CRITIQUE DE L'IDÉALISME EMPIRIQUE
dans tous ces événements une partie commune qui en fait la liaison et l'unité. Otez tous les grains d'un tas de blé : il n'y a plus de tas. Otez de même tous les organes d'un corps vivant: ce corps n'existe plus. En conclurezvous qu'un corps vivant soit de môme nature qu'un tas de blé? La destruction du tout par l'abstraction de ses parties ne préjuge en rien l'essence du tout lui-môme et la nature des rapports qu'il établit entre ses parties. La seule conclusion à tirer de là, c'est que le moi ne peut exister sans ses événements ; mais il reste à démontrer qu'il n'en est pas distinct.
En un mot, il faut choisir. Ou les phénomènes seuls sont réels : alors les groupes que nous en formons sont toujours plus ou moins artificiels, et l'idée de substance, qui n'est qu'une altération de l'idée de groupe, est une idée illusoire. Ou les êtres seuls sont réels : alors les divisions que nous y introduisons sont toujours plus ou moins arbitraires, et l'idée de phénomène, qui n'est que l'idée d'une de ces divisions prise à part, est une idée illusoire. Dans le premier cas, ce qui a une valeur objective, c'est l'idée de la partie, c'est-à-dire du phénomène ; dans le second, c'est l'idée du tout ou plutôt de l'unité, c'est-à-dire l'idée de l'Être. On ne peut identifier deux thèses aussi manifestemçnt contradictoires.
Maintenant cet aphorisme « L'existence du tout précède sa division » est-il appUcable au Moi ? Il le serait sans difficulté si le Moi était comme les objets extérieurs un groupe de qualités coexistantes. Le Moi est au
2IG2 LA SUBSTANCE d'aPRKS l'IDÉALISME EMPIRIQUE
contraire imo sério (Vévéncments snrcossifs qui n'est jamais donnée tout entière: il semble donc que son existence soit postiM-ieure à celle de ses |)arti«^s. Que nous distinguions ou non les événements qui le composent, ils n'en sont pas moins distincts en eux-mêmes par cela seul qu'ils occupent des moments distincts de la durée. Si donc le Moi est tout entier constitué par ses événements, il n'est jamais complet et achevé : c'est un nombre qui va sans cesse croissant par l'addition de nouvelles unités. Dès lors, on ne peut plus dire qu'il est un tout antérieur à ses parties. Autro chose on elTotestla division opérée par l'esprrt, autro chose la distinction réelle des parties, sans laquelle cette division même serait impossible.
Définissons donc le Moi <^ une série de phénomènes » ou, comme dit encore Taine « une série distincte de phénomènes ». Comment ces phénomènes forment-ils une série, et pourquoi cette série osl-elle distincte do
toutes les autres?
L'idée de série est une idée de collection qui suppose rcxistence préalable de ses parties successives. Or, dans cette série qu'on appelle le moi, une partie ost dàlis le passé, une autre dans l'avenir : là série par lin de ses bouts n'existe pas encore, par l'autre elle n'existe plus. Il ne reste donc en réalité qu'un terme unique mais sans cesse différencié qui, par la différenciation de son unité, produit lillusion d'une série de termes successifs. Que l'analyse s'applique ensuite à cette série : elle y retrouvera , si elle est suffisamment profonde, lliiexpli-