‹ L'idée du phénomène, étude analytique et critique [microform]Chapitre 34 sur 77 · II. — La doctrine de la métamorphose · texte numérisé non relu

II. — La doctrine de la métamorphose

La physique moderne a découvert, on le sait, que les différentes forces naturelles, chaleur, électricité, lumière, affinité chimique, peuvent se convertir les unes dan s les autres sous certaines conditions données et selon des relations mathématiques. Elle explique cette converlibilité réciproque, cette f'quivalence. pour parler comme les plus récents théoriciens, en considérant toutes ces forces comme autant de modes du mouvement, et leurs transformations qualitatives comme de simples transformations quantitatives du mouvement qui le conslitue. La loi qui régit tous ces changements est la persistance de la force. Toutes les fois qu'une certaine somme de forces naturelles semble disparaîtie du champ de notre observation, c'est quelle est absorbée par sa transformation en quelque autre espèce de force. Inversement, si un phénomène nouveau vient à se produire, c'est qu'il se dépense à cet effet une certaine somme

de forces naturelles préexistantes, lesquelles cessent seulement d'exister sous leurs formes primitives. Mais, il ne faut pas l'oublier, l'explication fondamentale de tous ces faits réside dans la transformation des mouvements.

Or, chez les êtres vivants, nous trouvons à la fois une disparition apparente de forces et une production de fciits nouveaux. Par exemple, une certaine quantité de la chaleur, de l'électricité, de la force chimique contenues dans les aliments et dans l'air semblent disparaître : d'autre part se produisent des faits d'assimilation, de secrélion, de contraction musculaire, d'innervation, etc. Nous avons, ce semble, le droit de conclure que tous ces faits résultent de la transformation des foi'ces dist)arues et absorbées.

Mais ne pouvons-nous étendre cette conclusion à d'autres faits qui se passent aussi chez les vivants, du moins chez les animaux et chez nous-mêmes, tels que les sensations, émotions, désirs, jugements, actes d'attention et de volonté ? Ici encore ne voyons-nous pas des forces qui disparaissent ou dont l'emploi demeure caché, les impressions de lumière, de son, de chaleur, qiu^ le cerveau reçoit du dehors, et toutes les énergies que lui apporte incessamment le sang qui le baigne? Ces forces ne doivent-elles pas être absorbées, au moins en grande partie, par la pi'oduclion des phénomènes de conscience, dont l'apparition coïncide avec leur disparition ou passage à l'état latent?

Mais, si ces forces sont des modes du mouvement, les

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phénomènes de conscience dans lesquels Us se transforment ne peuvent être que des modes du mouvement; et, par conséquent, quelque incompréhensible qu'une telle transformation puisse nous païaître, nous devons admettre que tous les phénomènes de l'univers, sans en excepter les phénomènes de conscience, sont des mouvements susceptibles de se transformoi* les uns dans les autres.

Que faut-il penser de cette doctrine ?

Tout d'abord, même en supposant possible la transformation des forces physiques ou nerveuses en forces mentales, on peut trouver insuffisantes les preuves du fait de la transformation. Les phénomènes qui se produisent dans le cerveau concurremment avec les états de conscience sont assiiz nombreux et assez intenses pour épuiser à la rigueur toutes les forces disponibles dans cet organe , et, comme ils sont du môme ordre que ces forces, tandis que les états de conscience semblent appartenir à un ordre tout différent, peut-être est-on autorisé à les considérer, jusqu'à preuve du contraire, comme absorbant en effet la totalité des forces disponibles. La question demeure donc indécise.

Ce qu'il faudrait prouver, c'est qu'au moment où commence dans la conscience un phénomène de l'ordre mental, une certaine quantité de force physique ou nerveuse devient immédiatement latente, et que cette disparition dure aussi longtemps que le phénomène. Dans cette hypothèse^ on essaierait en vain de retrouver la force sous sa forme primitive de chaleur, lumière, élec-

LA DOCTRINE DE LA METAMORPHOSE

tricité, influx nerveux, etc. : si Ton ne savait, d'autre part qu'elle s'est transformée en sensation ou en volition, on serait tonte de la croire anéantie. Elle doit, il est vrai, ressortir de la conscience à bref intervalle sous quelqu'une de ses formes habituelles; mais, en attendant, elle est complètement absente du champ de l'expérience sensible. Si l'état de conscience dure uii certain temps, la somme de force que le cerveau dégage pendant ce temps doit être inférieure à celle qu'il absorbe. L'entrée et la sortie du courant ne sont pas rigoureusement égales : une déperdition se fait quelque part. Cette déperdition représente la quantité de force dépensée à la production des faits de conscience.

Mais il faudrait aller plus loin encore et rechercher quelle est la quantité précise de force absorbée par un état de conscience : on aurait ainsi V équivalent mécanique de la pensée. Nécessairement on devrait trouver une proportion mathématique entre l'intensité des états de conscience et les quantités de force absorbées.

Est-il besoin de dire que toutes ces expériences n'ont pas été faites et qu'il est douteux qu'elles puissent jamais l'être ? Elles ne seraient probantes qu'à la condition d'être absolument rigoureuses et précises ; car la complication des phénomènes qui se produisent simultanément dans un cerveau permettrait toujours d'objecter à des résultats simplement approximatifs que la part de force attribuée à la conscience est en réalité employée à produire des changements nerveux ou phy-

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siqaes trop profonds ou tmp lents pour être immédiatement accessibles à l'observation des sens.

On sait, en effet, que les forces naturelles peuvent, même dans le monde inorganique, éprouver des disparitions plus ou moins durables ; elles ne sont pas anéanties, elles sont transformées ; mais, dans ce nouvel état, elles se dérobent à toute investigation immédiate. Elles ne redeviendront visibles que lorsqu'elles se transformeront de nouveau en sens inverse : alors seulement on pourra constater que, même pendant leur absence apparente, elles continuaient d'exister avec leur quantité primitive. De même, s'il se produit quelque phénomène nouveau dans notre expérience, nous ne devons pas y voir le simple résultat de la transformation de forces déjà agissantes ; celles-ci ne jouent, le plus souvent, que le nMe d'evcitants; elles ne font que mettre en liberté d'autres forces depuis longtemps peut-être latentes.

Donc, quand des forces naturelles disparaîtraient dans le cerveau, il resterait à savoir où elles passent: si c'est dans la conscience ou dans les molécules cérébrales, et si elles se dépensent à produire instantanément des sensations, jugements, volitions, etc., ou à maintenir plus ou moins longtemps certains états d'équilibie dans les parties les plus intimes des centres nerveux. Pareillement, îl ne suflirait pas de remarquer une coïncidence entre la fin d'un état de conscience elle commencement d'une manifestation de forces nouvelles ; il faudrait encore savoir si ces foices sortent bien de la conscience - où elles viendraient de scî ti-ansformer en sentiments et

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en pensées, ou si elles ne sortent pas plutôt du cerveau lui-même où elles se trouvaient déjà emmagasinées longtemps avant la production de tel ou tel état de conscience.

Cependant il serait téméraire d'affirmer que toutes ces difficultés ne seront jamais levées par la science. L'avenir découvrira peut-éti'e des procédés d'investigation que nous ne supçonnons pas; et les savants, accoutumés à mettre en œuvre les ressources infinies de l'expérience et du calcul, simplifieront ces problèmes qui paraissent aux incompétents si compliqués. Eût-on jamais pu prétendre à analyser la constitution physique et chimique des astres les plus lointains ? De même que l'astronomie peut lire maintenant à livre ouvert dans les profondeurs des cieux, peut-être un jour la physiologie lira-elle aussi dans les plus secrets replis du cerveau humain.

Supposons donc la science enfin parvenue à ce terme. Le cerveau est devenu de verre pour les yeux du physiologiste. On assiste; pour ainsi dire, aux phénomènes les plus l'eculés et les plus fugitifs de sa vie intime ; ils ne sont pas seulement observés, maismesurés avec la plus subtile précision. Pas un atome, pas un mouvement dont on ne se rende exactement compte. Dans ces conditions, je suppose qu'en effet la disparition d'une certaine quantité de forces coïncide avec l'apparition d'un état de conscience. Sera-t-on autorisé à conclure que les forces se sont transformées en cet état?

Ce qui permet à la science de considérer les diffé-

BOIRAC. 14

LUNITE DES PUENOMENES

LA DOCTRINE DE LA MÉTAMORPHOSE

renies forces naturelles comme indéfi ni m ont convertibles et équivalentes entre elles, ce n'est pas seulement le fait de leur succession constante et de leur génération réciproque (ce fait pourrait s interpréter autrement, par exemple en supposant que les forces, quoique hétérogènes, dépendent les unes des autres dans leurs manifestations), ni les relations quantitatives qui les unissent (les mémos lois qui règbMit la succession des forces pourraient on même temps régler leurs proportions respectives). Le véritable instrument d'unilication des sciences de la nature, c'est Tliypothèse cartésienne développée par le calcul, conlirmée par l'expérience, qui ramène toutes ces forces à autant de modes du mouvement et quî explique leurliétérogénéîté apparente par la diversité des sensations qu'elles produisent en nous.

A ce point de vue, la transformation n'est plus une simple métaphore, une façon commode et abrégée de se représenter les faits ; c'est l'expression d'une vérité objective. Les forces, à proprement parler, ne se transforment pas les unes dans b^s autres. Si elles existaient réellement à titre d'entités qualitativement distinctes, le mot de transformation n'aurait plus aucun sens intelligible. Â moins d'une substitution de forces créées à des forces anéanties, Fesprit serait impuissant à entendre comment des phénomènes d'espèces dîssemblabb^s peuvent se succéder objectivement. La métamorphose des forces serait proprement une magie, et la persistance d*unc même force à travers toutes leurs variations, per" sistance purement idéale, ne consisterait qu'en rapports.

C'est à peu près ainsi qu'on peut dire de la monnaie qu'elle se transforme en marchandises et qu'elle conserve toujours la même valeur. Mais ce no sont pas les forces, ce sont les mouvements qui se transforment. La transformation ne fait donc nullement passer les phénomènes d'un genre dans un autre ; elle s'opère dans les limites d'un seul et même genre. Les éléments quantitatifs des mouvements changent, il est vrai ; mais enfin, ce sont toujours des mouvements ; et dans ces changements mêmes, certains éléments ne changent pas.

La même interprétation serait-elle possible si des disparitions de forces ou de mouvements dans le cerveau coïncidaient avec l'apparition de faits de conscience? Il ne nous le semble pas. Nous retrouverions ici ce mystère des transforma lions que la théorie mécaniste a supprimé partout ailleurs ; mais cette fois il faudrait l'admettre dans toute son incompréhensibilité.

Comment comprendre en effet que des mouvements d'atomes deviennent tout à coup des états internes de sensation et de pensée, et que, tout en devenant tels, ils ne cessent pas cependant d'être des mouvements et de conserver invai-iables certains rapports de leurs éléments essentiels? Dans les conversions réciproques de l'électricité, de la chaleur, de la lumière, etc., les éléments essentiels des mouvements, masse, vitesse, etc., persistent objectivement, et la science les retrouve toujours. Mais où trouver dans le prétendu mouvement transformé en état de conscience ces rapports de masse et de vitesse qui sont, pour ainsi dire, les marques îndé-

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EXPOSÉ DE LA DOCTRINE DE L'iDENTITÉ

lébiles de son identité ? La conversion d'une force naturelle en un état de conscience serait donc bien le passage d'un genre dans un genre différent. Or, si Ton conçoit la nécessité, pour des mouvements déjà existant sous certaines formes, de transformer dans des conditions données leur distribution et leurs vitesses respectives, on ne conçoit point pour eux la nécessité de s'anéantir tout à coup et de céder la place à des états radicalement hétérogènes, ou, si on aime mieux, de devenir instantanément autre chose que des mouvements, c'est-à-dire des faits de conscience. On ne peut plus dire ici que la différence qualitative des états de conscience et de forces naturelles vient de notre manière de voir: car ces états de conscience, c'est précisément « notre manière de voir », et c'est elle qu'il faut expliquer.

Donc, dans l'hypothèse de la métamorphose, la science s'achopperait finalement à ce mystère: la chaîne des mouvements objectifs brusquement interrompue dans les cerveaux vivants par de plus ou moins larges lacunes; la fuite dune certaine quantité de mouvements hors du monde de l'espace dans le monde de la conscience ; un passage alternatif, et qui durerait aussi longtemps que la vie, des actions nerveuses dans la sphère de la pensée et des pensées dans la sphère de l'action nerveuse. L'unité du monde physique serait brisée ; et, bien qu'en fin de compte, après la disparition de tous les êtres sentants, l'univers matériel dût se retrouver avec son total de forces intact, il n'en serait pas moins actuellement

partagé en deux zones hétérogènes ; et l'unité fondamentale des forces n'aurait plus qu'un sens symbolique et idéal.

La doctrine de la métamorphose laisse sans solution le problème de l'unité des phénomènes. Voyons si la doctrine de l'identité le résoudra.

IIL — Exposé de la doctrine de l'identité.

Quelque nouveauté qu'elle affecte, cette doctrine paraît aussi ancienne que le matérialisme, dont elle est le postulat nécessaire. N'est-ce pas, en effet, une nécessité logique pour le matériaUsme d'affirmer que ce qui nous semble pensée, désir, sensation, fait de conscience, est, en soi et au fond, un pur phénomène de mouvement ?

De nos jours, on a vu MM. Taine, Dumont, Ribot, Wundt, Lewes, Spencer, etc., soutenir avec plus ou moins d'assurance que la pensée et le mouvement sont un seul et môme fait et que toute la différence qui les distingue est une différence de point de vue ou de rapport.

Ainsi Taine, dans son livre de V Intelligence, après avoir reconnu (t. I, ch. ii, p. 333) l'hétérogénéité absolue de la sensation et du mouvement moléculaire des centres nerveux, suppose (1) que, « si nous ne pouvons concevoir les deux événements que comme irréductibles l'un à l'autre, cela tient à la manière dont nous les concevons et non aux qualités qu'ils ont. » — « Leur

(1) hoc, ciLf p. 386.

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l'unité des phénomènes

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incompatibilité, dit-il, est pent-Hro apparcnto, non immMIo : oUo vient de nous, non pas d'eux. » Il pose même celte règle générale : il suffit qu'un même fait nous soit connu par deux voies différentes pour que nous concevions à sa place deux faits différents. Tel est, dit-il, le cas pour les objets que nous connaissons par les sens, par exemple pour les perceptions du toucber et celles de la vue.

Continuant son analyse (1), il trouve que Vidée d'une sensation et l'idée d'un mouvement moléculaire des centres nerveux entrent en nous par des voies non seulement différentes, mais contraires. La première vient du dedans sans intermédiain^s, la seconde vient du dehors par plusieuis intermédiaires. Il conclut donc que l'opposition foncière des deux procédés de formation suffit à expliquer rirréductibilité mutuelle des deux représentations. « Un même et unique événement connu par ces deux voies paraîtra double, et, quel que soit le lien que l'expérience établisse entre ces deux apparences, on ne pourra jamais les convertir l'une dans l'autre. Selon que sa représentation viendra du dehors ou du dedans, il apparaîtra toujours comme un dehors ou comme un dedans, sans que jamais nous puissions faire rentrer le dehors dans le dedans ni le dedans dans le dehors. »

.Néiïnmoîn;^, lît^ns les lij^nes qui suivonl, I auteur est moins afOrai^ilif, eU quelques pages plus loin, il avnito qui' le prétondu évéïiemcnl pin sique n'i^sl qu'un accoin-

EXPOSÉ DE LA DOCTRINE DE î/lDENTITÉ

pagncment conditionnel de l'événement moral, le signe par lequel celui-ci se manifeste à une conscience étrangère (1). « Il se peut donc, dit-il, que la sensation et le mouvemtMit intestin des centres nerveux ne soient, au fond, qu'un même et unique événement, condamné par les deux façons dont il est connu à paraîtiv toujours et irrémédiablement double. » Puis, distinjj^uant le point de vue de la perception extérieure et celui de la conscience, il en vient à diiv : o L'on compivml maintenant pourquoi, étant un, il nniis |)kiniil foiTC^incnt double; le signe et révénemenl signifié sont deux choses qui ne peuvent pns plus sea)nfon<liv ipio 8e sé|K;uvr; et Imir distinction tiS4 aus-^i iiécei^saîiï' que leur liaison. Mais^ dans cette liaison e( dans eelte distinction, tontravan* tage est ]Kiur I événement niond ; Uâ ^ifi existe: iéyénement physique n'est que la façon dont il alTecte ou pourrait afTecter nos S4^ns. I>> monde i^lir sique .'ve réduit donc à un sysU'uie do si^^ies, el il ne reste plus, |M>ur le construii'c et lo roncevnli* en lui-m«^nu\ que les matériaux du mon^le moral, p

Pourtant, dans la seconde partie de rourmge, lu prépondérance si'nible i-ovenir à l'événem»^nt physique. « Le mouvement le plus simple, (el que nou$ luttrihuons à un point mobile. M*viùi préciscnKJil, <litHL la série la plus simph» de ce« événements moraux élémentaii'es, dont nnus avons vu les formes di*-*,'i:iiliVs S4^ proton^rr, en ^ dégradant davantage encore, .sou s lesév^noment$ moraux composés, sens;! lions et imagc^^dont nous vivons

(1/ Lac» cii.,f«. 'MO.

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EXPOSÉ DE LA DOCTRINE DE l'IDENTITÉ

conscionce : les sensations et les images ne seraient alors que des cas plus compliquas du mouvement (1). »

Cette doctrine, que nous venons de voir proposée si timidement par Taine comme une bypollu^se à examiner, dont les contours intimes ne sont pas encore très nettement arrêtés, est devenue chez d'autres philosophes une vérité désormais acquise à la science, un dogme absolument démontré, que les esprits imbus de préjugés anliscientifiques peuvent seuls se hasarder à mettre en doute.

Ainsi, aux yeux de M. Léon Dumont, c'est un des principes de la philosophie nouvelle que la sensation est la face subjective du mouvement. « Sensations, plaisirs, douleurs, ne sont, dit-il, que des mouvements vus d'un certain coté. Le plaisir et la douleur sont des faces subjectives de la composition et de la séparation des forces. » Pour lui, le subjectif n'est que l'objectif relourné, connue aussi l'objectif n'est que le subjectif vu d'un autre côté.

« Aucune des présomptions contre l'identité de la sensation et du mouvement, dit Léon Dumont, n'a de valeur scientifique ou philosopbi(jue, parce que toutes sont uniquement fondées sur des habitudes de pensée, sur de simples attestations du sens commun ; tandis que toutes les analyses philosophiques ou scientifiques tendent à éveiller chez le philosophe et le savant une prt'fSoni|i(ion beauroiip phis forte, peiit-iHiv niéin»^ une ceiliMnle en faveur do Ui dociriiie opposée (i). »

(1) VtnUUi^tnit. t.l!» p. ^l, f>H«.

De même, d'après M. .1. Soury, on commence à ne plus voir dans le mouvement nerveux et la pensée qu'un seul et môme fait envisagé sous deux faces différentes, au ])oint de vue objectif et au point de vue subjectif, explication, dit-il, qui simplifie très fort le problème, si elle ne le lésout pas encore (1).

Enfin, d'après Lewes, « la philosophie moderne a montre que la plus profonde des distinctions, celle du Sujet et de l'Objet ou de la Matière et de l'Esprit, n'exige pas une opposition i:orres|)oii<laiitc dans les Hiilh^trata, mais simplement la distinction logique <lr> ;iH|H'ct.s, de sorte qu'un seul el niénïi* groupe de phénoni^mrs peut objectivement s exprimer en termes do inatiêiv ot de mouvement el subjectivemenlen lenne» d'étals de conscience. « Ce 4|ur Ton ;ip|)elle, dit-il, le piH>cessus matériel est simplement l'aspect olijeclildu processus mental subjectif. » Ces dislinclions arliflridles qu'implique nécessairement le langage ne doivent élre prises que pour ce qu'elles valent. F.lb's ne (uuclioni en n^^'w à la réalité des phénomènes, qu'il* soient ilt^ ehangeinonls du senti, quand ils sont vus objectirement, ou bien des changcMuentsde co qui sent, quand ils sont vu.s .subjectivement.

On est vraiment étoaué de toutes ks confusions d'idées et de mots <|ui se cachent sous ces assertions pai'foîs si traiictiantes. Mais rétonnementgmndit encore lorsqu'on voit les jKirtisnns d'une telle <t(K:(nne croire de bonne foi qu'ils ne s'écartent en rien des principes

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EXPOSÉ DE LA DOCTRINE DE l'iDENTITÉ

d'une philosophie positive, et que leur théorie peut s'accorder avec celle de Stuart Mill, dont elle leur semhle le développement nécessaire. C'est, en effet, la grande illusion de notre siècle, que de s'imaginer qu'il pourra concilier des conclusions matérialistes, auxquelles il tient par un reste de vieux préjugés scientifiques, avec des prémisses dorénavant incontestées d'où l'idéalisme seul peut sortir. Là est la raison de toutes ces doctrines de compromis, qui sont, au fond, nous espérons le montrer, des doctrines de contradiction.

D'ahord, telle est l'indétermination de l'hypothèse qu'on nous propose, qu'elle est susceptible de trois interprétations différentes, entre lesquelles ses partisans flottent, sans le savoir, et qui sontcependantexclusives

les unes des autres.

1« La sensation et le mouvement sont les deux faces, subjective et objective, d'un seul et même phénomène qui, pris en soi, n'est ni mouvement ni sensation, dont la nature intime nous est et nous sera toujours inconnue, mais qui revêt nécessairement pour nous l'une ou l'autre de ces deux formes, selon que nous le percevons par la conscience ou par les sens. Sensation et mouvement sont donc deux traductions en deux langues à notre usage d'un texte unique mais illisible pour nous. Ainsi interprétée, l'hypothèse de Yidcntitr bilatérale des phénomènes est, pourrait-on dire, le substitut phénoméniste du panthéisme métaphysique. Qu'est-ce, en effet, que ce phénomène u en soi » dont la sensation et le mouvement sont les deux aspects inséparables, sinon

l'équivalent de la « substance » dont la pensée et l'étendue sont les deux attribuls parallèles?

2° Tout phénomène, pris en soi, est un mouvement : c'est là sa nature intrinsèque, indépendamment de tout rapport avec notre faculté de sentir ou de penser: quand nous le percevons ou le concevons ainsi, nous le connaissons tel qu'il est. C'est en ce sens que le mouvement peut et doit être dit objectif, c'est-à-dire réel en soi; mais, quand il nous apparaît subjectivement, dans la conscience, il prend, pour ainsi dire, le masque de la sensation. La sensation est donc l'autre face du mouvement, la face qu'il tourne, en quelque sorte, de notre côté, et que la conscience éclaire de sa lumière; mais la perception extérieure et la science nous révèlent la face opposée. Nous pouvons comprendre alors que la face lumineuse n'est pas autre, au fond, que la face obscure et qu'elle lui devient totalement identique aussitôt qu'elle cesse d'apparaître dans notre conscience. Ainsi interprétée, l'hypotlièse est le substitut phénoméniste du matériaUsme métaphysique.

3*^ Tout phénomène, pris en soi, est une sensation, une pensée : qu'il soit ou non connu d'une intelligence étrangère, il lui suffit, pour être, de s'apparaître à luimême; et, en tant qu'il s'apparaît, il est une représentation, un état de conscience. Quand le phénomène se produit en nous, nous le connaissons directement tel qu'il est : quand il se produit dans un autre être, c'està-dire dans une autre conscience, nous n'en pouvons avoir qu'une connaissance médiate et symbohque : il

l'unité dks phénomènks

CRITIQUE DE LA DOCTRINE DE l'IDENTITÉ

est alors représenté en nous par le mouvement, mais le mouvement lui-même nVst et ne peut être qu une de nos sensations. A ce point de vue, il peut sans doute être commode en certains cas de considérer le mouvement comme une face de la sensation ou la sensation et le mouvement comme un seul phénomène à double face. Mais on ne peut plus voir dans ces expressions que des métaphores; et l'exacte vérité, c'est qu'il n'existe qu'une seule sorte de phénomène : la sensation, ou, d'une manière plus générale, le phénomène de conscience. Ainsi interprétée, l'hypothèse est le substitut phénoménisle de l'idéalisme ou du spiritualisme métaphysique, et telle est, à notre avis, la seule interprétation inteUigible, la seule qui assure l'unité des phénomènes, la seule enfin qui soit vraie.

lY. — Critique de la doctrine de l'identité.

Ces distinctions faites, examinons déplus près la doctrine de l'identité.

Nous y démêlerons deux thèses, le plus souvent confondues, dont l'une appartient, ce semble, à la psychophysique, et l'autre à la métaphysique ou philosophie générale, celle-ci dérivant de celle-là par une généralisation portée à ses dernières limites.

D'apr^^s la pr<^mi«^re, il y a idciiUlc eiiliXî 1<ï.h mouvements moléculaires d^ nos centres nrr^eux i>l nos sensuliuii.s propices; d'apix>.H la seconde, ©cite identité sviUsisie d'un bout à l'autre du monde entre tous le* mou-

vements, quels qu'ils soient, et des sensations correspondantes.

La première thèse est celle à laquelle l'auteur de Vlntelligence semble d'abord s'être arrêté.

On peut lui faire trois objections principales. Tout d'abord, d'où peut venir, chez certains mouvements, les mouvements nerveux, cette face additionnelle et subjective de la conscience? Si l'on suppose que tout mouvements hors de nous est unilatéral, comment devient-il bilatéral en nous, par cela seul (iiril se produit dans notre cerveau?

Cela vient, dira-l-on. de ce que les mouvemerjls nerveux sont vus du dedans, au lieud'êlie vus du doliors. D'où vient aloi-s qu'il r ait pour ve* phénomènes im dedans et un delior.%, XmAh que celle dualft^ d'a»p<^c(s n'existe pas puiu* les autres ! On ix^pond i\ la question par la question même.

En second lieu, •« nous m* pouvons confovoh*, dit Taine, les deux évéuemeuls (cesl-à-<lire la sensation et le mouvemeni) qnf ronimein^ducllblos; cela tient à la manière dont nous les coiicevon;» et non aux qualitt's qu'ils ont; leur incompalihililé est apparente; elle licnl de nous et non pn^ d'eux, n

Pour qu'un.' telle e.\pU4!aliûii fût admissihlo, il fau- <lrait supposer qu'il y a au monde autre chose «pn^ ll^^ événements el leuw qualités constltulfves; Il faudrait 8upiK)S4^r que mus^ avec nos «llfféi'cntos manières de concevoir, nous sommes quelque chose de distinct de;> événements e| do leurs qualités, capable de les mo-

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