, ou soit un simple fragment de nos sensations que nous dépouillons de toute conscience et qu'à tort ou à raison nous nous imaginons subsistant en dehors de nous, dans un nombre indéfini d'exemplaires, lesquels changent incessamment de situation les uns à l'égard des autres, sans qu'il nous soit possible de différencier leurs situations, attendu qu'ils sont censés tous identiques, à moins de nous référer à telles et telles consciences compliquées et centralisées dans lesquelles se rencontrent des sensations nettement différenciées.
Mais cette conclusion ne contredit-elle pas les principes delà philosophie positive? L'Être, disait-on, est -nécessairement postérieur au Phénomène : il n'est qu'un groupe plus ou moins distinct et constant formé par la juxtaposition des phénomènes. Et voici que le phénomène lui-même, le phénomène élémentaire et typique, le mouvement, implique comme sa condition nécessaire un sujet, un être qui lui est logiquement antérieur ou du moins contemporain, masse, atome, point, peu importe. Cet être n'est pas une collection, une suite de phénomènes, l'unité extérieure d'une somme de termes distincts les uns des autres : il est l'unité intime du phénomène le plus simple, de celui qui entre comme élément dans tous les phénomènes de l'univers. A vrai dire, il est le réel et l'essentiel : car qu'importe à son
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CHITIOUE DE LIDÉE DU MOUVEMENT
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existence qu'il ait été autrefois ici et que tout à l'heure il doive être lu ? Ces changements ne sont évidemment, en ce qui le concerne, que des modifications accidentelles et adventices, des« dénominations extrinsèques » ; ici ou là, il n'en existe pas moins, et il n'en est pas moins lui-même. Dès lors, comment le réduire à n\Hre qu'un phénomène, c/est-à-dire un simple changement ? Et si, en nous comme hors de nous, tout n'est que phénomène, comment même le concevoir ? Que si nous le concevons, si nous en avons une représentation positive, ce n'est pas à coup sûr à l'image d'une sensation : ce ne peut être, semhle-t-il, qu'à Timage du sujet de la conscience. Il y aura alors dans la réalité comme en nous deux éléments distincts et inséparables : les phénomènes, états ou changements ; les êtres ou sujets qui en constituent l'unité. Seulement il faudra dire que dans la réalité extérieure, phénomènes et sujets nous sont profondément inconnus dans leur nature intime et qu'ils le demeureront toujours.
Est-il possible d'imaginer une hypothèse qui échappe à la nécessité d'admettre un sujet du mouvement? Un philosophe et mathématicien anglais, M. de Morgan, paraît l'avoir fait (1).
Il suppose que l'espace contient en chacun de ses points une virtualité ou potentialiU\ sur la nature de kquelie il ne s ej^plique pas d'nillctir». Ou peut supposer que €*est la virtualité d^uiir Ncnsiitinn. Clinque situation possible d«ins Tespace est donc eu uiéuH* temps une
tg Vha^tofthit^l Tratv%Qciimi*^ Mute 1881.
sensation possible. Déterminez riine quelconque de ces situations en actualisant la sensation qu'elle enveloppe: ce sera là le point de départ, le commencement d'un mouvement. Pour avoir un mouvement effectif, il suffira que la position contiguë à la première actualise immédiatement sa potentialité, la première cessant d'être actuelle, et ainsi de suite continuellement. On aura par là un mouvement ou plutôt une apparence de mouvement. C'est ainsi qu'une série de lumières dont chacune s'éteintau>sil(H que s'allume la suivante lait rilliisio» d'une seule lumière eu mouvement le long (Vuni* Si^rle de point>>.
Mais cette h>polh«*î<ft revient, elle anssl^ àmetln^ linalement d.-ins le rnoml»? cxléri»MU' «les s«nî»,ntions, c esl-àdire desélût$de conscience- Seulement elle ne dit pas si ces sensation* sont possibles et achielles pour ellesmêmes, sans relation ave<! aucun«- i<insrîencc. ou si elles n'exUlcnl que iHîlutiveiiMînt à une coubdeuce. et en particulier;^ une enuîicience humaine, comme l0$ sensations et possibilités île Mînsalions <lo Stuart Miil. Eu tout cas, ce n'e^L pas uin*i, ce semble, que la science entend le uiOUvemenl.A vrai dire, l'hypothèse le supprime : il n'existe plus que couunc apparence, illusion, relativement à l'esprit humain, qui seul p<Hit connalti^ la continuité îles ilhiminalions successivets des points de l'espace, à la condillon peut-4Jlrcde ne pas se résoudre lui-même en une séri»' analogue.
Mais cette hypothèse u'ikhappeiMis plus que lesaulres à la difliculté que suscite une >econde condition du mou-
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vemcnt, je veux dire Texistence de Fespace. Elle l'angmente même, puisqu'elle fait de l'espace, avec les potentialités qu elle lui attribue, la seule réalité extérieure.
Pour que le mouvemeut soit possible, il faut d'abord uu mobile, un sujet du mouvement, qui occupe successivement différentes positions immédiatement conti^çués ou continues entre elles, mais il faut aussi un lieu ou milieu, un espace, c'êst-à-dire un système général de positions réelles ou possibles par rapport auquel puisse se déterminer une série donnée de positions successives. Nous n'avons pas ici à recbercher quelle estla nature de l'espace; il nous suffit de savoir que la notion de l'espace est nécessairement iuq)liquée dans celle du mouvement. Cependant tous les pbilosoplios semblent s'accorder sur la nature subjective et idéale de l'espace: sur ce point, quelques différences de détail ({ui les séparent, Leibniz, Kant etStuartMill sont d'accoid. L'école anglaise, dont le positivisme adopte volontiers les analyses psychologiques, nt? voit rien de plus dans l'espace qu'une simple possibilité de sensations musculaires successives, dites sensations de mouvement, théorie qui ne permet guère d'attribuer à l'espace une existence vraiment objective.
Les partisans du mouvement objectif nous diront que, si l'objectivité du mouvement est possible, celle de l'espace l'est par cela même, l'espace étant une conséquence et non une condition du mouvement. Il send)le bien cependant que l'espace soit présupposé par le mouvement, attendu qu'il y a dans la situation un élément
sui rjcnrris qui est, à proprement parler, la caractéristique de l'espace. Or, sans la situation, le mouvement est impossible ; car, pour qu'il puisse y avoir changement de situation, ne faut-il pas qu'il y ait à priori pluralité de situations distinctes? Supprimez la situation, la contiguïté, la proximité, la distance, la direction, en un mot l'élénient .s7// (jcncrU de l'espace, le mouvement se i-éduit à un simple changement, à une simple succession d'états. Ceux qui ont cru pouvoir ramener l'espace à une totalité de coexistences, comme Spencer, ont été dupes d'une illusion. L'espace est sans doute une totalité de coexistences, mais il est autre chose encore : comme dit Leibniz, c'est un ordre des coexistants, ordo cocxistcntium ; \m\\^ c'est un certain ordre des coexistants; et Leibniz l'a bien connu, <( un ordre qui les rend situables les uns par rapport aux autres (1). » C'est la situation qui introduit entre les coexistants ces rapports du conligu, du proche, du distant, et celte possibilité de la mesure, sans lesquels il n'y a point d'espace véritable.
Ainsi nous arrivons par toutes les voies à cette conclusion :1e mouvement n'est pas, ne peut pas être un phénomène extérieur; les atomes ne sont pas, ne peuvent pas être des réalités objectives. Nous ne pouvons dire du monde externe qu'une chose : c'est qu'il s'y produit des états successifs, des changements, dont nous ignorons absolument la nature, et qui, s'ils se passent chez des êtres, se passent en tout cas chez des êtresque nous
(I) Voir notre thèse laUiic De spalio apud Lcibnitinm, cap. ii*
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ne connaissons aucanement. Ces états successifs, qui ne sont pas des mouvements au sens scientifique du mot, fondent ou détruisent à notre égard des possibilités de sensations dont seule une très petite partie s'actualise. Parmi ces possibilités de sensations, il en est d'infiniment plus simples et plus constantes que toutes les autres, bien qu'en fait elles ne s'actualisent jamais, du moins pour nous, et qu elles soient simplement imaginées et supposées : ce sont celles qu'on nomme mouvements atomiques et moléculaires. Elles peuvent donc être considérées comme correspondantavec une certaine exactitude ou, pour mieux dire, avec une inexactitude moindre que toutes les autres, à ces changements successifs desquels nous ignorons absolument tout, sauf leur pure et simple existence.
On voit, d'après cela, ce qu'il faut penser de toutes ces idées sur les(|ueUes reposent les sciences positives, corps, matière, molécules, atomes, espace, mouvement, etc. Elles expriment non des réalités, mais des possibilités, non des états extérieurs, mais des états internes, non des objets d'expérience actuelle, mais des objets d'expérience possible, des images, des hypothèses, des symboles. Que si Ton s'étonne de la certitude et de la fécondité des résultats auxquels la science est parvenue en s'appuyant sur des notions dont elle ignore le plus souvent le contenu et dont le contenu est presque entièrement hypothétique et insubstantiel (1), nous ferons observer que cette situation n'est point particu-
(1) Le mot est dans Montaigne.
lière aux sciences de la nature, et qu'il en a été longtemps ainsi des sciences mathématiques, où il semble pourtant qu'une notion exacte des j)rincipes soit la condition nécessaire de toutes les opéralions de leur méthode. Ainsi, selon la remarque de Stuart Mill (1), « dans le calcul de l'infini, les mathématiciens ont Thabilude d'admettre certaines vérités et en font la base de leurs raisonnements, quelque obscures et incompréhensibles qu'elles leur ))araissent, et, les résultats étant toujours vrais, l'hypothèse se trouve vérifiée. Mais ils savent très rarement ce qu'ils font, quand ils adoptent cetto hypothèse. Comme les résultats sont toujours justes, ils savent d'une manière empirique que l'o])ération ne peutétr^ mauvaise, que les prémisses doivent être vraies eti un sens, mais en quel sens? Cela dépasse la porlée d'esprit de la plupart d'entre eux (2). » Telle est aussi, pouvonsnous dire, la situation des sciences positives à l'égard de leurs notions fondamentales. Du moment qu'elles peuvent faire entrer ces inconnues dans leurs raisonnements sans avoir à les déterminer et qu'elles arrivent ainsi à des conséquences qui, une fois traduites dans le langage de la vie ordinaire, dans le langage des sensations, se trouvent constamment vraies, cela suffitpour qu'elles soient justifiées dans l'emploi d'une telle méthod(% quelque ])eu satisfaisante qu'elle puisse paraître à la philosophie spéculative.
(1) Philosophie (le Uanfdton, trad. Gazelles, p. ."25.
(2) Cf. Berkeley, Analyste ai Défense de la liberté de penser des ma- Ihéïmiticiens. — LeUinic, De l'esprit moderne au point de vue relia ieux p. 221.