EXPOSE DE L IDÉALISME EMPIRIQUE
nière main à la notion de substance, c'est que l'expérience même élimine sous nos yeux quelques-uns des phénomènes du groupe total. Non seulement nous pouvons penser le sujet en l'absence de tel ou tel de ses attributs ; mais encore nous pouvons le percevoir. Les attributs changent et se succèdent, il demeure invariable. Sans doute, quelques-uns de ses composants ne se séparent jamais de lui, sinon dans notre pensée; aussi sont-ils considérés par nous comme intermédiaires entre les attributs-phénomènes et le sujet-substance : uous les appelons propriétés, facultés, et leur ensemble devient lui-même une nouvelle entité métaphysique sous les noms de nature, essence, forme substantielle, etc.
Enfin il peut arriver que dans un groupe de phénomènes une partie du groupe s'évanouisse et soit remplacée par 'une autre, et que des substitutions successives fassent ainsi disparaître au bout d'un certain temps tous les phénomènes primitifs ; c'est le cas du gâteau de cire ^a^ Méditations de Descartes. Néanmoins, comme les changements ont été continus et que tous les phénomènes ont plus ou moins médiatement coexisté, nous trouvons là une nouvelle occasion d'apphquer la notion de substance. La Substance devient alors un je ne sais quoi absolument indéterminé qui coexiste avec tous les phénomènes successifs et qui leur sert de support.
La racine première de l'illusion est dans ce sophisme qu'on appelait au moyen âge fallacia compositionis et que la logique de Port-Royal appelle le passage du sens
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divisé au sens composé. De ce que le sujet n'est égalé par aucun de ses attributs, on conclut qu'il n'est pas égalé par tous. Il n'est pas tel attribut ni tel autre : donc il est distinct des attributs. Il l'est sans doute des altiibuts pris distributivement, mais non collectivement ; de chacun, mais non de tous. Le moyen de prévenir le sophisme, c'est de penser toujours distinctement aux phénomènes du groupe. Dès qu'on dit « A, B, G, pris à part, sont chacun distincts de A B G, donc A B G est distinct de A, B, G, pris ensemble, » le sophisme éclate aux yeux (i).
Une fois la notion de substance ainsi formée, l'entendement la transporte partout où l'expérience lui montre des groupes distincts de phénomènes. Il conçoit d'abord chaque objet extérieur comme une substance individuelle ; puis, quand il a reconnu la simihtude et la continuité universelle des phénomènes de la nature, il ne voit plus dans tous ces objets que des modes d'une seule et même substance, la Matière. L'idée de l'Esprit ou du Moi n'a ni une autre origine ni une autre valeur,
« Le Moi est une métaphore littéraire. L'esprit agissant est un polypier d'images mutuellement dépendantes. » — « Nos événements constituent notre être ; nous ne sommes que leur trame continue. Dire je goûte, je souffre, je me souviens, c'est affirmer que la sensation de saveur, la souffrance, le souvenir, sont des éléments,
(1) Cf. dans Taine (les Philosophes classiques du XIX* siècle; l'Intelligence) le célèbre exemple de U planche.
CRITIQUE DE l'iDÉALISME EMPIRIQUE
des fragments, des extraits du sujet, inclus en lui comme une portion dans un tout. » Le moi n'est rien en dehors de la série de ses états successifs. Gomment donc nous paraît-il avoir une réalité propre ? Ou, ce qui revient au même, comment l'idée du moi sedégage-t-elle de l'idée de la série ? G'est que tous les phénomènes de la série ont un caractère commun : ils nous apparaissent comme intérieurs. Ge caractère, extrait par l'analyse, noté par le laugage, puis transformé par une illusion métaphysique en un dedans stable, extéiieur et supérieur à la série, voilà toute l'étoffe de l'idée du Moi.