CRITIQUE DE LA DOCTRINE DE L IDENTITÉ
fuses. Encore est-il bien malaisé de comprendre comment un phénomène qui a déjà son contenu propre, étant une sensation, peut contenir en outre la représentation d'un autre phénomène, à moins de lui attribuer une nature aussi complexe que celle des êtres ou substances de la vieille métaphysique, que celle des monades mêmes de Leibniz. En outre, la condition nécessaire pour qu'un phénomène soit nM)résenté dans un autre, c'est que celui-ci soit capable de connaissance ; mais cette condition est-elle donc toujours et nécessairemenî remphe ? Que devient, quand elle ne l'est pas, le mouvement, face objective de la sensation ? Faut-il supposer qu'avant l'apparition de l'homme la sensation existait seule et que la matière elle mouvement sont des créations tardives de Tintelligence ? On nous dit que le mode de représentation d'un phénomène dans un autre phénomène est une fonction de la matière et du mouvement. Mais quoi? si la matière et le mouvement sont des représentations d'un phénomène étranger, ne sont-ils pas eux-mêmes, en tant qu'ils appartiennent au phénomène qui se les représente, des sensations, des états de conscience?
Laissons donc là toute cette terminologie qui ne peut avoir d'autre effet que de défigurer les vrais rapports des choses. Disons simplement ce que Leibniz avait déjà dit en d'autres termes : « Tout phénomène est en âoi et relativement à l'être auquel il appartient un état de conscience, un état subjectif, île même nature que nos sensations. En outre, tout phénoniène appartenant
à un être peut être représenté ou exprimé dans un autre être par des phénomènes corrélatifs dont la forme la plus générale est le mouvement, à la condition toutefois que la conscience qui se représente ainsi sous forme de mouvements des phénomènes étrangers ait atteint un degré suffisant de complexité et de perfection. » Voilà, dégagée de toute métaphore, la seule conclusion possible en cette question. Taine a paru la pressentir, quand il reconnaissait que l'événement physique n'est pas réellement une face corrélative de l'événement moral dans un événement neutre inconnu . avouant « que l'événement moral seul existe ; que l'événement physique n'est que la façon dont il affecte ou pourrait affecter nos sens ; et que, pour concevoir et construire en lui-même le monde physique, il ne reste plus que les matériaux du monde moral. » Ici, plus de trace du dualisme : la face physique est, pour ainsi dire, rentrée dans la face morale. Les seuls événements réels dans l'univers sont les événements moraux : les mouveme^^ts Sont de simples extraits de nos sensations au moyen desquels nous nous représentons les événements moraux des séries distinctes de la nôtre. Ce n'est plus là une sorte de panthéisme bilatéral, comme celui de Spinoza ou de Schelling : c'est le spiritualisme ou l'idéalisme unilatéral de Berkeley et de Leibniz. Toute autre hypothèse renverse l'unité des phénomènes en prétendant la fonder. Identifier la pensée et le mouvement dans un phénomène inconnu est une gageure désespérée ; c'est avouer que tout ce que nous savons des phé-
BOIRAC.
l'unité des phénomènes
nomènes nous les montre doubles, mais qu il nous plaît de supposer en eux une incompréhensible unilé. D'autre part, faii'e de la pensée une face du mouvement, c'est bi-arrer par endroits le mécanisme universel d'une inexplîcable doublure Le seul monisme véritable, c'est de ramener le mouvement à la pensée.