‹ L'idée du phénomène, étude analytique et critique [microform]Chapitre 60 sur 77 · I. — Le principe de substance d'après l'école éclectique · texte numérisé non relu

I. — Le principe de substance d'après l'école éclectique

Nous trouvons dans récole éclectique une théorie de la Substance qui offre de singulières analogies avec celle de Kant ; et la raison de ces analogies, c'est que, de part et d'autre, on se rattache aux mêmes origines, je veux dire aux doctrines rationalistes de Descartes et de Leibniz.

Descartes, en effet, expliquait par une loi de l'entendement humain la conception de la substance. On connaît le fameux exemple du gâteau de cire dans les Méditalions. Nous ne percevons pas la substance comme nous percevons les qualités sensibles, mais une nécessité de notre intelligence nous contraint à la supposer sous ces qualités mômes. N'est-ce pas cette même nécessité qui nous fait conclure de notre pensée à notre être? Il est évident que le néant ne saurait avoir d'attributs. L'idée de substance est donc une de ces notions innées, claires et distinctes, un de ces absolus auxquels notre entendement rapporte toutes les autres idées. Qu'elle soit vraie, c'est-à-dire, qu'elle corresponde à un objet, cela ne fait pas l'ombre d'un doute pour Descartes ; car le premier principe de sa philosophie, il le dit dans le Discours de la Méthode, c'est que les choses que nous concevons clairement et distinctement sont

toutes vraies.

Spinoza, qui bâtit son « palais d'idées » sur le fonde, ment de l'idée de substance, ne se demande pas un seul

20 i LA SUBSTANCE D'aPRKS LK RÉALISME IlATlONALlSTE

instant si cette Idée répond ù quelque chose de réel.

Leibniz lui-nn^me — et c'est là sans doute la plus regrettable lacune de son système — prend pour accordé qu'il Y a de la substance, sans doute sur la foi de 1 idée claire que nous en avons ; et tout son eiïort vise seulement à démontrer qu'il peut y avoir des substances individuellement distinctes, et que l'essence de la substance, c*est Factivité représentative ou spirituelle.

Kant n'a fait, à tout prendre, que reproduire en la tronquant la doctrine de ses devanciers. L'idée de substance a chez lui la même origine, mais non la même signification et la même valeur.

L'éclectisme est donc revenu sur ce point à la tradition cartésienne. Sa théorie de la Substance dérive directement de la doctrine des idées innées.

Il faut, selon lui, distinguer dans notre intelligence la perception et la conception. Xous ne pcrcrvofis (\[\g des phénomènes et des qualités, soit au dehors, soit au dedans de nous-mêmes; mais, à leur occasion, la raison conruit spontanément la substance. Cette conception ou idée, entièrement irréductible à celle des faits qui nous la suggèrent, est la condition de notre connaissance des choses; elle est donc une des lois nécessaires de notre pensée. Nous ne pouvons penser au phénomène sans le rapporter à l'être. La constitution des substances devient ainsi l'œuvre de l'entendement qui, en groupant tous les phénomènes extérieurs sous l'idée d'une substance étendue, constitue la matière, et en groupant tous les phénomènes intérieurs

LA WATURE DU PRL\CIPE DE SUBSTANCE

...ij

sous l'idée d'une substance pensante, constitue l'esprit. Cette théorie soulève deux questions principales : D'abord, quelle CvSt la nature de cette loi de l'entendement? Est-ce bien une loi primitive et irréductible à toute autre, ou est-il possible d'en retracer la genèse ? Ensuite quelle est la signification et la valeur de cette loi '? Nous force-t-elle à concevoir et nous autoiise-t-elle à affirmer quelque réalité distincte des phénomènes ou, comme le prétendent les criticistes et les empiriques, n'e\prime-t-elle qu'un rapport que notre entendement aperçoit ou introduit dans les phénomènes eux-mêmes?

IL — La nature du principe de substance.

Nous ferons d'abord aux éclectiques le reproche que nous avons déjà fait à Kant. Dans les exemples qu'ils donnent de la notion de Substance, tantôt ils semblent la réduire à la notion logique et quasi-grammaticale du sujet, de sorte que la loi de substance ne serait en somme que cette loi du jugement en vertu de laquelle tout jugement implique l'attribution d'un prédicat à un sujet; tantôt, au contraire, ils semblent entendre la substance au sens métaphysique de l'être un et permanent opposé aux phénomènes multiples et successifs. Laquelle de ces deux notions est antérieure à l'autre, et, si elles sont identiques, comment expliquer leur apparente diversité ? Le problème reste à résoudre.

Prenons cependant l'idée de substance en son sens plein et métaphysique. Quelle raison peut-on avoir d'en

296 LA SUBSTANCE d'aPHKS LE RÉALISME RATIONALISTE

attribuer l'origine à une loi spéciale de noire entendement?

C'est, dira-t-on, le seul moyen d'expliquer les caractères qu'elle révèle à l'analyse psychologique. Kn effet, comme les idées de temps, d'espace, d'unité, de cause, de loi, etc., cette idée est a priori, elle est universelle. elle est nécessaire. A priori, car dès nos premiers jugements nous transformons les phénomènes en attributs ; universelle, car elle entre dans tous nos jugements ; nécessaire, car nous ne pouvons juger sans elle. Il est donc impossible de ne pas y voir une loi du jugement, un principe de la pensée, ce que Kant appelait une Catégorie. Supposez, au contraire, que l'idée de substance dérive de la conscience du sujet pensant, qu'elle ne soit qu'un concept abstrait de cette conscience, la voilà tombée au rang des idées ordinaires: elle est acquise, donc à posteriori, et par suite elle ne saurait être ni universelle ni nécessaire. Loin d'être une vérité évidente, un axiome, le principe de substance n'est plus qu'une hypothèse, une analogie arbitraire et précaire. Car enfin, de ce que le divers enveloppe en nous l'identique, s'ensuil-il ((ue la nature tout entière doive se régler sur nous? Quelle supposition invi-aisemblable !

Mais ces raisons ne nous semblent pas décisives. Il L'hypothèse de l'innéilé, adit Maine de Biran,est \o coups de désespoir de l'analyse. » L'éclectisme désespère ou plutôt se résigne trop ])romptement. Aussi quoi de plus compliqué et de plus artificiel que sa théorie de la Raison ? Ce n'est pas seulement l'idée de substance, ce

LA NATCRE DU PRINCIPE DE SUBSTANCE

sont toutes les idées maîtresses de l'esprit humain, temps, espace, unité, cause, loi, fin, absolu, etc., qu'il imagine virtuellement présentes en nous dès l'origine et toutes prêtes à apparaître à l'appel des premières perceptions. Tandis qu'en général toutes les idées déj-ivent de peiceptions antérieures, celles-là seules font exception à la règb^ : ce sont, pour ainsi parler, des préconceptiom. C'est bien de Fesprit humain ainsi compris qu'on peut dire avec Hegel qu'il n'est qu' « une pièce mécanique ossifiée. » — Quant aux caractères attribués par l'éclectisme à l'idée de substance, ils peuvent être diversement interprétés. Cette idée apparaît dès nos premiers jugements, mais elle n'apparaît pas sans doute avant eux. Or qu'est-ce qui prouve qup nous ne devenons pas capables déjuger à partir du moment môme où nous avons acquis cette idée par la conscience de notre propre constitution? Que l'idée de substance soit universelle et nécessaire, nous n'y contredisons pas, mais elle ne saurait après tout avoir d'autre universalité et d'autre nécessité que celle que Fesprit lui attribue. Qu'importe par conséquent que le principe de substance soit une hypothèse analogique, si cette hypothèse est posée par l'esprit comme universelle et nécessaire ? On objecte que l'esprit cessera de la juger telle lorsque la jéflexion lui en aura fait connaître la vraie nature. Mais croit-on qu'il aura moins de scrupule parce qu'il y verra Feffet d'une loi inexplicable de sa faculté de juger? L'exemple de Kant suffirait à prouver le contraire. Il est donc possible que l'idée de substance s'explique

298 LA SUBSTANCi: n APHKS LK RKALISMK HATIONALISÏE

])iiv ranlliropomorphisme luUun'l de rinU^ligonco. Si c'est iinr loi coninuino à loulos los languosdo (listingunr dos snjols ot des allribiils, c'en est une aussi de distin- <riior des «nMUVS. Dans celle sexualisalioii universelle, nous pivnons pour ainsi dil'e sur le fait la tendance de rhomme à assimiler toutes choses ù lui-nièiue : elle se révèle encore, conune Ta fait leniarciuer Stuart Mill (1), d'apn>s Raynal et Reid, dans la dislinclion universelle des verl)es actifs et passifs. Ne peut-on supposer qu elle a imprimé à loules les langues la forme invariable, universelle de la proposition, comme elle a im|)rimé à toutes nos pensées particulières la forme de notre ôtrc

pensant ?

Enfin, objection plus grave, récleclisnuî ne peut rendre compte de rapplieation que l'esprit faitde l'idée de substance aux différents ordres de phénomènes. En eflet, si la raison ne noiis suggère à l'occasion de tout phénomène quelconciue qu'une idée de substance indéterminée, nous n'avons aucun moyen de savoir ni combien il y a de substances, ni quelles elles sont, ni à quelb'S d'entre elb^silfaut n\p|)orl«M-tel phénomène ou ti4 autre. Tel que le formule réciectisme,lepiincipe de substance nous laisse incertains entre une nuiltilude d'hypothèses également plausibles: autant de substances (pie de phénomènes; une seule substance pour tous les ])héiioniènes: deux 8MbsUinc«»sdistiiides|KMirli'S deii\ outres dliilinf ts lies phénnniônos du iiiouvciiicnl ol Je U |)oiis/'r»: plusieurs substances distinctes pour toute* le.s se-

(l) S^Uwe et lo^ut, t» III, cil. f ., % $, lr«4. Vf^km^ p. 397.

LA NATllU-: DIT rHINCUM*: WV. SlBSTANCl-:

ries ou collections distinctes de pliénomènes du mémo ordre, etc., etc.

En fait, nous divisons spontanément les j)hénomèn(^s de notre expéricMice en |)rovinc(^s distinctes, que nous assignons à autant de substances dîstîncles, parmi lesquelles se ti'ouve la nôtre propre. Faut-il adnuqtre, pour evpliquercelte opération, un |)rin('ipe additionnel, compléuKMitaire du principe de substanee, qu'on formulerait sans donlc ainsi : u Tonte séri(\ loule collrctiiui dislînct(» dr phiMiomèncs appartenant au nn'me ordre et liés entre eux dans l'espace et dans h» temps supposa' nécessairrmrnl nnr substance <listin(*te? »

Mais, nous Tavons vu (1), absiraction failrdr leur rapport avec des conscience» in(li\idui»lles, tous les phénomènes de l'univers n(» forment qu'une* coJhM'Iiou, une série uniejne. doni Ions les termes sont liés en tout %ow% dans l'espace el daiis le temps. Loin donc que les Htlbstances ]uiissiNit ?$•* çnnrlnr<* de l'cxislence de séries difiiincles do phrnonu>nfH, il <(i«m1>lo un coiitmhv i\\w l'existenco «le ros s<«Hes nn ptiis.st* 5m> délcrniiiier \\\vc. cerlilude <praul.-uit qm*' Ton cnnnatt au |Hvakilile les centres »ubstiiiiliels aiiloui* dosqiK^lB dmcuiio d'cll4* S4^ déroule.

A moins donc de prélendn> qu'une révi^lntioii 5Uirti^tui-elle dt* l:i tTiidOiinotis ejiseigue ù quels plit^iouiènos iloil s*al tacher ridée d'une subslanc^e distincte, l'ifckctismc reconnaîtra que nous no poutoiis pereevolr les liliénoniènois sans peiTevoir en luénie temps noire

(i) Voir c&ip. VIII, p. 2C4.

:KM) la substance d'après LK HÉALISME HATIONALTSTE

propre existonco, qui se continue et se diversifie avec eux tout en restant cependant une seule et m(^me existence. Par- suite, il avoueia que le sujet s'aperçoit iniinédiateuient lui-même comme (Hément commun de tous les phénomènes dont il a conscience, et que c'est à son image qu'il conçoit tout d'abord les sujets inconnus des

différents pnénomènes dont sa conscience ne lui attribue pas l'entière propriété.

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