II. — La notion de la substance dans Kant
La nolionde la substance est, d'après la Critique de la Raison pure (i), une des catégories de l'entendement ou de la faculté de penser. Mais penser, c'est juger. Il suf-
(1) Analytique des concepts, cli. i, sect. III, § 17.
LA NOTION DE LA SUBSTANCE DANS KANT
fira donc d'analyser les différentes sortes de jugements pour en extraire les catégories ou formes de la pensée. C'est ainsi qu'aux jugements singuliers, particuliers et universels répondent les catégories de la quantité : unité, pluralité, totalité ; aux jugements affirmatifs, négatifs et limitatifs, les catégories de la qualité : réalité, négation, limitation ; aux jugements catégoriques, hypothétiques et disjonctifs, les catégories de la relation : inhérence et substance {subslaniia et accidens), causalité et dépendance (cause et effet), communauté (réciprocité d'action) ; enfin aux jugements problématiques, assertoriquesetapodictiques, les catégories de la modalité : possibilité et impossibilité, existence et nonexistence, nécessité et contingence.
La catégorie de la substance est la règle des jugements catégoriques qui expriment, selon Kant, le rapport du prédicat au sujet. Le rapport de la substance et de l'accident est-il donc identique à celui du sujet et du prédicat ? Pourtant ce second rapport semble beaucoup plus général, partant plus abstrait que le premier. Toute substance est un sujet, mais tout sujet n'est pas une substance. La notion de sujet paraît être la loi universelle de la pensée : nous ne pouvons juger sans distinguer et unir un sujet et un prédicat ; la notion de substance paraît être plutôt une des lois de la perception, c'est-à-dire de la pensée incorporée à l'intuition sensible : nous ne pouvons percevoir des phénomènes multiples et successifs sans les rapporter à l'unité permanente de la substance.
BOIRAC, ^g
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A notre avis, Kaiit n'a pas assez nettement distingué ces deux fondions de l'entendement, la première que rions nommerions volontiers intuitive, où il opère sur les sensations pour les transformer en perce|)tions ; la seconde, à la(iuelle convient plutôt le iiom de discursive, où il'opère sur les idées pour les transformer en jugements; ou pliilot, c'est, d'apiùs lui, « une seule et même fonction de Ventendement qui donne l'unité aux différentes représentations dans une intuition et (lui la leur donne dans un jugement. » Peut-être cependant cette identité des deux fonctions et des deux concepts qui en sont les règles n'est-elle pas aussi évidente ((ull le
le suppose.
Trois questions nous restent à résoudre : l'' Conunent la notion du sujet ou de la substance peut-elle être une loi nécessaire non seulement de notre pensée, mais encoi'e de notre expérience et, par conséquent, de la nature elle-même ? ±^ Gomment la notion purement intellectuelle du sujet devient-elle la notion de la substance ?3'> Quel rôle cette notion ainsi transformée jouet-ellc dans la connaissance ?
On sait la solution proposée par Kant à la première question : Comment des concepts à priori peuvent-ils se rapporter à des objets, puisque enlin de cela seul qulls se trouvent dans notre entendement, il n'en résulte pas qu'ils soient pour les objets une règle universelle et nécessaire? Ce sont, répond Kant (i), ces
(i) CrlÙque de la Rùson pare, Aii.ilyti.iue des conrepts, di. ii, secl. Uetlll.
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concepts qui rendent les objets possibles, non sans doute pai'ce qu'ils les produisent quant à l'existence, mais parce qu'on ne peut connaître que par eux quelque chose comme objet. L'ensemble des catégories constitue le concept d'objet en général.
D'une part, les catégories sont les formes diverses, mais harmoniques, de l'unité de la pensée. Juger, cest unir, c'est ramener à l'unité la diversité donnée en intuition. Pour que la pensée soit possible, il faut donc que cette diversité ait un l'apport nécessaire au « je pense » ou à la conscience môme de la pensée. Kant appelle aperception pure cet acte par lequel j'ai conscience que je pense. Elle est primitive, « étant cette conscience de soi qui accompagne toutes les autres représentations et n'est elle-même accompagnée d'aucune d'elles »; son unité est transcendantale, c'est-à-dire certaine à prioii comme la condition nécessaire de toute pensée. L'unité synthétique de l'aperception est donc « le point culminant de toute pensée », elle est Ventendement luimême.
D'auti'e part, c'est ce môme principe qui rend possible la connaissance. Connaître, selon Kant, c'est rapporter des représentations données à un objet : la connaissance est objective ou elle n'est pas. Qu'est-ce donc que cet objet auquel nous rapportons nos représentations? « L'objet est ce dans la conception de quoi se trouve unie la diversité d'une intuition donnée. » Or toute réunion de représentations exige l'unité de conscience dans leur synthèse. C'est donc cette unité de conscience qui
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