II. — Critique de l'Idéaligme empirique
Peut-être les partisans de la réalité des substances auraient-ils le droit d'objecterà toute cette argumentation le sophisme de Vignoratio elenchi. — Vous raisonnez, pourraient-ils dire à leurs adversaires, comme si nous entendions par substance un être indépendant de ses phénomènes, non seulement distinct, mais séparable de leur groupe ou de leur série. Si quelques-uns l'ont entendu ainsi, c'est leur affaire ; mais admettre la réalité duMoi, par exemple, est-ce nécessairement en faire une sorte d'absolu sans rapport avec ses états ? Ne peut-on, tout en lui rattachant ses manifestations, l'en distinguer? Vous démontrez l'absurdité d'une substance en soi, complètement vide de toute manière d'être : mais cette absurdité, c'est vous-même qui l'avez imaginée. « En distinguant, dit Leibnii, deux choses dans la substance.
256 LA SUBSTANCE d' APRÈS l'IDÉALISME EMPIRIQUE
les attributs ou prédicats et le sujet commun de ces prédicats, ce n'est pas merveilleux qu'on ne peut rien concevoir de particulier dans ce sujet. Il le faut bien, puisqu'on a déjà séparé tous les attributs où l'on pourrait concevoir quelque détail. Ainsi demander quelque chose de plus dans ce pur sujet en général que ce qu'il faut pour concevoir que c'est la même chose (par exemple qui entend et qui veut, qui imagine et qui raisonne), c'est demander l'impossible et contrevenir à sa propre supposition, qu'on a faite en faisant abstraction, et concevant séparément le sujet et ses qualités ou accidents (1). »
Considérons maintenant les deux grandes formes de la notion de substance : Matière et Esprit. L'explication qu'on nous en propose est-elle vraiment suffisante ?
Sans doute, nous appliquons la notion de substance à tout groupe de phénomènes constamment liés entre eux : mais s'ensuit-il que l'objet extérieur se réduise pour nous à l'ensemble des sensations simultanées ou successives que nous réunissons sous son nom ? Alors même qu'il ne nous fait éprouver aucune sensation, nous n'en croyons pas moins à son existence actuelle : nous le concevons donc comme une réalité distincte des sensations qu'il excite en nous par sa présence.
C'est, répond Stuart Mill, que nous croyons à la possibilité actuelle de ces sensations : nous ne les éprou vous pas; mais, sous certaines conditions, le plus souvent connues et assignables, nous pourrions certai-
(1) Nouveaux Essais^ 1. 1, ch. xxni, l 2.
CRlTlQLt: DE l'idéalisme EMPIRIQUE
io7
nement les éprouver. L'objet n'est que la possibilité permanente de ces sensations; la matière n'est que la possibilité permanente des sensations en général.
Ainsi complétée, la théorie n'explique plus, il faut bien l'avouer, la notion de substance matérielle avec les seules données des sensations présentes et passées. Elle introduit deux données nouvelles, la notion de possihilité, la notion de permanence. D'où viennent ces notions ? et que valent-elles ? La théorie est muette sur ce point.
Or l'expérience ne 'peut connaître, ce semble, que l'actuel : le possible serait-il donc une forme à priori de la pensée ? — Puis de quelle possibilité s'agit-il ? Sans doute d'une possibilité réelle et non simplement logique ? Mais la possibilité l'éelle semble impliquer la causalité. La notion de substance recouvrirait donc la notion de cause? Le problème serait alors reculé et non résolu. — On parle de possibilité permanente, mais la permanence ne suppose-t-elle pas nécessairement l'acliialité ? Cette idée même de permanence, où Ta-t-on prise, si en nous comme hors de nous l'existence n'est qu'un flux perpétuel de phénomènes ? Un phénomène qui n'est plus présent ou qui ne l'est pas encore n'est rien : il ne peut donc se rappeler le passé ni prévoir l'avenir. Or, sans ces deux opérations, l'idée de permanence est impossible. Si donc l'esprit trouve en luimême de quoi concevoir la permanence du monde exlé rieur, c'est sans doute qu'il est lui-même permanent. Ainsi la notion de la substance matérielle paraît pré-
BOIRAC. 17
258 LA SUBSTANCE d' APRÈS l'iDÉALISME EMPIRIQUE
supposer coumie sa condition nécessaire celle de la substance spirituelle. - Un ohjet extérieur, c'est un ensemble de phénomènes dont un esprit toujours présent pourrait reconnaître avec cerlitud.^ la continuité indéfectible et Hntîme solidarité; c'est en quelque sorte cetrensemblede phénomènes conçu comme devant s'apparaître à Uii-méme avec ce double caractère d unité et de permanence, si par hypothèse il devenait capable de conscience. La question porte donc tout entière sur la substance de l'esprit.
Si, comme le dit Taine, la conception de la substance n'est qu'un résumé, si elle équivaut à la somme des conceptions composantes, comme un nombre à la somme des unités composantes, comme un signe alu'éviatif aux choses qu'il abrège et signifie, l'Esprit ne peut être évidemment qu'une somme, le total des événements intérieurs, cependant, après avoir posé les prémisses, Taine n'admet la conclusion que sous certaines réserves.
« Le moi, dit-il, n'est pas un simple total ; car le verbe est, qui joint le sujet à l'attribut, énonce non seulement que l'allribut est inclus dans le sujet comme une portion dans un tout, mais encore que Xexistence du tout précède sa division. Quelle que soit l'origine du jugement, toujours l'attribut est par rapport au sujet un fragment arlificiel par rapport à un tout naturel. L'esprit extrait le fragment, mais au même instant reconnaît que cette extraction ou abstraction est purement fictive et que, si le fragment existe à part, c'est qu'il l'y tnet* En effet, c'est seulement pour la commodité de
CHITIOUK DE l'idéalisme EML'IRIQLE
Tétude que nous séparons nos événements les uns des autres : ils forment effectivement une trame continue où notre regard délimite des tranches arbitraires. Le moi demeure un et continu ; on ne peut pas dire qu'il soit la série de ses événements ajoutés bout à bout, puisqu'il n'est divisé en événements que pour l'observation ; et cependant il équivaut à la série de ses événements : eux olés, il ne serait plus rien ; ils le constituent (1). »
Admet-on cet apliorisme : « L'existence du tout précède sa division ? » Il s'ensuit aussitôt qu'un être est un tout antérieur à ses parties. Mais alors, il est faux de dire que « la notion de fait ou d'événement correspond seule à des choses réelles (2). »Loin d'être réels, les phénomènes sont des conceptions arbitraires de l'esprit : les seules réalités, ce sont ces unités indivises et continues que les métaphysiciens appellent précisément des êtres ou des substances. Par exemple, ce qui est réel en nous, c'est le. moi dans l'unité et la continuité de son existence ; les phénomènes du moi ne le constituent qu'au regard d'un observateur étranger : en luimôme, il leur est antérieur, et leur multiplicité et leur succession jouent en quelque sorte à la surface de son immuable unité. — Que prétendrait davantage le plus déterminé partisan de la réalité métaphysique du Moi?
Mais, pour que l'aphorisme soit vrai, il faut sans doute
(1) L'Intelligence, t. I, p. 378.
(2)/6irf., t.I,p. 387.
if J ■