‹ L'idée du phénomène, étude analytique et critique [microform]Chapitre 35 sur 77 · L*UNITÉ DES PHÉNOMÈNES · texte numérisé non relu

L*UNITÉ DES PHÉNOMÈNES

CRITIQUE DE LA DOCTRINE DE l'IDENTITÉ

difier (liviM'sement par nos divors moyons de connaîssanco. iMais, s'il n'y a rion do réel que les phénomènes, comment leur incompalihililé pourraiL-elle venir de nous, qui ne sommes que les phénomènes eux-mrmes? Non, en vérité, si les deux événements nous paraissent irréductibles, c'est en raison de leurs qualités intrinsèques, rune,la sensation, élanl un état intensif, l'autre, le mouvement, un(» série extensive de changements de situation.

En fait, les deux événements nous sont connus de la même manière, cai' il n'y a qu'une manière de connaître, au sens propre du tenue : l'intuition immédiate de la conscience, soit que nous percevions purement et simplement la sensation telle qu'elle est, soit que nous la rapportions à nous-méme comme notre état propre, soit que nous la rapportions à un objet comme son ollVt.

La théorie repose tout entière sur la distini'tioii des points de vue de la consHoncp et de la perception t'xlérieure. Mais cette distinction ost ;irtHicielle, inexacte : elle appartient à une ])ftychologir surannée, dont les philosophes empiriques et associationnistes ont été le8 plus grands adversaires, à la psychologie? de Ueid, de Jouffrov et de Cousin.

C'est Jouffroy qui a cru pouvoii* opposer radicalemeuL la conscience et la perception extérieure, l'uni» regaidanl au dehors, Taiilre au de<lans. Maî*, en i^^alilé, la prétonduo perreplion r^xlérieure nVîit oll.--iuéJue qu un mode de la conscience : ell« ne peut donc pas 8'opj»o$er à la conscience, comme une espèce s^oppose à une

autre espèce, car elle y rentre comme dans son genre.

Considérez-vous simplement des phénomènes intérieurs, c'est la comcience; considérez-vous le ini)port de ces phénomènes avec des phénomènes extérieurs supposés qu'ils représenteraient en nous, c'est la /?<?;•ception extènoxire. Tl ne faut donc pas direquele même phénomène peut paraître diil'érent, selon qu'il est connu par la perception extérieure ou la conscience, attendu que la perception exlérifMire ne peut connaître aucun phénomène eu delioi^ de la conscîenceé

Il sufût, dil-on, qu*in) même fail nous 5voil connu |Mir deux voies dilTi^iv^ntos pour que nous concevrions à sa place deux failsdîflff^ivnts.— Rkn déplus faux que cette ])réteiidue règle générale. C'est reri*enr du vulgaire qui, no s'apercevantixasqueresprit humain n\'i jamais ^ffixire qu'à ses propivs peireplion», nr di.sliii^ue jxns le-$ unes des autres les différenkv* ixîpréM^nlatîons d'un même fait objeetif OU supposé tel« comme si toutes ces représenladonsne constituaient pas dans la réalité autant de faits diiïérenU les unn des autres el dîfférenls aussi du fait objectif qu'ils sont couses repicbciiUi. Cette confusion est an ti philosophique au pi*emler chef.

« Un aveugle-né qn*on veiuiil d'opén^r demeura 9»sez longleuq» avant de pouvoir niellre d accord les perceptions delà rueelcelles du toucher. Avant ro|)^ration, il 60 repi^entait une tas&e de poixelaine cenmie fnoide, polie^ capable de donner \ sa main telle sensation ile Insistance, de poid<i et de forme; lorsque pour la première fois elle frappe sa vue el lui donne la sensation

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d'une tache blanche, il conçoit la chose Manche et histrée comme autre que la chose résistante, froide et

polie (l). »

Et l'aveugle-né a parfaitement raison ; les deux choses sont différentes. Les opérations subséquentes n'ont nullement pour effet de les identifier, mais de les associer. Que si l'esprit finit par les identifier, c'est là une erreur que la science désavoue et que la psychologie explique. Sans doute, le \ulgaire croit qm» la chose qu'il \oit et la chose qu1l touche sont une seule et même chose: en réalité, ce sont deux choses différentes, distinctes, qui coïncident ordinairement, mais dont runepeut exister sans l'autre, dont chacune a ses dimensions, ses qualités, ses conditions propres. Il est absolument impossible que deux faits différents soient un seul et môme fait; bien plus, il est absolument impossible qu'ils soient produits par une seule et même cause, à moins d^admettre que cette cause agit pour chacun d'eux dans des conditions différentes; ce qui revient à admettre qu'ils sont produits par des causes différentes ; car, d'après les principes de la philosophie positive, cause et conditions, c'est tout un ; et, si les conditions diffèrent, la cause diffère aussi, quoiqu'elle maintienne une certaine identité dans lt»s difi'érences. Par conséquent, supposer que c'est le même fait qui est connu de dtMix nuinlt^res différontes, ii\î«i-cc im» on supposer ce qui <^i en queslinii. ou foire apinl aux pii*juge* do Vintollig»>nce vulgairel

Pareillement, c'est abuser des ambiguïtés du langage figuré que de parler « des voies non seulement différentes, mais contraires par lesquelles entrent en nous les idées de sensation et de mouvement nerveux, l'un venant du dedans, l'autre du dehors ». Il ne peut y avoir, dans une telle doclrine, ni dedans ni dehors, et tous les faits doivent entrer en nous pai* la même voie, la voie de la sensation. Pour mieux dire, il faut laisser là ces termes métaphoriques qui personnifient les faits et les font cntixsr dans l'esprit ou eu sortir comme ^\ chacun d'eux était un polit ^In'^ distinct et porniam^nt, alors qu'il nVst qu'un rhangcmcnl saisi au pjissîij^c par la conscience. Les faits^ ce sont le^ iieiissaCioits ellesmêmes ; tous, sans exception, sont connus [mv lu conscience. SI nous eu considérons quelques-uns comme reprx^entatîrs de pliénoniènes ou dVlnj^ e\t<?rieurs, ganlons-nous d'en conclure qu'iU nou^s soient connus autrement que par la conscience et nous viennent, non du dedans, conun»^ Ivs autres, mais <hi dehors.

Enfin, ceî$ mouvements nenenx. ci^ phrmomt'n^H

connus par la peireption. qui soi-disant conslilunit

l'autre face, la face objective ik^ sensations siibjerllvc-

ment coniiue.n parla conscience, quels sont-ils? Si ce

sont les mo^lîftçatîons lisibles du rersis'in, telles qui>

nous pouiiioûs à la rigueur les obsencr dans une t<)te

humaine, si les i>arois du crâne devenaient transpa-

i*entes, on peut Iden diiv en effet qu'elles sont objiMs de

perception (encoii* cette perception e.st-eile shuplement BMiukCL 15

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possible et conditionnelle) ; mais, alors, ces prétendus phénomènes objectifs ne sont plus que les sensations ou les états d'une conscience étrangère à la notre, à savoir celle du physiologiste qui serait censé les percevoir. Si ce sont les TÎbratîons atomiques des cellules céiébrab^s, on sera peut-être conséquent avec soi-même en les supposant objectives; mais, outre que leur objectivité n'est nullement certaine (1), ce ne sont point là des objets de perception : nous ne les percevons pas, nous ne pouvons pas les percevoir. Elles sont seulement représentées en nous au moyen de llmaginalion, de l'abstraction et

du langage.

Ainsi la sensation consciente qui s'ajoute au mouvement dans les centres nerveux dtmieure une énigme inexpliquée, et la doctrine des deux faces ne tient aucune

de ses promesses.

Mais peut-être suffit-il d'universaliser Hiypothèse pour la soustraire aux objections qui a pi-essent. L'identité du mouvement nerveux et de la sensation en nous suppose et prouve sans doute l'identité de la sensation et du mouvement d'un hout à l'autre de la nature.

Posons donc l'hypothèse dans toute sa généralité :

toute sensation a pour face corrélative un mouvement ; tout mouvement a pour face corrélative une sensation. Quelles sont, demanderons-nous, les sensations qui correspondent aux mouvements extérieurs, marcbe d»'s astres, chute des corps, phénomènes physiques et chi-

(1) Voir plus haut, ch. m, p. i06.

iniques de (ouïes sortes ? Ces sensalions mêmes, où les met-on ?

Nous les attribuer est dillicile : nous n'en avons aucune conscience. Dira-l-on, avec SluartMill, que nous pourrions du moins en avoir conscience ? Mais alors celle prétendue face insépaiable du mouvement n'est qu'une possibililé, et inu^ possibililé éventuelle. Sous une forme compliquée et prélcntieuse, on dit au fond celtechosesisiinplequ'elleenest presque insignifiante : « Pai'lout où se produit dans l'univers un mouvement, pbênoniène objectif, il pourrait y avoir en même temps une sensation, phénomène subjeclif, à savoir la sensation même de ce mouvement, s'il se trouvait là un sujet, homme ou animal, qui remplît les conditions nécessaires, organiques ou autres, d(î la sensation. » Bien plus, si l'on veut rester d'accoi'd avec Stuart Mill, on devra dire que le prétendu mouvement lui-même n'est rien de plus que la possibililé conditionnelle de cette sensation. Dès lors, il ne i*est<^ plus de phénomène objectif pour conslituej* l'autre face : il ne reste qu'une seule face, un phénomène subjectif possible sous certaines conditions. C'est en ce sens qu'on peut dire, d'après Stuart Mill : l'objet n'est qu'une face du sujet ; les possibilités de sensation ne sont que des capacités de sentir. —Mais, dans cette hypolhèse, la réalité n'est pas également disli'ibuée entre les deux pùles, le sujet et l'objet, conçus comme inséparables: elle est tout entière concentrée au pôle du sujet. Le sujet, l'esprit, selon le mot significatif de Stuart Mill que nbus avons déjà

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cité, (1) est au point de vue pliilosophique la seule réalité dont nous ayons ([uelque preuve. Il est par conséquent impossible d'admettre (fuc réciproquement le sujet soit une face de l'objet, ce mot ol)jet ne désignant plus que certaines capacités du sujet, très étendues et très complexes, il est vi-ai, mais purement conditionnelles

et virtuelles.

Le seul moven de pjarantii- le parallélisme universel de la sensation et du mouvement, c'est de placer dans des sujets élémentaires les sensations corrélatives aux mouvements extérieurs. Dans cette hypothèse, partout où quelque chose se meut, quelque chose sent ce mouvement. A défaut des consciences humaines ou animales, tout mouvement a sa propre conscience dans laquelle il s apparaît sous forme de sensation. — Spinoza nous présente une conception analogue : « Chaque idée a son idéat, chaque idéat a son idée. L'ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l'ordre et la connexion des choses. » Seulement dans F Éthique, la pensée et le mouvement, l'idée et l'idéat s'idenlilient dans l'unité de la substance; la suhslance est, en quelque sorte, le moyen terme qui les rapproche et les confond. Ici il s'agit de deux faits qu'on juxtapose en un seul ; mais où trouver, sans sortir (l«* l'Iiypothèse même, le principe de leur prétendue identité?

On a l>oaii diiv en eflelque s^^nlir et <^ mouvoh-, c'est un seul 1^1 ni»*me pht'noraène. L'inlelligencc se moll<' : elle se refuso à roinpivndre conunonl co qui est différent

(1) Voir j»lin IkiiiI, rli. II, p. 73-

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pourrait être le même. Sentir, c'est avoir conscience d'un état qualitativement défini; se mouvoir, c'est occuper successivement une séiie continue (h* j)ositions dans Tcspace. Aussi Descartes répondait-il justement à Hobbes qui [)roposait une hypothèse équivalente à celle-ci : « Do la même façon et avec une aussi juste i-aison qu'il conclut que l'esprit est un mouvement, il pourrait aussiconclure que la tei're est le ciel ou telle autre chose qui lui plaira (1) ».

Il ne s^rt de rien do i\\\\* que la sensation est une face et le mouvement wxïd Jiwliv face, face $ulijeclive» face objeclive. COH expiassions fijçuiV'e.s ces mr^aptioit'^» n'oient lien A rhéléixigéuéilé radicale de hi sensation et du mouuiuenl. l/^$ mot^ mêmes de.vi/^//Vr^i/el d'oi- Jecli/'nonl phis ici aucun sens: on eu ri'iionl tniyoui^ k dire qu'il y a i\n\x faces qu'on distinf;:ue I une de l'autre et que cependant on identiAe Tune à l'autre* Mais on a beau faliy : on ne montn^ pus ri<lenlilé> ou la suppose, on raflîruie Mialj^ré la contr^dîctioû.

Vous oubiiei, dira-t-ou, le :»cn» trèti pnkU des uiots subjectif o{ objectif, Subjeclif, cela veut dire immédiatement connu dans la eonsrience : objectif, connu par l'intermédiaire des sons ou do la pei>C4>ption extérieure. — "Vous oublie;: vous-mêmes, iV'pondrons-nous. qu'il ne s'agit plu» ici de k ta^on dont nous pouvons €onn<iHre le.s phénomènes ; il s'agil <li*s pliéuoniiînos eux-mêmes, «bstractîon faile de nous, do noire conscience? et de uos sens. Votre doctrine suppose que {Kartout où il y a un

(1) Ot«c;arirt, TnMhnes Obffcti^iWt | âl.

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inoiivomont, ce monvomenl osl uno face (Van phrnomènc dont raiitre face est luw sensalioii ou un état de conscience. Or, à ce point de vue, subjeclif et objectif n'ont plus aiicuiî sens, ou ils sont simplenK^nt synonymes de physique etmentalde niatérielet spiiihnd; etil reste tonjoars cette énorniîté que (teuv choses (olalenient différentes ne sont cependant qu'une même (M uni(ine chose. Dites que ce sont deux faits diiïéienls, mais qu'ils sont inséparaldes: vous échappez ainsi à la contradiction, mais vous renoncez par cela même à réduire tous les phénomènes à l'nnilé. Votre doclrine n'est plus le monism(\ mais le dnalisme phénoméniste.

En outre, si on peut concevoir qu'il y ait des états de conscience élémentaires en dehors de notre conscience, des consciences des aulres hommes ou des animaux, peut-on concevoir é*;alement l'exislence ol)jec(ive do mouvements sans rappoit avec une conscience et même avec une conscience presque aussi compliquée que la notre ? Nous l'avons déjà fait voir (1) : le mouvement ne peut exister que connue représentation dans une conscience, sous la condition de sensations spéciales (tactiles et musculaires) et de l'intuilion de l'espace. Comment dus lors compiendre des mou\ements réellement objectifs ? Il semble que cette hypothèse même soit un non-sens. — Veut-on dire que tout mouvement est Vétat d'un sujet qui se représente à lui-même, dans l'enceinte de sa conscience, les chan?;ements de position des groupes de sensations qu'elle contient, l'assertion a sans

(l) Voir plus haut, ch. m, p. H-i.

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doute un sens ; mais alors le inouvement n'existe pas en dehors de la conscience, et il n'en est pas Vautre face. Il est d'ailleurs J)ien difficile d'admettre, en l'absence de tonte preuve, que les sujets inconnus des phénomènes extérieurs aient avec nous, êtres organisés et sentants, une ressemblance aussi parfaite que cette hypothèse l'exige.

Nous revenons donc toujouis à la même conclusion : l'état de conscience existe seul, et le prétendu mouvement qui en est, dit-on, l'autre face n'est hii-même qu'un état de conscience hypothétique, conditionnel, assujetti, selon loute probabilité, à des conditions beaucoup plus nombreuses et plus difficiles à réaliser que l'état de conscience qu'il est censé accompagner.

Admettons cependant que toute sensation implique la repn'sentation d'un mouvement ; que tout mouvement implique la possibilité d'une sensation : faut-il voir là un phrnomène à double face ?

Autant dire qu'une page de musique couverte de portées et de notes imprimées, et les sons d'instruments et de voix qu'elle représente ; qu'une suite de signes télégiaphiques, et la dépêche qui y correspond, constituent un seul phénomène ou une seule réalité à double face. Sans doute, on ])ent, si on le veut^ appeler la partition et la mélodie « faces insépaiables d'un phénomène unique » et même distinguer ces deux faces par deux noms arbitrairement choisis, tels que subjectif et objectif, ou interne et externe, ou intellectuel et sensible ; mais ce n'en sont pas moins là des métaphores. — La

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